Le ridicule ne tue pas…

On en vit, disait l’écrivain français Henri Jeanson. Après la semonce à un restaurant italien de Montréal pour avoir écrit « pasta » sur son menu, voici l’amende de 682 $ au Théâtre du Trident de Québec pour une cigarette fumée sur scène. Le zèle de certains agents à appliquer la loi coûte que coûte, peu importe le contexte ou le gros bon sens, atteint parfois des sommets. J’ai déjà été arrêtée à Edmonton pour avoir traversé la rue sur un feu rouge à 2 h du matin, en plein hiver, alors qu’il n’y avait pas l’ombre d’une auto ni d’ailleurs d’une autre personne que moi dans la rue. Edmonton étant ce qu’il est. M’étant plainte que Montréal était quand même un peu plus compatissante envers la piétonne frigorifiée, on m’a achevée en me disant : « À Rome, fais comme les Romains. »

Mais il n’y a pas que les fonctionnaires acharnés qui beurrent épais. Il y a 10 jours, les députés de l’Assemblée nationale se sont levés un à un pour condamner l’utilisation du mot « hi » au centre-ville de Montréal. Il ne s’agit pourtant pas d’un juron, d’une injure raciste ou d’un faux pas xénophobe. Il s’agit au contraire de la façon la plus courante de saluer les gens, en anglais, en Amérique. Pour ce qui est de cet autre mot anglais qu’on entend bien davantage, un qui est de toutes les sauces, sur toutes les scènes et dans toutes les bouches, l’ineffable fuck, il circule toujours librement. Il n’y aurait pas de menace à la langue française, semble-t-il, dans ce cas-là.

Sans minimiser la question de la vulnérabilité du français en terre d’Amérique, sans minimiser non plus la mentalité de colonisé d’un certain gérant d’Adidas de Montréal, que croyaient accomplir nos élus, au juste, à jouer les boeufs musqués ? Cet animal très particulier attaque en sautant droit dans les airs pour ensuite s’abattre de tout son poids, multiplié ainsi par trois, sur son adversaire. Si on calcule un poids moyen de 80 kg par député, multiplié par 125, ça donne déjà 10 tonnes de chair humaine qui s’est pesamment abattue, le 30 novembre dernier, sur une chiure de mouche.

Bien qu’il soit toujours rafraîchissant, édifiant même, de voir nos politiciens faire fi de la partisanerie et se serrer les coudes, quand allons-nous les voir se mobiliser pour exiger un meilleur apprentissage du français de nos enfants tout comme des immigrants, exiger plus de sorties culturelles, plus d’argent pour les livres, le théâtre et le cinéma ? Quand se lèveront-ils d’un seul bond pour obliger les géants de l’informatique à payer leur juste part ? Quand empêcherons-nous Netflix, Google, Amazon et Apple de cannibaliser les créateurs de contenu, de s’enrichir aux dépens des artistes, des musiciens, des scénaristes et des écrivains ? Voilà une cause qui mériterait une large mobilisation, une qui risque de peser bien plus lourd sur notre avenir collectif.

Mais interdire l’utilisation d’un petit mot, restreint à un seul quartier du Québec ? Come on. Même avant d’apprendre que tout ça relevait d’une autre machination de la part de celui qui en détient le secret, Jean-François Lisée (la motion péquiste obligeait ainsi les libéraux à désavouer une partie importante de leur électorat, les anglophones), il y avait de quoi s’interroger sur le jugement de notre classe politique. Le mot « hi » ne menace pas l’avenir du français, d’abord, pas plus que le nombre croissant de travailleurs francophones bilingues. Vu la situation géographique du Québec, vu la mondialisation et la numérisation du monde du travail, il serait impossible de bouder l’anglais aujourd’hui sans se couper du monde extérieur. Et qui souhaiterait un tel repli ?

Le problème n’est donc pas l’anglais qu’on se met dans la bouche, mais l’amour qu’on porte au français, la prédominance qu’on est prêt individuellement et collectivement à lui donner, ou pas. Le français doit demeurer un objet d’immense fierté pour ceux et celles dont c’est la langue maternelle (n’en déplaise aux colonisés de ce monde) et un objet de grand intérêt pour tous les autres. Il est là, le nerf de la guerre. Et, à ce sujet, les nouvelles sont plutôt bonnes. Selon les dernières statistiques, les anglophones et allophones parlent davantage français au Québec et la proportion de travailleurs utilisant le français, malgré un taux de bilinguisme accru à Montréal, est demeurée stable depuis 10 ans (94,4 %).

Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’inquiéter de l’avenir du français. C’est inévitable et nécessaire. Mais y en a marre des petits jeux politiques qui mettent l’accent là où ça rapporte plutôt que là où le bât blesse.

55 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 13 décembre 2017 00 h 32

    Hi!

    Cet événement m'a rappelé l'affaire Michaud. A l'approche des fêtes, nos députés sont enclins au délire, Bizard...

    • Jean Gadbois - Abonné 13 décembre 2017 14 h 47

      @Mme.Alexan,
      Vous n'avez pas encore compris que le mandat de Mme. Pelletier est de provoquer, d'offrir en pâture ses textes pour que la vitrine du Devoir puisse présenter une voix de bien-pensants aux lecteurs? Ce qu'elle pense vraiment n'a rien à voir avec la rigueure et les lumières de l'analyse. C'est un rôle assigné, voulu et planifié comme tel par la direction du journal. Tous(tes) les chroniqueurs(euses) ont un mandat spécifique à assumer.

      Que vous soyez, à répétition, en désaccord avec elle ne changera rien à son assignation: ce n'est qu'une vitrine, ne tombez pas dans le panneau!

    • Pierre Desautels - Abonné 13 décembre 2017 20 h 01


      @Jean gadbois

      Encore la théorie du complot. Tirer sur le messager, bien sûr, c'est beaucoup plus facile que de contribuer au débat avec des arguments solides.

    • Jean Gadbois - Abonné 14 décembre 2017 01 h 34

      @ M.Desautels,

      J'espère juste que les modérateurs aient l'obligeance de garder cette chronique assez longtemps pour que l'on puisse discuter. Ne vous oblige.

      Premièrement. Vous dites "encore"? ... La théorie du complot? Dites-moi de quel complot il s'agit. Ensuite, dites-moi pourquoi l'adverbe "encore" vous sert de justification. Cela, à n'en pas douter, se réfère à la répétition d'une rhétorique que je tiendrait? Citez-moi monsieur.
      Deuxièmement, tirer sur un messager? Mais, monsieur, Mme. Pelletier ne serait, selon vos dires, qu'une messagère? Voyez-vous, je ne le crois pas.

      Elle endosse à merveille le mandat de provoquer la pensée soudée d'une québécitude de biens-pensants que notre communauté de blogeurs-commentateurs-trices cherchent à abbattre. Je le répète, c'est son mandat: ça crève les yeux mais probablement pas les vôtres, Dieu vous en garde.
      Quant à ma contribution au débat, avec des arguments solides, je vous invite à lire le "Devoir". C'est un quotidien montréalais, qui laisse, parfois, un humble commentateur, comme je le suis, exprimer par écrit une limaille de sa pensée. À lire les vôtres, on dirait quelqu'un qui a le goût de la polémique:brabo!
      Mais, de grâce, ne pensez pas être, de votre personne, au-dessus de la condition préalable à de ce qui devrait constituer, de votre propre discours, "le nerf de la guerre" en ce qui a trait au français au Québec.
      Ce serait là vous rendre aussi vulnérable qu'un messager sur lequel on aurait malencontreusement la maladresse de vouloir tirer...

  • René Bourgouin - Inscrit 13 décembre 2017 01 h 22

    Francine a raison / knows best

    Francine Pelletier, elle s'y connaît bien mieux que la vérificatrice générale qui a qualifié de fiasco la francisation des immigrants...

    http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

    Et comme les immigrés atterrissent majoritairement à Montréal, je me demande bien quelle langue de communication ils utilisent si c'est pas le français... Le swahili sans l'ombre d'un doute.

    La multiplication des «bonjour / hi» n'est que le symptôme de ce phénomène sous-jacent dont Francine Pelletier ne veut pas trop parler...

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 13 décembre 2017 10 h 40

      Vous le savez, Mme Pelletier prêche depuis toujours l'ouverture à l'autre, le vivre ensemble et l'harmonie parfaite dans toutes leurs manifestations; sans doute le fait de s'insurger contre le bonjour-hi équivaut-il dans son esprit à une déclaration de nationalisme, phénomène qui l'empêche probablement de dormir la nuit. Car pour une certaine gauche, il est plus important de défendre les signes religieux que le français au Québec.

    • Pierre Laliberte - Abonné 13 décembre 2017 11 h 18

      En effet, la légèrité avec laquelle Mme Pelletier traite le sujet reflète bien l'abdication d'une certaine gauche face à l'anglicisation galopante. Si le ridicule tuait, elle aurait trépassé depuis déjà bien longtemps...

    • Jean Richard - Abonné 13 décembre 2017 11 h 35

      Nuance : Mme Pelletier est plutôt gauche, mais elle n'est pas à gauche, loin de là. Proclamer la mondialisation pour justifier l'usage de l'anglais ne fait pas partie de la vision de la gauche.

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 décembre 2017 12 h 12

      Une fois de plus, je ne suis pas d'accord avec vous, madame Pelletier. Vous dites que le «bonjour/hi» est assez anodin et n'est pas assez important pour mériter la condamnation unanime de députés à l'Assemblée nationale. Vous dites qu'on serait mieux de s'acharner contre les géants de l’informatique qui ne paient pas leur juste part, les géants tels que Netflix, Google, Amazon et Apple qui cannibalisent les créateurs de contenu, et d'autres enjeux plus importants qui mériteraient une large mobilisation.
      Il n'y a rien qui nous empêche à faire les deux: protéger notre spécificité française et s'occuper d'autres enjeux!
      Il faut souligner le fait français dans la seule juridiction en Amrique du Nord où on parle la langue de Molière. Ce n'est pas injurieux pour la communauté anglophone de pratiquer l'accueil avec un simple «bonjour» universel, qui est plus charmant et plus chaleureux que le «hi», surtout pour les visiteurs et les touristes à notre belle province!

    • Serge Lamarche - Abonné 13 décembre 2017 14 h 26

      Francine nous rappelle son arrestation à Edmonton pour un feu rouge. Elle a tors là-dessus aussi. Ce n'était pas «faire comme les romains», c'était du «french-bashing» par la police.
      Elle pourrait bien faire un test pour voir si le «bonjour-hi» est sans importance: qu'elle demande d'utiliser un «hi-bonjour» à Toronto, Edmonton, Vancouver ou toute autre ville majoritairement anglophone pour voir. Ce ne serait pas long avant que les «french-bashers» prennent l'affaire en main avec des menaces, des crimes et peut-être des lois (si ça peut se rendre là).

  • Jean Lafleur - Abonné 13 décembre 2017 03 h 02

    La mode

    L'effet aura été non pas dinterdire le "hi", mais de lever l'obligation de suivre une mode ou une tendance. Les employés (et les employeurs) ne sentiront plus de pression à adopter la formule.

    Ça remet aucunement en question le privilège d'être servit en anglais et ce, à peu près partout dans le grand Montréal. D'ailleurs, c'est plutôt difficile de dénicher un endroit où ce n'est pas possible. Vraiment, drôle de façon de bouder une langue.

    Parlant mode: promotion du bilinguisme individuel, primauté du français dans l'espace public, Est-ce encore dans le ton?

    • Pierre Robineault - Abonné 13 décembre 2017 11 h 14

      Tout à fait !
      Ce qui est vraiment insultant, est d'avoir comparé le "Fuck" au "Hi".
      Le Fuck est un emprunt imagé du style "Tiens, toi!"
      Le Hi est un ajout délibéré pour bien s'assurer qu'ici au Québec, dorénavant, c'est le bilinguisme qui est de mise ... mais pas dans le ROC, uniquement ici!
      Et merci à mon ami Claude qui m'a signalé la chose venant de madame qui n'a "honte à rien" et continue de plus belle.

  • Jacques Lamarche - Abonné 13 décembre 2017 03 h 22

    Le ridicule ne tue pas! Les preuves ne manquent pas!!

    Pas si ridicule!!! Le gouvernement qui a vu la faute de la ministre a dû faire amende honnorable! Mais vous madame, vous auriez vu ¨le petit jeu¨ et n'auriez pas reculé!

    Ici encore, le gouvernement a été épargné, l'opposition écorchée! Jean-François, le petit malin, le maître de l'intrigue, s'est de nouveau gouré! Non, madame, le ridicule ne tue vraiment pas!

  • Jean-Charles Vincent - Abonné 13 décembre 2017 03 h 35

    On arrête où?

    Come on?? Get over it! Enjoy! omg! lol!chill!cool man! no way! the news are good! super! Les nouvelles sont plutôt bonnes. Çà fait longtemps que vous vous êtes pas promenés dans l'immédiat l'Ouest de l'Île! Ce que je fait tout les jours pour mon travail. The news are not so good Ms Pelletier!! Prends toi une marche dans une rue du West Island tu vas aimer entendre la français! QUAND t'en entends.

    • Claude Saint-Laurent - Abonné 13 décembre 2017 09 h 48

      Ouais, les petites bourgeoises d'Outremont ou autre Plateau sont déconnectées (eux) de certaines réalités, elles (eux) sont au-dessus de tout ça elles (eux) se voilent la face, elles (eux) sont au dessus de ça, de même les journalistes si enclines (ins) à dénoncer et à ostraciser, à condamner dans d'autres contextes. Notre culture = notre langue et celle de millions de personnes dans le monde. Les Français (ses) peuvent encore s'amuser avec la langue anglaise, le ridicule ne tue pas un peuple encore aussi fort mais nous c'est une autre paire de manches.