Affaire Cantat - L'absence

Ottawa et Montréal auront donc droit au cycle Des femmes de Sophocle tel que vu par Wajdi Mouawad, sans Bertrand Cantat. «Mais», a souligné le metteur en scène, il n'y aura pas oubli du débat puisqu'il «fera entendre de manière très claire l'absence».

Absence... Mais laquelle? Wajdi Mouawad n'en voit qu'une: celle de son «très, très grand ami», Cantat. À quoi une foule de gens peuvent lui répondre que la véritable absente, c'est Marie Trintignant, et que dans son cas, il ne s'agit pas d'un choix artistique. Ce camp vaut bien celui de M. Mouawad. À la bataille de l'amitié ou de l'admiration indéfectibles, qui ne souffrent aucune contradiction, chacun est à renvoyer dos à dos.

Mais une autre absence, fondamentale celle-là, frappe davantage depuis que M. Mouawad a pris la parole: la violence faite aux femmes, et plus spécifiquement, car elle a ses particularités, la violence conjugale.

L'auteur et metteur en scène a énoncé depuis vendredi comment il pose les termes du débat: qu'est-ce que la justice?, qu'est-ce qu'un symbole?, qu'est-ce qu'une double peine?, qu'est-ce qu'un artiste? Mais jamais il n'a ajouté: qu'est-ce que la mort d'une femme aux mains d'un homme qui dit l'aimer? Qu'est-ce que ce crime qui survient jour après jour, à travers le monde, et que la justice ignore souvent ou minimise? Qu'est-ce que ce geste pour lequel on trouve toujours une explication: la passion, la colère, l'alcool, ou les défaillances de celle qui meurt?

Cette violence-là envers l'aimée, l'intime, elle n'est pas comme les autres. Peu d'endroits au monde l'ont compris; au Québec, on essaie. Le malaise face à la présence sur scène de Bertrand Cantat vient essentiellement de là.

Cela, Wajdi Mouawad a choisi de l'ignorer. Quand il expliquait hier toutes les réflexions qui l'ont assailli ces derniers jours, il a dit avoir d'abord pensé: «C'est pas grave, on va jouer partout ailleurs, mais pas au Canada.» Jamais pour lui Bertrand Cantat n'a cessé d'être un intouchable: une indispensable proposition artistique plutôt qu'une provocation peut-être inutile, peut-être prématurée. Après tout, le reste du monde ne protestait pas: on n'a rien dit contre la présence de Cantat à Barcelone ou à Athènes, où le cycle Des femmes sera aussi présenté...

Parlons-en de la Grèce. Samedi, une dépêche rapportait qu'un représentant de l'ambassade grecque à Stockholm a affirmé que les Suédoises ont pour habitude de déposer de fausses plaintes de viol contre des étrangers. La justice grecque vient d'ailleurs de classer une plainte pour viol d'une touriste suédoise, en dépit de preuves médicales de l'agression... Pas sûr effectivement qu'on fait là-bas grand cas du crime dit passionnel d'un Bertrand Cantat...

Mais heureusement, l'affaire finit élégamment: la part du Québec qui proteste n'aura pas à porter l'odieux d'avoir entravé une démarche artistique. Le gouvernement conservateur fait dorénavant office de bouc-émissaire. Pour Wajdi Mouawad, voilà une manière contemporaine et bien commode de s'en remettre au courroux des dieux. Et de ne toujours pas parler des femmes battues.
20 commentaires
  • Socrate - Inscrit 19 avril 2011 06 h 58

    absence?

    Après l'absence de la présence, aura-t-on droit au cycle de la présence de l'absence?
    Je ne pense pas. Donc je ne suis pas là. Voilà! Capiche?

  • Suzanne Bettez - Abonnée 19 avril 2011 07 h 29

    Communion de pensée

    Merci, encore une fois, Mme Boileau, pour votre propos qui vient éclairer mon inconfort. Je ne souhaite refaire le procès de M. Cantat mais il y a dans cette démarche artistique quelque chose qui ne fonctinne pas à mes yeux. Vous avez su avec beaucoup d'intelligence parler de l'Absence avec un grand A. C'est éloquent et tristement encore actuel.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • Fernand Turbide - Inscrit 19 avril 2011 07 h 44

    Encore chanceuse qu'il l'aimait...

    Félicitation pour cet article sur la mort de Marie Trintignant et sur la violence faite aux femmes. Je ne suis plus capable d'entendre cet argument : Excusez-moi c'est un accident, je l'aimais. Une chance qu'il l'aimait., autrement il l'aurait tuer.

    Fernand Turbide

  • nic - Inscrite 19 avril 2011 08 h 02

    abvsence

    Wajdi Mawouad du haut de sa grandeur d'artiste ne peut admettre qu'il a peut-être eu tort et il en remet en promettant une forme de contestation pour "l'absence "de Cantat..La morale chrétienne pourrait lui suggérer de faire acte d'humilité et d'oublier ses rancunes et de présenter ses pièces en toute sérénité...

  • Gilles Roy - Inscrit 19 avril 2011 08 h 29

    Glissement

    Mouawad amalgamé avec des grecs qui refusent de croire les propos de suédoises ayant porté plainte pour viol. Il y a là glissement, et pas qu'un peu. Vous aimeriez que l'homme de théâtre crie haut et fort qu'il est, comme vous, pour la vertu, contre le viol et contre le meurtre. Le ferait-il que vous lui demanderiez de le crier encore plus fort. Et à heures fixes, probablement. Le contrôle de l'autre, qu'on appelle cela. Comme si l'humanité du créateur, tout à fait réelle en passant (la démarche de Mouawad convie à aller à la rencontre de l'autre), avait besoin de cela pour s'exprimer.

    Vous ne voterez pas Harper, madame Boileau (du moins le crois-je). Mais vous allez avoir oeuvré passablement fort à faire en sorte que la sémantique du deuxième procès (la sur-reconnaissance du crime, l'aggravation des peines, le bannissement des jugés, l'établissement de valeurs punitives), véritable cheval de Troie des conservateurs, pénètre davantage notre cité.