Les bonnes poires

Il est dans l’ordre des choses que les diverses composantes d’une fédération tentent d’arracher la plus grosse part du gâteau. Il y en aura toujours pour se plaindre, à tort ou à raison, d’avoir été défavorisés, mais le gouvernement central doit voir à ce que le partage soit le plus équitable possible.

Il est rafraîchissant de voir Philippe Couillard hausser le ton contre Ottawa à l’occasion, même si cela semble lui demander un gros effort. Il n’est cependant pas normal que le premier ministre du Québec doive descendre dans la rue pour supplier le gouvernement fédéral d’accorder quelques miettes au chantier maritime Davie pour éviter la mise à pied de 800 travailleurs alors qu’il a accordé à ceux de Vancouver et d’Halifax des contrats qui les tiendront occupés pendant des décennies.

Le chantier de Lévis n’a pas été simplement désavantagé dans le partage, il a été totalement ignoré, alors que les contribuables québécois vont payer le quart des coûts du renouvellement de la flotte. Que ses concurrents souhaitent carrément éliminer Davie n’a rien de surprenant, ni même de choquant. C’est la règle du jeu dans un système capitaliste. Ce qui est enrageant est de voir Ottawa participer aussi impudemment à cette manoeuvre. Le silence des députés libéraux du Québec à la Chambre des communes est assourdissant.

En près de 200 ans d’existence, la Davie en a vu de toutes les couleurs. On ne compte plus les fermetures plus ou moins longues, les injections de fonds publics et les changements de propriétaires. Le chantier a été placé sous la protection des tribunaux et vendu à deux reprises en trois ans avant que son rachat par Zafiro Marine en 2012 fasse renaître l’espoir d’un nouveau départ. Il y a cependant des limites à renaître de ses cendres.


 

Après la victoire de 2014, ses collègues du Canada anglais ont accueilli M. Couillard en véritable héros. Après l’inquiétude que leur avait inspirée le bref retour au pouvoir du PQ, voilà qu’arrivait enfin un vrai Canadien qui ne menacerait pas de quitter la fédération à tout propos.

Dans le reste du pays aussi on lit les sondages qui indiquent que le PQ et la souveraineté sont en déroute. Même le séparatiste si pressé qu’était François Legault a dû faire une profession de foi fédéraliste pour avoir une chance de réaliser son rêve de devenir premier ministre. Sans cette épée de Damoclès, il n’est plus nécessaire de se soucier des jérémiades de la « société distincte ». On peut de nouveau prendre les Québécois pour de bonnes poires qui n’auront jamais le courage de claquer la porte.

M. Couillard est certainement sincère quand il réclame que le Québec obtienne sa juste part, ne serait-ce que parce que cela faciliterait sa réélection. Le problème est qu’il ne manque aucune occasion de rappeler les milliards qu’il touche chaque année au titre de la péréquation et que l’économie canadienne doit tourner rondement pour la financer. On l’a en quelque sorte pris au mot : les paiements de péréquation au Québec, les contrats à Halifax et à Vancouver.


 

La même recette semble vouloir s’appliquer à la production de cannabis, qui est en voie d’échapper aux agriculteurs québécois au profit de ceux de l’Ontario. À sept mois de l’entrée en vigueur de la loi fédérale qui autorisera sa commercialisation, il y a déjà 38 producteurs en Ontario contre seulement deux au Québec. Qui, pensez-vous, va décrocher le gros des permis qu’Ottawa s’est réservé le droit de délivrer ?

Mercredi, le PQ, appuyé par les autres partis d’opposition, a présenté à l’Assemblée nationale une motion exigeant que la marijuana qui sera vendue dans les succursales de la future Société québécoise du cannabis provienne de producteurs québécois. Le gouvernement a refusé d’en débattre.

Le ministre de l’Agriculture, Laurent Lessard, a expliqué que le premier objectif était plutôt d’assurer la souveraineté alimentaire du Québec, qui doit importer, d'Ontario notamment, des produits comme les fraises, les poivrons et la laitue.

Soit, le gouvernement Couillard n’a pas souhaité la légalisation du cannabis, mais il n’en a pas moins le devoir de faire en sorte que les agriculteurs québécois puissent en tirer le meilleur parti possible. Si on ne leur garantit pas un débouché, ils n’oseront pas se lancer dans l’aventure.

Au train où vont les choses, non seulement le gouvernement fédéral va accaparer une part substantielle des taxes sur la vente de cannabis, alors que les coûts qu’il devra assumer seront presque nuls, mais l’économie québécoise n’en profitera pas non plus. Peut-être nous proposera-t-on d’inclure les revenus qu’il générera dans le calcul de la péréquation !

32 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 7 décembre 2017 00 h 19

    Le Québec est une bonne poire.

    C’est ce qu’il a décidé en se disant non, deux fois.

    Alors il n’a que ce qu’il mérite. S’pas?

    Et il va se donner une autre claque au visage, en votant CAQ/PLQ prochainement.

    • Benoit Toupin - Abonné 7 décembre 2017 11 h 30

      Dans 10 mois, choisirons nous candidement d'être de bonnes poires, ou profiterons nous de l'occasion pour évaluer sérieusement nos options? À quand une évaluation objective et exhaustive du fédéralisme? Pourquoi les fédéralistes ne le font jamais?

      Je m'ennuie du temps d'une forte députation du Bloc Québécois qui veillait à intervenir et à nous donner l'envers de la médaille. Les députés actuels des partis fédéralistes ont beau dire qu'ils défendent nos intérêts dans leur caucus, visiblement les résultats sont catastrophiques.

      Les fédéralistes nous doivent moralement un bilan objectif et exhaustif du fédéralisme; ils ne le feront jamais, ils se contenterons de seriner les montants de la péréquation sans jamais tenir compte des autres éléments d'un bilan digne de ce nom.

      Il y plein de bonnes raisons de douter de l'équité et de la pertinence du fédéralisme, culturelle, linguistique, économique, etc. Comment se fait-il que nous en soyons résigner à ne pas, au moins demander des comptes? Comment se fait-il que nous en soyons à voter sans exiger une information raisonnable et factuelle.

      Les chausettes de Monsieur Trudeau sont bien jolies, ses discours doucereux et après... A quoi bon cet apparat si sa gouvernance est incapable d'assurer l'équité entre les membres de la fausse fédération qu'il ne veut pas évaluer objectivement. Il n'est pas le seul à seriner; serait-ce faute d'arguments solides?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2017 02 h 29

    Le petit pain fédéraliste

    J’aimerais aborder trois questions.

    La première est la ‘juste’ part du Québec. Dans le cas particulier des contrats de construction navale, cette part est de l’ordre de 60%.

    Des provinces comme l’Alberta et la Saskatchewan n’ont pas accès à la mer. D’autres provinces n’ont pas de chantiers de construction navale. Bref, seuls le Québec (population de 8,1 millions), le Nouveau-Brunswick (0,7 million) et la Colombie britannique (4,7 millions) peuvent obtenir des contrats. De ces trois provinces, le Québec représente 60% de la population.

    Deuxièmement, où était le gouvernement Couillard jusqu’ici ? La mise à pied des 800 travailleurs est prévue d’ici un mois. Mais cette fin abrupte n’est que la conséquence de l’absence de contrat. Une absence connue depuis longtemps.

    Que faisaient les responsables libéraux du développement économiques du Québec alors que le revenu disponible par personne au Québec passait du 4e rang canadien quand M. Charest a pris le pouvoir et glissait lentement au 10e rang sous Couillard. À quoi s’affairait-on?

    Troisièmement, les partis indépendantistes (PQ et QS) doivent transformer les 800 futurs chômeurs de la Davie en 800 indépendantistes. Ils doivent leur dire que si la Davie ne reçoit pas de contrat du fédéral, c’est que le Québec est la colonie interne du Canada.

    En effet, contrairement aux autres pays coloniaux qui ont leurs colonies sous les tropiques, le Canada a les siennes encastrées dans son territoire; ce sont une multitudes de réserves indiennes régies par un apartheid juridique qui vise à leur lente extermination, et le Québec dont on soutire 50 milliards$ de taxes et d’impôt en contrepartie de 9 à 12 milliards$ de péréquation s’il se tient tranquille.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2017 02 h 34

    Le petit pain fédéraliste (fin)


    Ces partis doivent dire aux Québécois, qu’avec l’independance, le Québec obtient une zone côtière dans la Baie James (limitée à la rive actuellement), le contrôle de ses ports (d’où la possibilité d’adopter une stratégie maritime, impossible actuellement), et également les moyens financiers de supporter son seul chantier maritime en se dotant d’une marine nationale, comme il devra le faire en raison de sa géographie.

    La mise à pied de 800 des nôtre est un drame humain qui doit servir de leçon.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 décembre 2017 08 h 08

      Excellente mise en perspectiv M. Martel.

    • Léonce Naud - Abonné 7 décembre 2017 10 h 33

      M. Martel : établir les frontières d'un Québec indépendant est un jeu qui se jouera à plusieurs (Québec, Ottawa, Inouites, etc.). Et si le Canada exige que le Québec quitte avec les limites qui étaient les siennes lors de son entrée dans la Confédération en 1867 ? Dans ce cas, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il en manquera des bouts ! Et cela sans compter la région métropolitaine...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 décembre 2017 11 h 58

      Léonce Naud écrit : « M. Martel : établir les frontières d'un Québec indépendant est un jeu qui se jouera à plusieurs »

      Pas vraiment.

      Comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer dans le texte ‘Le peuple québécois n’existe pas’ (au titre volontairement provocateur), les frontières du Québec ont été fixées de manière _presque_ définitive en 1927 par une décision du Conseil privée de Londres. Cet arrêt juridique confiait le Labrador à Terre-Neuve (alors colonie britannique).

      Je dis presque définitive puisqu’en cas d’accession à l’indépendance, le Québec gagnera cette zone maritime dans la Baie et le Détroit d’Hudson alors que sa frontière actuelle s’arrête à la rive (changeante selon les marées). De plus, tous les ports du Québec passeront sous la juridiction du Québec.

      Quant au reste de votre argumentation, je vous invite à lire le texte dont j’ai parlé puisque la limite de mille caractères imposée ici ne me permet pas de discuter à fond de la question importante que vous soulevez.

    • Claude Bariteau - Abonné 7 décembre 2017 13 h 32

      M. Naud, lisez M. André Binette et vus tiendrez des propos fort différents.

      Votre commentaire correspond à ceux que tiennent les opposants à l'indépedance du Québec et qui font abstraction du droit international, car ils s'imaginent les auto-définisseurs des frontières du Québec si le peuple québécois décide de se doter d'un État souverain.

      Dans un tel cas, ses frontières deviennent celles actuelles de la province à moins d'accepterde les limiter et les peuples autochtones relèveront du Québec par succession des pouvoirs puisque ces peuples, au Canada, n'ont qu'un droit à l'autodétermination interne, ce qui impliquera des négociations entre eux et l'État du Québec.

    • Léonce Naud - Abonné 7 décembre 2017 17 h 08

      Territoire québécois et décisions des autres

      « Sur le plan politique, rien n'a été plus instable que les frontières du Québec. En 1763, le Québec était réduit à sa plus simple expression, un rectangle courant le long des deux rives du Saint-Laurent, tandis que Terre-Neuve se voyait confier le Labrador, l'Île d'Anticosti et la Compagnie de la baie d'Hudson, tout le Nord-Ouest.

      « Par contre, en 1774, on vit émerger un Québec impérial qui récupérait tous ses anciens territoires et qui s'étendait vers l'ouest jusqu'aux Grands Lacs et au sud-ouest jusqu'au Mississippi et à la Pennsylvanie. Jamais l'espace politique québécois n'avait atteint une telle ampleur ».

      « En 1791, cet espace fut de nouveau ramené à des proportions plus modestes et même scindé en deux pour donner naissance à un autre espace politique, celui du Haut-Canada. En 1840, cette juxtaposition se transforma en une Union, à son tour transformée en une intégration pure et simple, vingt-sept ans plus tard. D'un seul Canada, on était passé à deux Canada, puis au Canada à deux et plus tard au Canada à cinq, à neuf et à dix ».

      « Le territoire québécois s'est donc fait et défait au fil des années et surtout au gré des volontés extérieures, mais toujours avec cette constante : jamais ces modifications n'ont été édictées par les Québécois seuls. Il s'est toujours trouvé quelqu'un, quelque part, pour décider à notre place de la dimension et de l'organisation de notre territoire ». Daniel Latouche, À la remorque des transports, Éd. Québec-Sciences, 1980.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 8 décembre 2017 10 h 16

      Monsieur Naud,

      Je ne mets pas en doute le fait que les frontières du Québec aient bougées avant 1927.

      Ce que je dis, c’est justement qu’elles ont été _fixées_ une fois pour toutes par l’arrêt juridique du Conseil privé de Londres. À l’époque, le Conseil privé était la plus haute instance juridique, auquel tous les tribunaux canadiens étaient soumis.

      Cette décision a été acceptée par le Canada, par Terre-Neuve (évidemment) et reconnue par la Grande-Bretagne. Bref, elle fait partie du droit international.

      Juridiquement, tout ce qui est antérieur n’a aucune importance.

    • Léonce Naud - Abonné 9 décembre 2017 12 h 12

      Hegel disait que « le Droit est la résultante d’un rapport de forces ». Après observation, je pense que le « Droit » en matière de frontières ne s’éloigne que rarement du constat de Friedrich Hegel.

  • Serge Pelletier - Abonné 7 décembre 2017 03 h 44

    Hihihi...

    Vous le vouliez le Justintin, et bien vous l'avez. Maintenant, faites avec.

    • Louise Collette - Abonnée 7 décembre 2017 08 h 52

      Moi je ne le voulais absolument pas, je le subis depuis plus de deux ans et je ne suis pas la seule.... ;-)

  • Jacques Lamarche - Abonné 7 décembre 2017 03 h 45

    La désinformation, principal outil du fédéralisme canadien!

    Le film d'horreur se poursuit d'autant que le Québec fait de moins en moins le poids. Il subit encore et encore les frais d'une désinformation tant au Canada qu'au Québec.

    Il faudrait une armée de Michel David pour combattre le Québec bashing et sortir le Québec des clichés de la péréquation.

    S'il y en avait eu de ces journalistes, Ottawa aurait été obligé à plus de justice, sinon le Québec aurait depuis longtemps compris la nécessité d'un pays!

    Merci, monsieur, pour cette autre page de votre remarquable contribution!