Décrochage scolaire - Les mauvais plis

La stratégie de lutte contre le décrochage scolaire Agir autrement, reconduite année après année à fort prix par un ministère de l'Éducation sans boussole, est un échec retentissant. Une véritable catastrophe qui met en lumière l'incapacité de Québec et de son réseau scolaire de penser et mener des réformes à l'école.

Dévastateur. Le rapport publié hier par une équipe d'évaluateurs, sous la direction du chercheur Michel Janosz, est dévastateur. Il confirme la faillite du principal programme de lutte contre le décrochage du Québec. Les chercheurs posent des constats préoccupants, qu'ils attribuent en grande partie à l'implantation ratée de la stratégie. On proposait aux écoles de «faire autrement» en espérant que changer les manières de faire allait bonifier le carnet de notes des écoliers. Ce fut pensée magique.

Coincées dans de mauvais plis, la majorité des écoles ont utilisé les sommes octroyées pour un faire un peu plus de ce qu'elles faisaient déjà. Résultat? Sur la réussite scolaire, l'effet est nul. Il est même pire que nul: dans les écoles où Agir autrement a été bien expliquée, comprise et implantée, «certains indices pointent même vers une légère détérioration du rendement scolaire en langue d'enseignement et en mathématiques». Encore? «Il n'y a aucun effet positif de la Stratégie sur la motivation, et même quelques traces d'une détérioration de l'utilité perçue de l'école, de l'attribution du succès à l'effort et de l'engagement scolaire». Et le coup fatal: «Le risque de décrocher tend à s'accroître chez les élèves qui fréquentent les écoles où la Stratégie a été le mieux implantée.» Là où elle fut le mieux accueillie et réalisée, par rapport à ses objectifs initiaux, la stratégie a donc nui plutôt que d'aider. Ce constat est troublant.

Les chercheurs croient que cet effet de détérioration s'explique par le fait que les écoles ont pratiqué la «diversion», perdant leurs énergies dans des activités périphériques «au détriment du travail en classe».

Le programme, disent-ils, fut trop ambitieux. Il proposait une vision novatrice: éviter de prescrire des cibles et des moyens uniformes et laisser aux écoles le choix des priorités et des moyens. Mais elles se sont perdues dans cette mer d'autonomie. Elles ont été mal guidées, d'abord par un mauvais navigateur, le ministère de l'Éducation, puis par les commissions scolaires, qui n'ont pas su soutenir les établissements.

Les écoles n'ont pas réussi à mobiliser la communauté ni le personnel, qui d'ailleurs n'a noté aucune amélioration de la capacité de réussite des élèves. Le pilotage fut mal effectué, la mobilité des employés trop grande, pour une absence de continuité. Pour la révolution, on repassera.

Les chercheurs refusent de tout mettre au rebut, et soulignent des effets positifs notables, surtout en matière de socialisation. Ce qui leur laisse croire que moyennant des redressements imposants, l'entreprise vaut la peine d'être poursuivie, avec l'espoir que les pratiques éducatives s'améliorent elles aussi. Cet optimisme est étonnant. Tout leur rapport suggère pourtant que ministère, commissions scolaires et écoles ne savent pas comment «faire autrement».

À plus petite échelle, l'expérience du Saguenay-Lac-Saint-Jean demeure toujours le conte de fées auquel tout un réseau s'accroche. Mais là-bas, où les taux de décrochage ont reculé de dix points grâce notamment à la mobilisation exceptionnelle d'une communauté autour de la réussite, on a osé de nouvelles manières de faire. On a lissé les mauvais plis.
11 commentaires
  • Socrate - Inscrit 9 septembre 2010 07 h 33

    famille

    Et si le pôblème était surtout familial?

  • Jacques Lalonde - Inscrit 9 septembre 2010 09 h 38

    Ce que je souhaiterais apprendre

    Il serait intéressant et sans aucun doute révélateur que parallèlement aux études menées auprès des écoles pour évaluer le succès ou l'insuccès des programmes mis en oeuvre pour contrer le décrochage scolaire, une consultation spécifique des parents d'enfants décrocheurs soit entreprise pour une évaluation des causes du décrochage scolaire au sein des familles, premières responsables des décisions de leurs enfants par rapport à la poursuite de la fréquentation scolaire. Dans le programme mis en oeuvre par le ministre de l'Éducation, une insistance n'avait-elle pas mis l'accent sur le rôle primordial de la famille et la nécessité d'un partenariat entre parents et écoles ? En menant une telle étude auprès des parents d'enfants décrocheurs, on pourrait, en plus de cesser de pelleter toujours ses responsabilités sous le tapîs des gouvernements et des écoles, circonscrire une source majeure des causes d'un phénomène complexe. Qui dit mieux ?

    Jacques Lalonde
    Gatineau
    jlalonde@ca.inter.net

  • Michel Chayer - Inscrit 9 septembre 2010 11 h 17

    Apprendre à fileter un tuyau…

    De quatorze ans à dix-sept ans, mon plus vieux a littéralement perdu son temps à la polyvalente : les abstractions lui puent au nez, et plutôt que d’aller s’emmerder dans un cours de science où on tentera de lui apprendre à équilibrer une équation chimique, il a préféré zoner et fumer des joints aux abords de son établissement scolaire.

    Pourtant, il est travailleur : ce qui l’attire, ce sont les réalisations tangibles que procure l’effort physique. Or, c’est la dextérité –qui se développe avec la pratique- et l’expérience qui détermine l’ouvrier qualifié. L’apprentissage d’un travail manuel doit donc s’apprendre relativement jeune. Si aujourd’hui on juge qu’un jeune de quatorze ans est suffisant mature pour oeuvrer dans une chaîne de casse-croûte, a fortiori il a l’esprit assez développé pour apprendre à fileter un tuyau…

  • Michel Chayer - Inscrit 9 septembre 2010 11 h 20

    Un fourre-tout

    De contraindre à un apprentissage académique les élèves qui ont des dispositions pour le travail manuel suscite la défection de ces derniers.

    Et puisque ces jeunes-là savent qu’en définitive le Ministère de l’éducation sanctionnera tout de même leur session, sans aucune gêne ces étudiants perdent donc leur année scolaire à rêvasser, à errer et à se disputer avec la direction de l’école.

    Et puis, les cours de métiers au Québec ne sont dispensés que dans le cadre d’un DEP, qui est un fourre-tout où l’on retrouve un lot d’adultes qui ne sont pas tous recommandables.

    Si les autorités carcérales ont le souci de confiner dans un même secteur les jeunes adultes qui purgent une première sentence de façon à les soustraire à l’influence des détenus plus âgés, je ne vois vraiment pas pourquoi le Ministère de l’éducation ne fait pas la distinction entre un jeune de seize ans immature d’avec un récidiviste toxicomane de cinquante ans qui a maintenant le désir de devenir briqueteur…

  • Gravelon - Inscrit 9 septembre 2010 13 h 16

    penser autrement

    À force de parler de décrochage scolaire et de ses effets en terme économique, on oublie un facteur important en lien avec la qualité de l'enseignement. On aura beau avoir des diplomés et des certifiés, s'ils ne sont pas foutus de lire et d'écrire adéquatement, à quoi serviront tous ces efforts. Il y a eu récemment une recherche produite à l'échelle canadienne qui arrive à la conclusion qu'un canadien sur deux souffre de problème de litératie, autrement dit, un canadien sur deux ne sait ni lire ni écrire adéquatement. Trés inquiétant de voir que l'on valorise davantage la diplomation que l'instruction.