Pour ou contre la liberté religieuse?

Le premier ministre Justin Trudeau ne manque jamais une occasion de défendre les droits des minorités religieuses en critiquant des actions des gouvernements québécois, tant péquistes que libéraux, visant à promouvoir la laïcité de l’État. Mais le leader fédéral semble avoir une conception quelque peu asymétrique de la liberté religieuse quand vient le temps de considérer les demandes de subventions pour des emplois d’été par des groupes qui s’opposent à l’avortement. Or, si la liberté de conscience est inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés, le droit à l’avortement ne l’est pas en tant que tel. L’État canadien violerait-il ainsi la Charte en interdisant les subventions à des groupes pour qui l’avortement est un péché ?

La question est d’actualité après que le gouvernement Trudeau a ajouté un critère d’admissibilité controversé au formulaire de demande du programme Emplois d’été Canada. Ce dernier fournit des subventions à de petites entreprises et à des groupes communautaires et caritatifs pour qu’ils embauchent des jeunes canadiens. C’est l’un des rares programmes dont la décision définitive reste entre les mains des députés fédéraux, qui distribuent l’aide dans leurs propres circonscriptions. Ceci a par le passé amené à l’octroi de subventions à des groupes pro-vie qui luttent contre l’avortement. M. Trudeau ayant exigé que tout député libéral appuie sans réserve le droit à l’avortement, cette situation aurait mis son gouvernement dans l’embarras.

C’est ainsi que le formulaire révisé exige que les demandeurs de subvention fassent une déclaration affirmant que « l’emploi et le mandat principal de l’organisme sont conformes aux droits de la personne au Canada, y compris les valeurs sous-jacentes à la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que d’autres droits », dont « les droits en matière de procréation ». Pour beaucoup de groupes religieux, il s’agit d’une atteinte à la liberté religieuse. Même si leur opposition à l’avortement ne fait pas partie de leur « mandat principal », elle est intrinsèque à leur raison d’être et à la doctrine à laquelle ils souscrivent. C’est le cas notamment de la plupart des religions établies au Canada. Plusieurs groupes relevant de l’Église catholique ont ainsi fait savoir qu’ils ne pourront pas signer cette déclaration qui va à l’encontre de leurs croyances.

Il y a 30 ans cette semaine que la Cour suprême du Canada a invalidé les dispositions du Code criminel qui encadraient l’accès à l’avortement. Depuis, le Canada n’a aucune loi sur l’avortement. Tous les chefs fédéraux actuels, y compris le chef conservateur Andrew Scheer, qui s’oppose à l’avortement à titre personnel, se sont engagés à ne rien faire pour que le Canada en ait une. Cela ne veut pas pour autant dire que ceux qui s’opposent à l’avortement n’ont pas le droit de militer pour son interdiction. On peut être contre l’avortement sans être misogyne.

On comprend qu’un premier ministre qui se déclare féministe veuille joindre le geste à la parole. D’autant plus que certains groupes antiavortement actifs au Canada emploient des tactiques détestables, à la manière de leurs pairs américains, pour faire avancer leur cause, comme distribuer des images de foetus mutilés sur Internet. Toutefois, ce n’est pas une raison pour stigmatiser tout groupe de personnes pour qui l’avortement va à l’encontre de leurs croyances fondamentales. Comme l’a dit au London Free Press le pasteur Matthew Eckert de la North Park Community Church, à London, en Ontario : « On croit que cette déclaration est une pente glissante. On ne pouvait pas, en bonne conscience, la signer. »

Ou le gouvernement Trudeau fait preuve d’un excès de zèle ou il essaie de favoriser ses intérêts politiques avec un enjeu qui soulève bien des passions, surtout, il faut le dire, au Canada anglais. Si on veut éviter que la politique canadienne devienne aussi polarisée que celle des États-Unis, il faut cesser ce genre d’intervention. Même si une forte majorité de Canadiens appuient le droit des femmes à l’avortement, la plupart considèrent aussi qu’il s’agit d’un choix personnel qui relève de l’individu. Ce n’est pas à l’État de faire ce choix pour eux.

Il en va de même pour le port des signes religieux. « Une société qui ne veut pas que les femmes soient forcées d’être voilées, peut-être devrait-elle se poser des questions sur ne pas forcer les femmes à ne pas porter le voile », a dit M. Trudeau en référence à la loi québécoise sur la neutralité religieuse, qui prévoit que les services publics soient donnés et reçus à visage découvert.

Le premier ministre canadien se doit d’être conséquent.

32 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 24 janvier 2018 01 h 03

    quel, monde encore tout a fait primitif, il faut lire rené gérard pour en comprendre la mécaniq

    peut-être devrait-on dire pour ou contre la liberté, faut-il faire adhérer dès le départ des jeunes enfants a des visions, est- il normal que déjà enfant que les jeunes cerveaux soient manipulés, n'est-ce pas tout a fait primitif, pourquoi ne pas attendre qu'ils soient capables d'utiliser leur propre jugement, enfin je ne vous dirai pas ce que je pense de tous ces manipulateurs

    • Yves Mercure - Abonné 24 janvier 2018 08 h 42

      Lobbyistes serait le mot précis. Confondre les droits fondamentaux et le droit des lobbyistes de recevoir des subventions de l'état, on va trop loin ici. Faudrait alors subventionner Raël pour qu'il fasse mieux le promo de ses martiens!?!? Pour une fois que Trudeau dérape du côté du bon sens, occupez les avocats ailleurs monsieur Uakabuski...

  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2018 01 h 10

    Il ne faut pas imposer sa religion sur les autres.

    Pourquoi céder toutes nos libertés au seul critère de la religion? La religion doit se pratiquer au privé, pas sur la place publique. La neutralité de l'état doit avoir préséance pour une harmonie sociétale.

    • Marc Lacroix - Abonné 24 janvier 2018 09 h 17

      Je suis en accord avec vous Mme Alexan!

      M. Yakabuski dit:

      "C’est ainsi que le formulaire révisé exige que les demandeurs de subvention... affirmant que « l’emploi et le mandat principal de l’organisme sont conformes aux droits de la personne au Canada, y compris... les droits en matière de procréation ». Pour beaucoup de groupes religieux, il s’agit d’une atteinte à la liberté religieuse."

      Je pense qu'il serait temps que la société se pose quelques questions importantes:

      Les droits religieux sont-ils comparables, aux autres droits, comme le droit à l'égalité: des sexes, des races et des orientations sexuelles?

      En effet, il me semble peu cohérent qu'on accepte que dans certains groupes religieux, les femmes soient considérées comme sous la responsabilité de leur mari, comme si elles étaient des enfants mineures: que devient le droit à l'égalité des femmes dans ce contexte?

      Pour certains groupes religieux, l'avortement est un péché, ainsi, certaines personnes "religieuses" voudraient interdire l'avortement à toutes les femmes. Ces gens s'arrogent donc le droit de décider — pour les autres — en fonctions de leurs critères particuliers.

      Comme vous le dites, M. Alexan, l'État doit déterminer ce que sont les valeurs communes et une fois celles-ci déterminées, l'État doit s'assurer que ces droits sont accordés. Si la loi dit que le droit à l'avortement existe, sous certaines conditions, il existe, peu importe la religion de l'une ou de l'autre. Personne ne va forcer un croyante à avorter; elle a le droit de pratiquer sa religion, mais celle-ci n'a aucun droit de faire — interdire l'avortement à toutes les femmes — qui ne partagent pas sa vision. La vision totalitaire des religieux(ses) ne doit pas être imposée à d'autres, la majorité n'a pas à être dépourvue du choix de choisir la société au bénéfice de groupes particuliers !

    • Christiane Gervais - Abonnée 24 janvier 2018 09 h 58

      La liberté de toute les croyances, le droit des autres de ne pas se les faire imposer dans l'espace public.

      Que l'on s'invente des dieux, des martiens bienveillants, des pierres qui guérissent et autres croyances, soit, mais qu'on les garde et les honore entre nous, qu'on ne pollue pas ce qui nous rassemble par des dogmes qui visent presque toujours à restreindre la liberté de penser et d'être pleinement.

      Et ce voile, que certains prétendent être devenu symbole de liberté en le portant, cache une réalité d'inégalité femmes-hommes que ces tenants se gardent bien d'évoquer, de critiquer, de condamner.

  • Yves Gingras - Abonné 24 janvier 2018 03 h 55

    Gouverner c'est discriminer...

    Il me semble que l'on confond trop souvent droit individuel et "droit" des groupes organisés. L'État n'est pas obligé de donner de l'argent à des groupes qui feraient la promotion (même indirecte et insidieuse) de principes allant à l'enconttre justement de ces droits individuels (ici le droit à l'avortement). Si les églises ne veulent pas accepter les règles cela ne brime nullement leur "conscience" (un groupement a-t-il d'ailleurs une conscience?) ou liberté de parole car ils peuvent toujours critiquer l'avortement en utlisant des fonds privés. La charte canadienne a le dos large mais il ne faudrait faire commes les USA et étendre ces droits individuels aux firmes et aux lobbys. Beaucoup de sophismes circulent sur la "liberté de conscience" elle aussi confondue avec liberté de releigion.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 24 janvier 2018 13 h 29

      Je souscris entièrement à vos propos M. Gingras. J'ajouterais que M.Yakabuski semble se contredire. En effet, les groupes anti-avortement militent pour que l'Etat interdise l'avortement alors que lui-même écrit ci-haut: "...la plupart [des Canadiens] considèrent aussi qu'il s'agit d'un choix qui relève de l'individu. L'Etat n'a pas à faire ce choix pour eux." Monsieur Yakabuski devrait donc se réjouir que l'Etat favorise les groupes pro-choix et non pro-vie! Irène Doiron

    • Hermel Cyr - Abonné 24 janvier 2018 15 h 54

      Je souscris aussi ... c'est ma conviction !

    • Benoit Leblanc - Abonné 25 janvier 2018 09 h 43

      D'un autre côté, de quel droit le gouvernement s'arroge-t-il le droit de juger les valeurs de qui que ce soit, que ce soit un individu ou un groupe? D'accord, M. Trudeau et les membres de son cabinet peuvent fort bien penser que telle ou telle valeur est rétrograde et incompatible avec leur vision de la société. Cependant, ils se doivent de représenter tous les citoyens, pas seulement ceux qui partagent leurs idées; et donc, si un groupe aux valeurs impopulaires ne propose rien d'illégal, tout projet qu'il soumet devrait être évalué à l'aulne de ce qu'il apporte à la société, indépendamment de ce qu'on pense de ses instigateurs. Par exemple, si Raël demandait des subventions pour ouvrir un refuge pour sans-abris, il serait inapproprié de refuser d'étudier le projet juste parce qu'on trouve son culte ridicule.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 24 janvier 2018 03 h 55

    La foi ne s'impose pas d'une façon ou d'une autre

    La Déclaration canadienne des droits instaure une société favorisant l'arbitrage des droits fondamentaux entre eux et non une hiérarchisation au sommet de laquelle se trouverait la liberté de conscience ou de religion. De plus, il n'est pas nécessaire qu'un droit fondamental, par exemple le droit à l'avortement, soit inscrit comme tel dans la déclaration canadienne des droits pour en être un, un facteur de rattachement suffisant, par exemple les droits à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne reconnus à l'art. 7. C'est d'ailleurs ce qui se produit dans le cas de l'avortement. Enfin, dans l'espace public, porter le voile n'est pas la même chose que se cacher complètement le visage, les droits à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne exigeant que l'on puisse rapidement identifier quelqu'un au moins par son visage, ne serait-ce que pour lui parler. S'il y a un aspect où le premier ministre fédéral erre juridiquement, et bien c'est seulement dans ce cas-ci.

  • Yves Côté - Abonné 24 janvier 2018 05 h 36

    Idée aussi bête que celle...

    Monsieur Trudeau ne cesse de nous montrer qu'au sujet de la laïcité, il a une idée aussi bête que celle de ses désignés opposants politiques : celle que la laïcité d'un Etat consiste à nier en ses espaces et lois les droits de X ou de Y à croire en Dieu et de ne pas cacher sa foi.
    La laïcité de l'Etat, c'est de garantir aux citoyens que ce dernier ne tombera pas aux mains de quelque groupe confessionnel que ce soit, pas de garantir à qui que ce soit qu'il ne sera jamais irrité ou indisposé de la foi de ses pairs...
    Ce qui au Canada est selon moi tout-à-fait impossible à faire pour un gouvernement, puisque la Souveraineté du pays n'est pas l'affaire du ou des peuple(s) qui y habite(nt), et encore moins des électeurs qui en orientent pourtant les politiques gouvernementales, mais de sa ou de son monarque Proclamé(e) et Chef d'Etat.
    Donc, de son ou de sa très justement appelé(e) "Souverain" ou "Souveraine"...
    En clair, aucun des PM canadiens, qu'il soit au fédéral ou au provincial, ne proclamera jamais avec clairvoyance la laïcité de la province qu'il représente (et encore bien moins de l'Etat qu'il représente comme au Québec). Que ce soit celui du Canada ou du Québec n'y changera jamais rien, parce que de le faire serait automatiquement aussi anti-constitutionnel que de bannir la souveraineté de la monarchie britannique elle-même sur leur territoire.
    Acte politique qui porte un nom, celui de "Révolution" et qui porte un sens, celui de déclarer unilatéralement l'indépendance du territoire administré et de sa Nation, au nom du ou des peuples qu'elle regroupe (avec ou sans la volonté de ceux-ci d'ailleurs, à moins de tenir référendum explicite sur la question, bien entendu)...
    Merci de votre lecture !