Les images du pouvoir

Le pouvoir politique puise tellement de force à une mise en scène de prestige. Et à sa dégringolade!

Mardi, lors du discours de Donald Trump sur l’état de l’Union, le voyant drapé dans les lambeaux d’une dignité présidentielle perdue, on songeait : cause toujours… Le pouvoir politique puise tellement de force à une mise en scène de prestige. Et à sa dégringolade !

Un blason de l’Amérique terni à coups de tweets, de paroles et de couette en l’air. Obsédant 45e président des États-Unis, qu’on croit pourtant apercevoir partout.

Tenez ! L’autre soir, à la salle Wilfrid-Pelletier, devant l’opéra JFK, qui aborde la dernière nuit du couple Kennedy à Dallas en 1963, l’Amérique de « l’autre » m’est apparue.

Tant d’auteurs témoignent de leur époque en décrivant hier. Ainsi, le librettiste Royce Vavrek sur les notes du compositeur David T. Little pour cet opéra-là.

Créé en 2016, avant l’arrivée du nouveau pensionnaire de la Maison-Blanche, mais durant sa campagne en marche, JFK semble porter ses couleurs et ses jeux de surface. Comme spectateurs, on projette de concert illusions et désillusions sur des spectacles, les teintant à notre tour.

Comme sur ce JFK multimédia tout en néons, en projections réussies, arborant l’attirail technique, les déroutes et le vide de notre XXIe siècle. J’aimais son rythme hachuré, ses battements de coeur d’arythmie, la mécanique de sa mise en scène, décors et éclairages, sur plateau rotatif en appel de flashbacks. Certains segments sont formidables, d’autres moins, les voix inégales. Mais hep !

Bien falot, ce Kennedy. Est-ce le président charismatique qui enjoignait à ses compatriotes de servir leur patrie plutôt que d’en espérer des services ?

Un héritage perdu… Depuis plus de 50 ans, Kennedy aura davantage inspiré les créateurs par sa mort que par sa vie. Ici, au bord de son gouffre…

L’Amérique de Trump, où se liquéfie depuis un an la fonction présidentielle, semble se mirer dans ce JFK à sa mesure, faible, impuissant, réduit à ses maux de dos, égaré par la morphine, hanté par les cauchemars qui ouvrent sur les retours à l’enfance, les rencontres privées ou politiques, entre hallucinations et souvenirs.

Le vice-président Lyndon B. Johnson, entouré de ses cowboys aux dégaines de mariachis, y affiche la même vulgarité que le président actuel. Cet électrique quintette de chanteurs québécois paraît tout droit sorti du domaine trumpien de Mar-a-Lago. La fière Jackie, plus forte que son homme, exhibe les mines résignées de Melania avant d’affronter les Texans avides de mensonges.

Ce contraste entre la faillite conjugale du couple Kennedy et la belle image publique renvoie encore au feuilleton voyeuriste de la présidence contemporaine.

De quoi se demander : « Sur quels couacs, tweets bourdonnants, portes coulissantes et contre-ut d’Ivanka un compositeur et un librettiste du futur témoigneraient-ils du règne de Donald Trump ? »

Figure de tragédie que celle du président burlesque, cowboy désarçonné sans arrêt par sa monture. Bientôt, cet emblème de notre époque de narcissisme, de corruption et de trivialité se fera à son tour objet de fiction ; coloré avec l’air de son temps plutôt que du nôtre. Trou noir du déclin d’un empire, englouti au son des percussions.

Avec panache

Après ce profil tout en stature fléchie de JFK, j’ai vu la représentation du pouvoir s’afficher ailleurs sur la scène culturelle montréalaise.

À l’exposition Napoléon. La maison de l’empereur au MBAM, on a matière à méditer sur le panache d’un règne, qui misa sur la sacralisation absolue de la fonction. Poudre aux yeux tant qu’on voudra, mais les symboles en majesté remontent parfois le moral collectif d’une nation qui s’y mire. Ça se voit encore.

Napoléon, dont l’ambiance de cour renaît en 400 oeuvres et objets d’art venus d’une cinquantaine de prêteurs, exhibait au début du XIXe siècle la majesté d’un Louis XIV.

En rencontre de presse était rappelé à quel point l’empereur Bonaparte avait fait de lui-même une marque de commerce, union du mythe et de l’action, jouant du spectacle permanent de sa vie de palais. Ne lui manquait, en somme, que l’écho des réseaux sociaux.

Et déambulant à travers les salles du musée (le magnifique et insolite tableau d’Ingres Le songe d’Ossian vaut à lui seul le détour), entre couverts vermeils, meubles, porcelaines, tricorne, bustes, volière et grands portraits de Bonaparte signés Gérard, Gros, Appiani, David, on songe dans le sillage de McLuhan que le véhicule, c’est le message.

En France, Emmanuel Macron tente de recréer, à sa manière, avec décorum, la grandeur symbolique d’une France qui battait de l’aile. De fait, l’Hexagone reprend de la graine et les mentons se relèvent là-bas. Pas si mal vu !

Le commissaire de l’expo Napoléon, Sylvain Cordier, évoquait les paroles de ce président qui invite à se servir des leçons du passé pour décoder les images du présent.

Et sans vouloir restaurer ni empire ni monarchie, au spectacle permanent d’une Amérique déboulonnée, on se dit qu’une dose de dignité au sommet rejaillit sur tout un peuple. Leçon qu’Obama avait chez lui fort bien comprise. On rêve d’un opéra sur lui.

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 1 février 2018 10 h 19

    Grandeur

    Madame Tremblay,j'ai toujours plaisir à vous lire.

    Merci de nous rappeler que l'homme a besoin de dignité,de grandeur, de prestige, d'exaltation. Ce besoin n'est-il pas à l'origine des grands mythes?