Exit le dinosaure

Les pulsions sexuelles de l’homme vieillissant font rarement de la bonne littérature. Sous l’inspiration de sa passion crépusculaire pour une jeune comtesse italienne, Hemingway écrivit Au-delà du fleuve et sous les arbres, son plus mauvais roman, dans lequel un colonel quinquagénaire rabâchant ses tirades d’ancien combattant se farcissait une aristocrate de dix-neuf ans dans une gondole vénitienne. Le livre fut ridiculisé par la critique. Mais Hemingway écrivit ensuite Le vieil homme et la mer

Jim Harrison, lui, n’a pas écrit Le vieil homme et la mer.

Les derniers livres de cet ogre rabelaisien des lettres américaines décédé en 2016 — Péchés capitaux (voir la critique du Devoir datée du 16 janvier 2016) et Dernières nouvelles (Flammarion, 2017, traduit de l’américain par Brice Matthieussent), un triptyque d’histoires que vient clore une ultime aventure de l’inspecteur à la retraite Sunderson, L’affaire des bouddhas hurleurs — célèbrent jusqu’au bout les obsessions sexuelles de ce limier harrisonien que l’éditeur français nous peint en « vieux sage » et que son amour immodéré de la chasse, de la pêche, de la bouffe et de l’alcool pose en transparent alter ego de l’écrivain.

Triste adieu littéraire

Un bien triste adieu littéraire, en vérité. À certains moments, on se sent, comme lecteur, moins respecté que traité en amateur du genre de porno bon marché où les passages habillés n’ont d’autre fonction que de faire le pont entre les scènes de gymnastique explicites. Une histoire de jeunes gens endoctrinés par un gourou qui communique en aboyant à la manière d’un singe hurleur, vous avez dit ? De toute évidence, Harrison lui-même se fout royalement de son semblant d’intrigue, simple alibi narratif.

« Elle roula sur le flanc. “Prends-moi comme une chienne. J’ai lu que les humains le faisaient aussi. ” » Petit détail : il a 66 ans, elle en a 50 de moins… Oui, parce que ça continue, la tentation est partout et la vie de notre sybarite de la cambrousse est loin de s’arranger, la moindre gamine du voisinage passant à vélo devant le repaire de ce barbon lubrique montrant un empressement rien de moins qu’extraordinaire à exhiber sa petite culotte. On n’est donc pas vraiment surpris de retrouver la petite vite dans son lit, c’était couru d’avance, une sorte d’automatisme qu’il n’appartient pas à cette enquête bâclée d’élucider.

Je sais bien que Lolita de Nabokov, c’était du grand art, mais aussi une autre époque. L’oeuvre sans le contexte n’est rien, les vieux classiques doivent affronter de nouvelles générations de lecteurs. La question, c’est : Lolita serait-il publié aujourd’hui ? Ou même seulement concevable ?

Non, cette fois l’Art ne volera pas au secours de la libido sénescente. Car ce thème du désir refusant d’abdiquer, d’autres, de Romain Gary au Exit le fantôme de Philip Roth, l’ont traité avec tellement plus de sensibilité et de lucidité que les gros sabots de Harrison donnent l’impression de piétiner en comparaison.

L’écriture n’a pas changé d’un poil

Où est passée cette prose si riche, si pleine, avec ses étourdissantes parataxes (« Il [se réveilla] encore et encore en humant l’odeur délicieuse de Barbara sur les draps. Il repensa maintes fois à son désir adolescent de devenir un guerrier maori en Nouvelle-Zélande, où il y avait aussi une grande abondance de truites brunes ») ? En fait, l’écriture n’a pas changé d’un poil. C’est nous qui avons changé. Et la postérité de l’oeuvre risque de souffrir d’un tel entêtement dans le mauvais goût. On est tenté de citer, ici, le bon vieux Scott du Mao II de DeLillo — où, soit dit en passant, les émois de la chair avachie étaient traités avec humour et subtilité, loin des viriles rodomontades de flic sur le déclin : « C’est un échec si profond qu’il introduit un soupçon à l’endroit des grandes oeuvres du début. Les gens vont regarder les grandes oeuvres inaugurales d’une nouvelle manière, en y cherchant des signes de faiblesse, de confusion. » (Ma traduction.)

Bien sûr, la dépendance sexuelle existe, et les galipettes de Sunderson ne sont pas complètement exemptes de questions morales et de cas de conscience. Mais tant qu’à persister ainsi dans l’invraisemblance du fantasme, il aurait été mieux servi par un tout autre genre de fiction, une érotopie, disons, comme La belle échappée de son compatriote Nicholson Baker (2012), dont le titre en anglais est à la fois plus amusant et instructif : House of Holes.

Suis-je en train de brûler une de mes idoles ? Je ne renierai jamais ma première lecture de Wolf, mémoires fictifs, ni même celle de Julip et d’Un bon jour pour mourir. Harrison, lui, a sans doute choisi la bonne époque pour mourir… Aux dernières lignes, l’émotion nous empoigne enfin, on a l’impression d’assister à l’immolation d’une race entière de mâles lorsque son alter ego, redoutant de finir en prison, se fait sauter la voûte crânienne d’un coup de carabine. À la Hemingway.