Ta mère a raison

La liberté, c’est du travail. Et c’est aussi te faire confiance avant de te lâcher la main.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La liberté, c’est du travail. Et c’est aussi te faire confiance avant de te lâcher la main.

Et si je te causais de liberté ? C’est un gros mot pour un ado de 14 ans, véritable insurgé, déchiré entre le confort et sa quête de devenir. La liberté, c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas ; c’est un fourre-tout bien trop immense pour porter un code-barres. Des gens meurent pour retrouver leur liberté, parfois jusqu’au suicide. Par amour aussi. En ce moment, des femmes se libèrent du poids du silence. J’en connais même qui ne sont pas encore libres de dénoncer. C’est exigeant, se dire.

S’affranchir : le projet d’une vie. De tout temps, de toute éternité, les chaînes nous font ployer, la peur nous muselle et le conformisme s’occupe du reste. Tu as un devoir de te libérer toi-même, de tes parents, de tout et de la pression sociale.

 
La liberté est d’abord intérieure en ce qui me concerne. Même Nelson Mandela était plus libre en prison que bien des gens dans leur tête. Le grand libérateur sud-africain disait qu’être libre, ce n’est pas simplement se débarrasser de ses chaînes, mais c’est aussi vivre de façon à respecter et à renforcer la liberté des autres.

La semaine dernière, tu es venu t’étendre près de moi ; tu n’arrivais pas à t’endormir. Je t’ai fait la lecture du dernier récit d’Alexandre Jardin, Ma mère avait raison. Tu as écarquillé les yeux en écoutant la description d’une épopée de cet auteur réputé pour ses joyeuses dérobades et son romantisme militant. On se moque de lui dans les salons littéraires parisiens parce qu’il carbure au vrai, sans cynisme.

Déjà, à ton âge, il est parti attendre sa dulcinée en Slovénie sur le quai de la gare de Ljubljana, accompagné de son père (qui écrivait pour de Funès, ça donne la mesure), alors qu’ils venaient tout juste de se faire leurs adieux à Paris. Totalement Jardin. Au chapitre des coups et blessures, l’orgueil s’en tira avec une fracture. Il vit son amoureuse se jeter dans les bras d’un autre, mais il enregistra la leçon la plus importante de toute sa vie, offerte par sa mère : « Il faut avoir le courage d’aimer. »

Cette mère fantasque, surnommée Fanou, il en fait un portrait d’excentrique sage et de bobo décomplexée de la bien-pensance de son époque. Alexandre s’est mis à son école bien que le mot « facilité » ne fasse pas partie du programme. Il a du moins le mérite, à 52 balais, d’être demeuré vivant au sens audacieux et sans frilosité du terme.

Droit devant soi, on ne peut pas aller bien loin

C’est quoi une bonne mère ?

L’écrivain du Zèbre prétend que sa mère lui a appris qu’on ne découvre son âme qu’en fréquentant assidûment ses failles. Le déni et la fuite sont les ennemis jurés du courage. Et je tente depuis longtemps de nommer ce qui devrait être tu, même si tu détestes ça parfois. En lisant Ma mère avait raison, je me suis reconnue à maints égards dans cette passion pour l’amour, les hommes et la liberté. Jardin nous dit qu’une bonne mère, au fond, donne accès aux abîmes, aux ressources profondes, et sait faire confiance. J’y travaille.

Ton beau-père et toi pouvez bien vous moquer de mes « 62 amants » ; ce passé étalé sur 30 ans témoigne de mon appétit de vivre dans le romanesque et de risquer ma peau chaque fois. Mon amour des personnages faisait le reste. J’ai fréquenté de tout, au nom du coeur, surtout des fous assumés, mais aussi de dangereux faussaires. C’est à la fois une école de vie et de vide.

« Si on ne saute pas dans le vide, jamais les ailes ne pousseront », expliquait Alexandre Jardin en entrevue au micro de Marie-Louise Arsenault avant Noël.

Même à ton âge, je n’étais pas sensible à la potence du regard d’autrui. Ma douce folie me tenait lieu de drapeau, mais j’étais plus ou moins condamnée à la solitude ou à fréquenter des adultes flairant la rebelle en perdition. Jardin demande d’ailleurs dans un de ses chapitres : « A-t-on le droit d’être fou ou folle ? » De moins en moins, je te dirais. Voilà pourquoi il faudrait l’être de plus en plus. Pour ne pas perdre la recette.

À ses cinq enfants, dont l’un se prénomme Hugo, comme toi, Jardin prétend avoir appris à s’exposer à la vie, à courir le risque d’exister. Et de parler vrai. De mon côté, j’ajouterais : donne tout. Ne t’économise pas. Tu n’es pas une Caisse pop.

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront.

Ta vérité est bonne à dire

Il existe tant de vérités. Mais c’est la tienne qui m’importe. Lorsque je te fais faire des dictées à l’aide du Dictionnaire érotique de Richard Ramsay (que tu as choisi dans ma bibliothèque), ce ne sont pas les mots « détumescence », « gourdin » ou « puits de miel » qu’il m’importe que tu apprennes, mais l’indépendance d’esprit. Et j’oppose une résistance acharnée aux douchebags de la porno qui se proposent de faire ton éducation sexuelle en saccageant ton imaginaire et ton vocabulaire sentimental.

Dans Le drame de l’enfant doué, la philosophe et psychanalyste Alice Miller explique d’entrée de jeu que toute vie est pleine d’illusions, « sans doute parce que la vérité nous semble souvent insupportable ». Selon elle, certains préfèrent se rendre malades plutôt que d’affronter leur vérité.

Et l’amour offre certainement l’un des territoires nobles où explorer ses idéaux les plus authentiques. L’autre devient miroir. Aimer demeure le seul transport collectif encore gratuit, une ligne rose sans pitié pour ses usagers.

Si Fanou Sauvage a réussi une chose, en fin de compte, c’est de libérer ses hommes (un harem, en fait) par sa propre fidélité à elle-même. Tout le piment de l’existence, le sel de la vie, chaque sourire arraché au pesant du jour ne tiennent qu’à son contrepoids de folie, à son inédit. À avoir une girafe dans sa cour et un bison en peluche grandeur nature dans sa chambre.

Même si ce n’est pas totalement dans ta nature, je te souhaite de te moquer du sérieux de notre petit monde régulé au quart de tour et de ses plastronneurs risibles, de tous les morts-vivants et éteignoirs qui se placeront en travers de ton chemin. Sois importunant sans être impertinent. Reste toi, deviens toi, cultive ce regard unique qui rend tes photos vibrantes de sensibilité, protège le précieux, fuis le convenu et libère-toi du superflu.

Je te dis tout cela tandis qu’il en est encore temps. L’adolescence est un tremplin merveilleux, celui vers lequel tu tourneras la tête plus tard. Et rien ne devrait te faire dévier de tes absolus.

« Mais les graines sont invisibles. Elles dorment dans le secret de la terre jusqu’à ce qu’il prenne fantaisie à l’une d’elles de se réveiller. » C’est dans Le Petit Prince.

Vas-y. Tu es responsable de ta rose. Vole. Aime. Plonge. « À te regarder, ils s’habitueront. »

La forêt des mal-aimés

C’est l’idole des ados et préados. Le youtubeur Logan Paul, un adulescent blondinet de 22 ans, a créé un scandale le 31 décembre après avoir mis en ligne une vidéo tournée dans une forêt de suicidés au Japon. Un pendu était visible à l’écran. Mon ado l’a vu, comme des millions d’autres abonnés de sa chaîne. C’est ce qui a attiré mon attention sur le vide sidéral qui entoure la popularité de ces « modèles », faux rebelles assujettis aux clics et au marché. Tout pour faire rêver un ado : l’argent pleut sans faire d’effort apparent. Selon le magazine Forbes, chacun de ses statuts Facebook lui rapporte (rapportait) 150 000 $, et 80 000 $ sur Instagram. Son année 2017 résumée ici (avant le 31 décembre, tout baignait). Il y est question de valeurs « fondamentales » : argent, popularité, chars, grosse cabane, Rolex, produits dérivés et même « gros ego ». Beaucoup de testostérone et peu de neurones. 

Les excuses larmoyantes de Logan Paul après avoir perdu une partie de son financement pour payer l’hypothèque de sa baraque à 6,5 millions en Californie. Le pire, c’est qu’il a davantage d’abonnés depuis…

Savouré l’entrevue d’Alexandre Jardin à Plus on est de fous, plus on lit, en décembre dernier, avec une Marie-Louise Arsenault qui semble conquise par l’énergumène. Il avoue aussi (il en parle dans son livre) qu’il a publié un roman « inassumable » en anglais sous un pseudo, il y a quelques années. Roman qui a connu du succès !

Aimé cette vieille dame en rose, Sue Kreitzman, dans un reportage de CNN. L’artiste excentrique vit en couleurs et en se fichant pas mal du beige ambiant. Sourire garanti. « On a peur d’être différent. Mais nous sommes tous différents à l’intérieur. »

Apprécié l’expérience de la journaliste Catherine Dubé qui a fait subir un jeûne numérique d’une semaine à ses ados (consentants). Réaction très forte de mon ado en résidence partagée à l’évocation dudit projet : « Je te vois venir ! Penses-y même pas ! Je ne suis pas le genre d’ado sur qui on fait des expériences !!! » Noté. Mais comment lui faire réaliser que nous sommes prisonniers du Wi-Fi ?

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 janvier 2018 03 h 25

    « La liberté est d'abord à l'intérieur....»

    ...je me permets « en ce qui me concerne », aussi. Parfois tout un périple que celui à l'intérieur de soi !
    La liberté à cette heure où « j'ai pas le choix, je n'avais pas le choix, je n'aurai pas le choix » pleuvent dans nos communications quotidiennes. Est-ce que dire « je n'ai pas, n'avais pas ou n'aurai pas le choix » est synonyme de prison intérieure ?
    Libre et responsable comme « responsable de ma rose »
    Être responsable du comment j'utilise et j'assume ma liberté...vaste opération pleine de si belles de découvertes.
    Merci madame Blanchette et merci au « Petit Prince »
    Gaston Bourdages

  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2018 03 h 32

    j'envie les amoureux invétérés,voila les reflexions,que j'avais a propo du père Lacroix

    quelle longue marche dont on est jamais sur de rien,mais s'il n'y avait pas l'amour comme passion, que nous resterait-il, voila la réflexion que me vaut votre texte, bon, certains essaient de compenser par la fortune, peut être y arrivent-on plus facilement, quoique la vie se charge d'en amenuisé les attraits, je suis rendu, a un âge ou être multimillionnaire, ne me donnerait rien de plus,enfin, voila ce que vous m'avez donné le gout de dire

  • Serge Lamarche - Abonné 19 janvier 2018 04 h 39

    Du miel

    C'est bien mielleux ce texte. Je vais me faire des roties, tiens.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 19 janvier 2018 09 h 09

    Ce n'est pas son meilleur livre

    Difficile de suivre la trace de ce livre rempli de faits disparates mais dans un style digne de Jardin. On manque d'intérêt et on a hâte d'en finir.

    • André Joyal - Abonné 19 janvier 2018 11 h 48

      Merci Mme Desjardins de me faire sauver temps et argent,car je vous fais confiance.

  • Léonce Naud - Abonné 19 janvier 2018 09 h 21

    Conseils à un jeune homme, par Rudyard Kipling

    SI… TU SERAS UN HOMME, MON FILS

    Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
    Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
    Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
    Sans un geste et sans un soupir ;

    Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
    Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
    Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
    Pourtant lutter et te défendre ;

    Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
    Travesties par des gueux pour exciter des sots,
    Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
    Sans mentir toi-même d’un mot ;

    Si tu peux rester digne en étant populaire,
    Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
    Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
    Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

    Si tu sais méditer, observer et connaitre,
    Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
    Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maitre,
    Penser sans n’être qu’un penseur ;

    Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
    Si tu peux être brave et jamais imprudent,
    Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
    Sans être moral ni pédant ;

    Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
    Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
    Si tu peux conserver ton courage et ta tête
    Quand tous les autres les perdront,

    Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
    Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
    Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
    Tu seras un homme, mon fils.