Trouver l’âme soeur

La famille Pilote, tricotée serré. Au premier rang, les quatre sœurs: Brigitte, Jeanne, Estelle et Marcia. Derrière: Clara, Adèle et Madeleine. À la fenêtre: Louis-Marie et Lucie. À droite: Elsa, Marguerite (une amie) et Gustave.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La famille Pilote, tricotée serré. Au premier rang, les quatre sœurs: Brigitte, Jeanne, Estelle et Marcia. Derrière: Clara, Adèle et Madeleine. À la fenêtre: Louis-Marie et Lucie. À droite: Elsa, Marguerite (une amie) et Gustave.

On m’avait prévenue : cônes orange devant, 20 km/h, détours, nids-de-poule. Comme l’amour comprend des risques et des culs-de-sac, dès qu’on aborde le thème de la famille on marche sur des oeufs, des éclats de verre, des jalousies, des larmes, une intimité, une symbiose, une dynamique, quoi !

On peut bien parler d’amour fusionnel — ou non — entre deux êtres, mais tout s’enracine là, dès le départ, dans le terreau familial, et le plus souvent avec nos frères et soeurs.

 

Des psychanalystes se sont penchés sur les rangs dans la fratrie, aînés, benjamins, sur les rivalités inconscientes, le rôle des parents. Le premier meurtre dans la Bible est un fratricide dont découle le complexe de Caïn, désir de l’aîné de « tuer » symboliquement son cadet. Ça ne date pas d’hier.

Mon unique frère cadet n’a pas donné signe de vie depuis dix ans et je l’espère plus heureux comme cela. Ça fait un trou dans les photos, un silence dans les souvenirs, mais je sais d’expérience combien s’éloigner de la famille peut s’avérer salutaire. Les cicatrices s’estompent. En surface, du moins.

Et vous, me suis-je demandé ? J’ai fait un appel de phare sur Facebook pour savoir comment vous viviez vos relations fraternelles et sororales. Quel déferlement ! C’est un thème porteur, y’a pas à dire. Une véritable relation amour-haine avec psychologie des personnages complexe, digne d’un film de Xavier Dolan ou de Woody Allen (le nom à ne plus prononcer cette semaine). Autant de complicité que de douleur, autant d’incompréhension que de sérénité.

Quand les hommes vivront d’amour/Il n’y aura plus de misère/Et commenceront les beaux jours/Mais nous, nous serons morts, mon frère

 

Je t’aime, je te hais

Certains sont tellement soudés qu’ils ont mentionné le don de télépathie ; d’autres ont cessé de se parler à la mort d’un parent. Ils portent leurs rancunes en écharpe. Amélie, une trentenaire, s’est acheté un duplex avec son frère, alors qu’ils étaient plutôt chien et chat à l’adolescence. Ils l’ont rénové avec leurs conjoint-e-s respectifs et ils partagent souvent des repas avec leurs trois jeunes enfants. « Je ne pourrais plus me passer de mon frère. » Ça fait chaud au coeur de lire ça.

Nathalie traduit bien le sentiment ambivalent qui peut nous habiter face à la sororité en évoquant ses trois soeurs : « Je les vois variablement et il m’arrive de les éviter ; j’ai aussi parfois coupé les ponts sans annoncer que je le faisais. Je les aime, je les juge sévèrement parfois, elles me pompent ou m’attendrissent, elles me rejoignent en une seconde quand les souvenirs heureux ou pénibles sont évoqués… Elles me “savent ”, je les sais… je les aime. »

J’ai trouvé que c’était le commentaire le plus franc sur cette relation parfois trouble qui a le don de nous exaspérer. René lance aussi : « Nous nous soutenons dans le malheur et on s’endure dans le bonheur. »

Et puis, il y a les histoires d’argent qui viennent à bout des meilleures intentions. Les fratries se disputent les miettes d’amour laissées en héritage. Les fragments de ce qui fut une famille se dispersent dans la rancoeur. On se croirait dans Les pays d’en haut entre Séraphin et Délima, ou Donalda et Bidou.

Je vous épargne les histoires tragiques qui n’allègent jamais la tourtière à Noël. La famille dysfonctionnelle règne encore dans toute sa complexe cruauté.

Nous ne sommes jamais aussi mal protégés contre la souffrance que lorsque nous aimons

 

Toutes pour une, une pour toutes

Au chapitre des réussites, l’animatrice et auteure Marcia Pilote, ses trois soeurs, leurs sept enfants, ainsi que leurs parents forment un clan indivisible qui fait des envieux. Le petit dernier (troisième génération), Gustave, a une liste de 16 noms accrédités pour aller le chercher à la garderie. Du jamais-vu dans le réseau. Trois des soeurs et les parents, ainsi que les cousines, habitent tous Boucherville.

« On peut se retrouver 14 à la crèmerie l’été, simplement en envoyant une invitation sur notre fil de conversation Facebook. Nous sommes des dépendantes affectives », me glisse Marcia au sujet de cette relation qui lui gruge deux heures de son temps chaque jour entre courriels, téléphone, textos et Facebook. Elle avoue parler quatre ou cinq fois par jour à sa soeur Brigitte, avec qui elle est partie vivre en appartement à 17 ans.

« Je crois que notre entente entre les quatre dépend de l’attitude des parents. Notre mère voulait qu’on se tienne. Elle nous disait : “Les amis passent mais les soeurs restent !” Mon père, à 80 ans, va chercher ma nièce Elsa tous les midis à l’école pour l’emmener dîner à la maison. Il a installé un trapèze pour elle dans sa cuisine. Nous formons un clan. Et il n’y a pas de compétition. Ce que l’une reçoit, nous le recevons toutes. »

Il n’est pas rare que des amis solitaires, invités à bruncher chez les Pilote, repartent en pleurs, dévastés par leur entente qui réveille manques et blessures. « C’est inusité d’avoir accès à autant d’amour et d’énergie », croit Marcia.

Elle explique de deux façons ce bonheur tricoté serré : « D’abord, jamais de reproches. Ensuite, on a travaillé nos affaires. Nous avons fait de la thérapie individuelle et familiale très tôt grâce à ma mère, une avant-gardiste qui s’est outillée. Nous sommes sortis des patterns de silence ou de conditionnement obligatoire. Il y a tellement de familles qui ne se parlent plus. Mes parents se sont dévoués pour gérer le “village”. Je ne les remercierai jamais assez. »

Pourtant, chez les Pilote, tout semble improvisé. On peut fêter Noël en juillet. « J’hésite souvent à parler de notre bonheur. C’est trop hop-la-vie. Je ne veux pas me vanter. Disons que j’en raconte 60 % », concède la boute-en-train et porte-parole officielle de la famille.

Chaque été, depuis 15 ans, les soeurs Pilote se retrouvent au chalet de Jeanne pour un pow-wow de trois jours avec leurs enfants, sans les conjoints. Lucie et Louis-Marie viennent rejoindre leur descendance à la fin, petite bénédiction informelle. « C’est bizarre à dire, mais je me sens seule avec mon histoire. C’est si rare ! » remarque Marcia.

Je les ai observés durant deux heures, tous ces Pilote joyeusement réunis lors de la prise de photo. Que de légèreté dans le brouhaha, que d’amour sans détour. Non, je n’ai pas pleuré en les quittant, mais j’ai songé à mon clan détruit et à la facture de psy.

Fanny devient Lola

L’art prend la place que l’amour laisse vacante, en nous décevant. Mais moi, j’aime les gens qui persistent à attendre l’amour comme des fous », disait la comédienne Fanny Ardant devant ma collègue Odile Tremblay, au sujet du film Lola Pater, dans lequel elle incarne un père transgenre que son fils redécouvre après 25 années d’absence.

Lola Pater, de Nadir Moknèche, n’est pas seulement un numéro d’actrice très crédible, mais aussi l’histoire de retrouvailles familiales chargées où les deux protagonistes ont beaucoup changé. Ils ont l’amour dans le sang et cela fera surmonter toutes les blessures.

Cette relation père-fils aussi rare qu’admirable est fondée sur du vrai, même si la fin est prévisible à défaut d’être évidente. Une histoire magnifique sur l’amour inconditionnel qui donne et pardonne. En salle ce vendredi.
 
Dévoré en rafale les cinq premiers épisodes de la série Fugueuse. Je me garde les cinq prochains pour une autre partie de binge watching. Fanny, une ado de 16 ans, change de « famille », passant de sa petite banlieue sécuritaire où elle réside avec ses parents, frère et soeur, à la grande « famille » de son souteneur. La série signée Michelle Allen est terriblement réaliste et bouleversante. Je m’y suis reconnue à un âge où j’étais à la fois rebelle et vulnérable. Parfois, une famille tissée serré ne peut te protéger de l’impensable. Le site Web de la série fait de l’éducation parentale et de la prévention auprès des ados également. Du Disney sur l’ecstasy à TVA les lundis à 21h.

Lu cet article dans le magazine Psychologies sur la fratrie qui construit notre identité. On y explique pourquoi ces relations sont si fortes, notamment parce qu’elles s’enracinent dans l’enfance. On y aborde la jalousie et ce que Lacan appelait l’hainamoration, le fait de renoncer à la fusion. On coche « compliqué ».

Souri devant les aventures filiales du roman de Jardin qui se poursuivent sur les réseaux sociaux. Entrevue réjouissante ici, où Alexandre cite Casanova : « Il m’a fallu du courage pour être heureux. »

Aimé cette entrée de blogue de l’auteure, animatrice et avocate Sophie Bérubé sur le safe space, la distance sécuritaire à conserver avec la famille lorsque les relations sont plus tendues ou souffrantes. Tout couper peut s’avérer pire, être trop proche aussi. Sophie, qui fait de la médiation familiale, résume bien : une saine distance pleine d’amour.
3 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 9 février 2018 08 h 57

    Parler de la vraie vie, quoi de plus intéressant...

    Le feeling que j'ai en lisant votre intéressant texte se résume en vous citant: « «...où Alexandre [Jardin] cite Casanova : « Il m’a fallu du courage pour être heureux.» »

  • Denis Paquette - Abonné 9 février 2018 20 h 34

    petit bébé un jour grandi et doit avoir sa propre vie

    en fait si la famille est un terrau important elle est aussi la premiere grande rupture, on ne s'émancipe pas de sa famille, mais a partir de notre divergence, il faut bien que chacun exprime toute sa différence et forme aussi une autre famille, combien de fois ai-je entendu mon pere dire a ma mere , laisse les donc partir, ainsi évolue le monde,petit bébé un jour grandi et doit avoir sa propre vie

  • Marc Therrien - Abonné 9 février 2018 20 h 35

    Le bonheur dans l'évitement de la rivalité ou dans la saine gestion de celle-ci?


    Il est bien heureux pour elles que les sœurs Pilote puissent déclarer à ceux qui pourraient les envier : «Nous formons un clan. Et il n’y a pas de compétition. Ce que l’une reçoit, nous le recevons toutes.». Il faut croire que les parents des sœurs Pilote ont été des éducateurs exceptionnels dont on se demande s’ils ont réussi à créer un système familial qui, au nom de l’amour, évite les conflits en déniant la rivalité ou plutôt, qui réussit à les transcender par une saine gestion de celle-ci. Car depuis René Girard, il est permis de penser que la famille, ce microcosme de la société, premier lieu de la socialisation, est là où on apprend la rivalité mimétique par laquelle ce n’est pas leurs différences qui jettent les uns contre les autres, mais plutôt leurs ressemblances; que c’est l’indifférenciation qui peut devenir le véritable ressort de la violence. Nous y apprenons le désir par imitation. Ce que nous désirons est le désir lui-même tel que nous le percevons chez l’autre qui désire aussi et ce, depuis que nous sommes enfants à se disputer pour des jouets semblables que chacun pourtant possède, mais qui semblent plus enviables dans d’autres mains et territoires que les nôtres.

    Marc Therrien