L’art à l’école

Au début de la semaine, dans les pages du Devoir, des regroupements d’artistes protestaient contre la menace de cinq commissions scolaires montréalaises de sabrer les sorties culturelles en 2018 si la gratuité pédagogique n’englobait pas ces activités hors champ. Elles veulent éviter aux parents les coûts liés aux escapades au musée, au théâtre ou ailleurs — sinon bye bye, la visite !

 

La décision de la Cour supérieure d’accepter l’action collective de parents lassés d’assumer la facture avait mis le feu aux poudres :

 

« Qui doit payer la note pour les sorties culturelles pédagogiques ? L’autre et surtout pas moi. » Chacun patine.

 

Le besoin des écoliers de frayer avec le monde de la création et du rêve paraît surtout vital aux réseaux artistiques, que l’ombre du couperet effraie.

 

Et à quoi serviront aux enfants ces sons et ces couleurs, ces entrechats, ces projections intimes, ces mots de peine et de brouillard ? demandent les sceptiques. À plonger en soi, à explorer des mondes et à mieux vivre, à prendre le XXIe siècle par le bon bout, à penser par soi-même, leur répond-on, soupirant devant le désamour du Québec envers la culture.

 

Ça commence sur les bancs d’école. Et osons l’espoir que la gratuité des sorties culturelles soit bientôt chose acquise, sous financement public accru. Il y va du bien commun à déposer dans son bas de Noël, à graver sur sa résolution de l’année, à cogiter entre deux vins.

 

La future politique culturelle québécoise, attendue au printemps, avait tâté le pouls du milieu des arts et lettres (qui réclama haut et fort le maillage de l’éducation et de la culture). Des débats passés au-dessus de la tête de la population, comme un voilier d’oies.

 

Qui la lui valorise, au juste, cette culture-là ? Ni les commissions scolaires, prêtes à couper le tube d’oxygène sans sanglots, ni les médias populaires et sociaux, épris d’événements flash et de potins de stars, ni un gouvernement qui change de ministre de la Culture au gré de ses humeurs.

 

Le cliché réducteur la confine au divertissement bling-bling, l’imaginant à tort garnir la seule bourse de vedettes pleines aux as. Rien pour donner envie aux parents de se serrer la ceinture pour ses beaux yeux.

 

Et pourtant… Le Québec francophone, où culture et langue marchent de concert, se voit condamné à l’excellence sous peine de creuser sa propre tombe. Notre société aura beau accuser l’anglais, l’adversaire extérieur, de tous ses maux, si elle persiste à former des analphabètes fonctionnels et des incultes par peur du décrochage, elle n’aura un jour plus qu’elle à blâmer.

 

C’est l’oeuf ou la poule. Comment donner le goût de ce qu’on ignore ? Et si les futurs enseignants commençaient eux-mêmes par s’offrir des bains culturels ?

 

Passeurs culturels à Sherbrooke

 

Martin Lépine, prof de la Faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, me parle d’un projet pilote chez lui, visant la formation d’enseignants sensibles à la culture. En place pour les trois prochaines années depuis l’automne, sous rêve de permanence. Son titre : Les passeurs culturels.

 

On a discuté le morceau avec Mario Trépanier, directeur général du Centre culturel de l’université, diffuseur majeur de la ville ancré en plein campus. Les deux amoureux de l’art sont à l’origine du projet, financé par le ministère de la Culture, la Faculté d’enseignement et cette salle en plaque tournante, bien sûr. « Le tiers des futurs enseignants n’ont jamais vu de spectacles en sortie culturelle. Il faut créer des habitudes, stimuler l’enthousiasme », assure M. Lépine.

 

Des billets de spectacles vivants au Centre culturel : cirque, théâtre, danse (deux gratuits par année, les autres à tarif réduit) sont offerts aux étudiants de quatre programmes de premier cycle en enseignement.

 

En amont et en aval : des rencontres ou ateliers avec des artistes et des profs épris de culture, sur exploration des oeuvres. Des liens avec les outils pédagogiques déjà en place : le programme Culture à l’école du ministère de la Culture, qui aide à financer et à encadrer certaines sorties scolaires, divers cahiers d’accompagnement ; renseignements bientôt colligés.

 

On me parle d’un volet enquête à activer en février : questionnaires destinés à cerner les habitudes culturelles des étudiants et évaluations des retombées du projet pilote, sur grille à exporter.

 

J’ignore si le Tabarnak entre ciel et enfersdu Cirque Alfonse, le Pygmalion de George Bernard Shaw par la troupe de la Comédie humaine, ou le Dance Me des Ballets jazz sur chansons de Cohen, présentés les mois prochains, changeront la vie de ces enseignants en herbe, mais je sais qu’ils les aideront à faire le plein d’impressions, de critiques, de passion à transmettre aux générations montantes, avec bougies d’allumage semées sur leur chemin de ronde.

 

« Il me semble que ce projet pourrait être un beau cadeau de Noël pour vos lecteurs ! » m’avait écrit Martin Lépine cette semaine. Si tout le monde apportait sa contribution comme ces éclaireurs-là, on avancerait plus vite, c’est sûr.

7 commentaires
  • Jean Gadbois - Abonné 16 décembre 2017 09 h 06

    Mme. Tremblay,

    Si l'on considère le type de recrutement, les critères d'admission et les exigences requises pour intégrer la formation des mâitres (quel oxymore) dans nos universités québécoises, alors il faut prendre acte de la médiocrité culturelle des futurs enseignants. C'est comme demander à un danseur de ballet classique de bien connaître les rudiments du calcul intégral et différentiel comme connaissances complémentaires à la pratique de sont art.

    Jean G., retraité de l'enseignement.

  • Jean Richard - Abonné 16 décembre 2017 11 h 54

    Sur les bancs d'école

    « Ça commence sur les bancs d’école. »

    La lecture de l'article ci-haut laisse un peu perplexe. On y dit que la culture commence sur les bancs d'école, mais on ne peut s'empêcher de rester sous l'impression que pour certains, culture rime surtout avec sorties et sorties avec... Mais oui, les libraires et les éditeurs aimeraient que les écoles achètent plus de livres, les vendeurs de technologie plus d'ordinateurs et les vendeurs de spectacles, plus de sorties.

    Soit, on ne peut s'opposer à la vertu et les sorties pour les écoliers sont généralement saines, même si elles ne déclenchent pas les passions pour le plus grand nombre. Mais si on veut vraiment parler d'art à l'école, c'est le titre de l'article, on devrait se demander comment se porte l'art à l'école même, à l'intérieur des murs.

    Prenons la musique, probablement l'art le plus présent dans notre environnement. Combien d'écoles primaires à Montréal n'ont rien d'autre à offrir à leurs élèves que des flûtes à bec de Dollarama, avec lesquelles on ne sait rien faire d'autre que du bruit ? Le fiasco des flûtes à bec à l'école, c'est qu'on s'en sert pour détourner les enfants de la musique. Ce n'est peut-être pas volontaire mais c'est la réalité.

    C'est sans doute la même chose pour les autres arts, les arts plastiques, le théâtre, le cinéma, ou même la photo. Est-ce qu'on apprend l'art aux enfants de façon active (et non pas uniquement passive) à l'école ?

    D'accord, les sorties permettent aux enfants d'aller vers les artistes, mais est-ce qu'en retour les artistes vont vers les enfants ? Et si des musiciens véritables prenaient en main les classes de flûte à bec, des musiciens qui connaissent la musique appropriée à cet instrument ?

    Inversons les choses : si les enfants ne peuvent, par des sorties, aller à la rencontre des artistes, rendons possible la venue des artistes vers les enfants. Si les artistes veulent partager leur art, ils doivent être à leur façon pédagogues.

  • Denis Paquette - Abonné 17 décembre 2017 05 h 32

    et oui, nous préparons déja le monde de demain

    même l'art est en train de changer,en fait tout doit être maintenant exportable, nous sommes de plus plus mondialisés, ca impose des exigences,

  • Jacques Lamarche - Abonné 17 décembre 2017 08 h 58

    Le gouvernement restera toujours le premier moteur!

    Il faut se féciliter de l'initiative lancée à Sherbrooke! Mais pourquoi ne vient-elle pas de l'État! Il devrait s'en inspirer et en être le premier promoteur! En agissant à grande échelle, les gestes de sensibilisation à la culture auraient plus de chances de porter! Non!!

    Bien sûr, les gouvernements ne peuvent tout faire, mais il faut remarquer que bien souvent, quand ils se dérobent à leurs responsabiltés, c'est sur le privé et les gestes isolés qu'il faut compter! L'idéal est de pouvoir rassembler, sous l'égide de l'autorité, toutes les bonnes volontés. Mais dans une société dominée par les gadgets américains et la culture du hockey sera bien longue et fort abrupte la côte à remonter!

  • Michel Leclerc - Abonné 17 décembre 2017 10 h 10

    Le paradigme de l’amnésie

    Toute une découverte les passeurs de culture... Sapristi en serait-on devenu si amnésique pour qu’il faille qu’en milieu universitaire on se questionne sur l’essence même de l’acte d’enseigner ? Si enseigner n’est pas inscrire les savoirs dans un espace socioculturel, économique et culturel, alors qu’est-ce que l’acte, justement, d’enseigner ? Enseigner, ce n’est pas uniquement la transmission de savoirs, c’est aussi s’inscrire dans le monde. Tout ministère de l’éducation qui mérite de porter ce nom a minimalement le «devoir» d’inscrire l’école dans un processus de transmission des espaces mentionnés plus haut. Sinon, nous en paierons doublement la facture en développant des têtes intelligentes mais ayant de sérieuses difficultés d’intelligibilité de leur environnement...
    Merci, madame Tremblay, de relancer le débat!

    • Jean Gadbois - Abonné 17 décembre 2017 20 h 35

      Très bien dit, enfin.
      Dans un Québec qui se fait disparaîre de toute ses forces, à chaque jour, je salue votre optimisme! Messeurs, dames!