De la parole au geste

Des travailleurs brandissaient le poing cette semaine à Montréal lors d’une manifestation anti-Trump entourant l’ALENA. Le geste fort du «Nous vaincrons».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des travailleurs brandissaient le poing cette semaine à Montréal lors d’une manifestation anti-Trump entourant l’ALENA. Le geste fort du «Nous vaincrons».

Nous voici repartis pour un grand tour dans le manège à menteries. Cela durera jusqu’à l’automne, nous serons courtisés des quatre points cardinaux, on nous construira des ponts d’or et on nous couvrira de promesses. Je réclame le droit de ne pas être importunée par ces frotteurs et aguicheuses de métro, ces ouvreurs et ouvreuses de vaudeville qui racolent. « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour » (Pierre Reverdy). Ne me parlez pas de ces beaux merles au centre de caramel qui vous laissent avec un mal de coeur une fois le fond de la boîte entraperçu.

 

Nous le savons pourtant. C’est du serial dating tous les quatre ans, à date fixe. Et nous désirons y croire, un peu malgré nous, par paresse, par fatalisme ou par ignorance. Les gens ne veulent pas la vérité, ils veulent de l’espoir, me soulignait récemment une vieille amie du haut de sa longue expérience.

 

Nous voulons des gestes et nous récoltons du vent. Depuis le poing levé de PKP aux côtés d’une Pauline Marois ne se contenant plus de joie, il y a quatre ans, il n’y a pas eu beaucoup de gestes forts. Je ne me rappelle que le doigt d’honneur de cette Américaine à vélo l’automne dernier (interviewée par Infoman le 31 décembre) à l’endroit de la suite motorisée de monsieur Trump qui s’en allait « putter » au golf.

 

Les chiens aboient, la caravane passe, mais le geste demeure. Et nous avons tendance à regarder le doigt qui pointe vers la lune plutôt que l’astre lui-même.

 

Après avoir chèrement conquis le droit de parole, après nous être plus ou moins alphabétisés et cultivés, nous favorisons désormais l’image à tous points de vue. Mieux vaut un geste fort qu’un flot de paroles inutiles, une photo qui fait époque plutôt qu’un discours-fleuve dans lequel se noieront les bonnes intentions. Et le geste peut venir d’une mimique, d’un regard, d’une posture, d’un mouvement du corps, même de l’immobilité figée. Le plus difficile demeure de joindre le geste à la parole dans une adéquation parfaite. Cela porte aussi le nom de « cohérence ».

Deux mois. C’est le temps qu’aura duré ma confiance en la nouvelle mairesse de Montréal Valérie Plante. En politique, c’est mon record.

 

Jouir jusqu’à la fin

 

« Les mots ont été inventés pour mentir. Les gestes, en nous échappant parfois, peuvent les contredire », écrit Charles Dantzig dans son Traité des gestes.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Il y a quatre ans, Pierre Karl Péladeau avait créé tout un émoi en joignant le geste à la parole.
 

Tiens, j’ai été frappée par cette nouvelle étonnante la semaine dernière. Après la fausse alerte d’un missile plongeant vers Hawaï, le site vidéo Pornhub a enregistré une baisse soudaine de fréquentation, puis, dès que l’erreur fut divulguée, à une hausse spectaculaire d’onanistes du samedi. Graphique à l’appui, du hors-norme, même pour le week-end.

 

Après avoir eu peur de mourir, le premier geste sensé que l’être humain trouve à faire, c’est de se « défatiguer Popaul » ou de « s’effeuiller le coquelicot », comme disait l’ineffable San Antonio. La psyché demeure assez simpliste au fond : Thanatos, Éros, crosse.

 

Parlant de psyché simpliste déguisée en génie stable (ou l’inverse), depuis son accession au pouvoir, pas un geste, pas une moue de Trump qui ne fut suranalysé par l’oeil scrutateur des médias. Charles Dantzig, cet écrivain pointilleux, n’y résiste pas non plus dans son volet sur les gestes avec la bouche. « J’ai haï dès que je l’ai vue la moue d’enfant malveillant de Donald Trump. Elle concentre la cruauté de cet être qui fait partie de l’espèce des requins à peau fine. Ils passent leur vie à déchiqueter autrui et poussent des cris d’indignation dès qu’on les effleure. »

 

Le pussy grabber en chef aura déclenché un mouvement en amont d’Hollywood, propulsant la parole des femmes contre les gestes d’agresseurs à la petite semaine.

 

Plus je vieillis et plus j’apprécie le beau geste, celui qui traduit le langage universel. J’ai l’ouïe plus usée, il faut croire. On me la fait moins, lasse que je suis d’entendre les mêmes aurores se lever sur des jours meilleurs. En ce moment, certains voudraient nous faire déchirer notre chemise pour sauver l’identitaire sur le dos des immigrants. La gauche se divise une fois de plus. C’est comme le féminisme, on n’en finit plus de trouver des sous-catégories, et j’ai toujours l’impression d’être dans la mauvaise vague.

 

Cette semaine, l’ex du PQ Pierre Curzi faisait remarquer, au micro de Paul Arcand, que le projet politique québécois se situe au ras les pâquerettes. L’éducation n’est pas un projet collectif ; c’est un excellent plan politique, forcément souhaitable, un levier. Mais l’écologie, par contre, oui. À défaut d’un pays, offrons-nous une planète. C’est un projet qui dépasse les frontières. Le seul qui tienne, à mon avis, si nous désirons faire preuve de cohérence et réaliser des gestes dont l’urgence dépasse le cocktail météo du jour.

La parole semble ne pas suffire aux humains pour ne pas se comprendre

 

Diviser pour régner

 

Voter est un geste qui ne suscite guère l’enthousiasme chez les jeunes de 18-34 ans, nous répète-t-on. De 42 % à 66 % de participation, selon les régions, aux dernières élections provinciales, d’après une étude de l’Université Laval. Il est plus facile d’ajouter un coeur sur Instagram. D’une certaine façon, les jeunes électeurs tirent la langue à ce qu’il reste de démocratie et nous envoient un GIF comme réponse, yeux au ciel, tête qui s’agite à répétition. Si l’avenir leur appartient (et la démographie nous montre que non), il faudra trouver d’autres façons de le leur façonner en les attirant « autrement ».

 

Peut-être avec des discours politiques façon slam ? Rajeunissons le spectacle, Justin Trudeau l’a bien saisi. L’important, c’est d’avoir l’air « solide » sans gants de boxe. L’écrivain et slameur David Goudreault m’avait déjà mentionné que la droite gagne souvent parce que son seul projet politique tourne autour de l’argent. Alors que la gauche perd parce qu’elle embrasse toutes les autres causes qui finissent par la diviser.

 

D’ailleurs, il faudra tôt ou tard trouver le moyen de faire tenir un mariage entre un PKP « en réserve de la République » et un Jean-Martin Aussant en exil. Je propose Manon Massé comme célébrante. C’est du solide.

Une locomotive dans le coeur

C’est Alexandre Jardin, dont je parlais du plus récent récit la semaine dernière, qui l’annonçait sur sa page Facebook cette semaine : le conducteur du métro et la passagère au manteau rouge vont se marier et il sera leur témoin. Pour rappel, le livre Ma mère avait raison a suscité un élan de courage chez un conducteur de métro de la RATP à Paris, en novembre dernier. Il a fait sa déclaration d’amour ferroviaire à une habituée à l’aide de vers d’Aragon via le micro interne de sa rame. Le beau geste qui mène droit au coeur. Je sais, ça fait roman de gare, mais épouser un conducteur de métro, ça ne passerait pas dans le scénario du prince charmant sur son cheval blanc.
 

Aimé le Traité des gestes de Charles Dantzig, qui nous a également servi d’autres encyclopédies, dont le Dictionnaire égoïste de la littérature française. Ces billets sur tous les gestes qui nous honorent ou nous trahissent, qui parlent davantage de nous que nous le voudrions, sont inégaux, mais en général délicieux. Finesse du verbe et finesse de l’observation se conjuguent ici pour faire la nomenclature de la gestuelle humaine, du poing levé de la victoire au geste d’adieu, en passant par le geste vulgaire et le geste gai. Tout y est. 

 

Sourcillé devant cette pub IKEA sur laquelle on urine pour voir si nous sommes admissibles au solde de lits pour bébé. En fait, la publicité sert de test de grossesse. Nous sommes carrément passés dans une autre forme de racolage publicitaire qui joint le geste au geste. Et maintenant, à quand la pub de condom et le test ITSS ? 

 

Savouré la seconde bédé d’Emma, Un autre regard 2, des dessins tirés de son blogue féministe. Ces cinq volets portent notamment sur la fameuse « charge mentale », mais aussi sur le volet du travail dont on a moins parlé. Emma vulgarise très bien des notions d’économie tout autant que d’injustice et de contrat social foireux. La jeune militante et jeune maman a fait un geste qui a changé sa vie (et la nôtre) en joignant le visuel à la parole et à l’humour, plus efficace que les jérémiades, semble-t-il, comme impact. 

 

Trouvé le graphique de Pornhub sur les pratiques sexuelles avant et après la fin du monde. Un clic éloquent (via Nellie Brière sur FB). 

18 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 26 janvier 2018 04 h 12

    Pour vous remercier....

    ...madame Blanchette.
    Gaston Bourdages

    • Johanne St-Amour - Abonnée 26 janvier 2018 09 h 13

      Hum! Sauf cette phrase de Mme Blanchette: «En ce moment, certains voudraient nous faire déchirer notre chemise pour sauver l’identitaire sur le dos des immigrants.»! Pourquoi ce cri d'orfraie face au désir de Québécois de définir leur identité? D'élaborer ce qui rassemble les Québécois, dont la langue française et ces dernières années la question de la laïcité?

  • Denis Paquette - Abonné 26 janvier 2018 05 h 48

    mon avatar préféré était ronron ensuite ce fut pouspous,j'ai un ami dont c'est tout est a moi

    oui a l'époque c'etait un adage populaire ,passer de la parole au geste, peut-être n'est- ce plus nécessaire, enfin peut-être, est-ce type de conscience qui s'est étiolée,pour être remplacé par quoi,comment dit-on ces personnage de fictions, avoir un nouvel avatar, je me souviens il y a quelques années tous les gens avaient ses avatars, c'était nos nouvelles identitées, chacun se les créait a sa convenance ,le mien était un homme chat. inspiré des seigneurs de l'instumentalité,c'était des êtres qui pouvaient vivre infiniment et prendre le caratère qui leur plaisait, l'auteur était un prénommé Smith, le plus passionnant ouvrage de science fiction, l'auteur québécois prof de philo n'était pas mauvais non plus, Pelletier de son nom de famille, tu en lis un et tu veux tous les lire

  • Denis Paquette - Abonné 26 janvier 2018 05 h 48

    mon avatar préféré était ronron ensuite ce fut pouspous,j'ai un ami dont c'est tout est a moi

    oui a l'époque c'etait un adage populaire ,passer de la parole au geste, peut-être n'est- ce plus nécessaire, enfin peut-être, est-ce type de conscience qui s'est étiolée,pour être remplacé par quoi,comment dit-on ces personnage de fictions, avoir un nouvel avatar, je me souviens il y a quelques années tous les gens avaient ses avatars, c'était nos nouvelles identitées, chacun se les créait a sa convenance ,le mien était un homme chat. inspiré des seigneurs de l'instumentalité,c'était des êtres qui pouvaient vivre infiniment et prendre le caratère qui leur plaisait, l'auteur était un prénommé Smith, le plus passionnant ouvrage de science fiction, l'auteur québécois prof de philo n'était pas mauvais non plus, Pelletier de son nom de famille, tu en lis un et tu veux tous les lire

  • Marguerite Paradis - Abonnée 26 janvier 2018 06 h 03

    LA PAROLE... DU POUVOIR

    1) Comme vous le savez, les personnes ont un « accès » inégal à la prise de parole et, par ricochet, leur pouvoir d'agir est très limité.

    2) « Deux mois. C’est le temps qu’aura duré ma confiance en la nouvelle mairesse de Montréal Valérie Plante. En politique, c’est mon record. Biz (sur Twitter) ». Est-ce que ce propos est pertinent pour mobiliser le changement social?

    M.P.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 26 janvier 2018 09 h 18

      Votre confiance envers Valérie Plante était faible pour la disqualifier de son rôle de mairesse. Pour moi, j'ai confiance en cette personne qui nous gouverne avec bon sens. Le budget est digne de ses promesses mais on ne comprend pas toujours le vrai contenu. On juge en surface sans creuser le sens des mots et des gestes. Mais elle est une femme...et un homme-maire ne subirait pas le même sort... J'ai toujours confiance en la nouvelle mairesse et je suis fière de le dire haut et fort. Je ne m'ennuie pas de Coderre...

    • Pierre Samuel - Abonné 26 janvier 2018 12 h 00

      Madame Desjardins,

      Malheureusement, rien à voir avec le sexe de la personne... Moi-même, qui depuis 35 ans, n'a voté que deux fois soit pour Jack Layton et celle que j'avais surnommé la "vaillante Valérie", suis carrément tombé en bas de mon fauteuil lorsque j'ai constaté le culot avec lequel elle niait l'évidence de ses propos prononcés lors de la récente campagne électorale...

      Comme le disait également l'ineffable Serge Chapleau, pour moi comme pour beaucoup d'autres de ses électeurs, elle s'est rapidement transformée en "nouvelle vieille politicienne" ...

      < On juge en surface sans creuser le sens des mots et des gestes. > Vraiment ???

      Comme le chantait le grand Félix : < La liberté ami est au fond d'un cachot, comme la vérité sous l'épaisseur des mots. > (Les escaliers devant, 1969).

    • Pierre Samuel - Abonné 26 janvier 2018 15 h 06

      A l'exception naturellement des deux référendums pour lesquels j'avais voté dans l'affirmative avec les résultats qu'on connaît !

  • Jacques Morissette - Abonné 26 janvier 2018 06 h 33

    On peut pas vouloir comprendre les humains, juste en prenant une photo.

    Madame Josée, votre citation de Biz:
    «Deux mois. C’est le temps qu’aura duré ma confiance en la nouvelle mairesse de Montréal Valérie Plante. En politique, c’est mon record.» Biz (sur Twitter)

    La vie ne s'explique pas juste en se limitant à la journée où il y a eu du vent. De même que : je ne me définis pas en réduisant ma vie à une erreur que j'aurais pu commettre. Quelqu'un n'a-t- jamais fait d'erreur quelque part, à un moment ou l'autre? C'est pareil pour nous tous. La pensée doit être mouvance pour décrire quoi que ce soit dans la vie. Biz est supposé être un féru d'histoire, me semble qu'il pourrait au moins en tenir compte avant de dire n'importe quoi d'aussi simpliste?

    Autre chose encore, cette fois pour parler de la nouvelle mairesse. Je ne pense pas que cette dame fasse l'affaire de tout le monde. Qu'elle commette une ou des erreurs, c'est normal. Ça fait partie, entre autres, de son inexpérience dans ce domaine. Maintenant, revenons à ceux qui ne la portent pas dans son cœur, les erreurs de madame Plante seront fort probablement toujours amplifiées à hauteur de l'antipathie qu'ils éprouvent, parfois pour raisons d'intérêts personnels.

    Parmi ceux-ci, fort probable que certains aimeraient bien que ce poste profite à eux, argent sonnant, plutôt qu'à la culture que la dame va probablement essayer de semer à Montréal. À ce propos, si je parle de culture ici, j'en parle du point de vue de l'anthropologie, pas celle au niveau des distractions, que les gens peuvent se payer.

    Je n'ai pas parlé de ces choses simplement pour défendre madame la mairesse. Je pourrais dire la même chose pour n'importe qui, de n'importe quel milieu, face à ce qui les entoure et malgré le très peu d'influence qu'ils peuvent avoir. Il y a une dynamique entre les humains, qui est tout à fait naturelle. À cause de cette dynamique, on ne peut pas vouloir comprendre les humains, juste en prenant la photo d'un événement, pour le décrire un peu figé, comme dans la photo.