La longue route de Jagmeet Singh

On savait que Jagmeet Singh devait sa victoire au premier tour de la course au leadership du Nouveau Parti démocratique, en octobre dernier, surtout à son succès dans le recrutement de nouveaux membres pour sa formation politique. Il restait à voir si les membres de longue date du parti allaient se rallier au nouveau chef après avoir mis leurs espoirs dans l’un des candidats issus de l’aile parlementaire du NPD. Peu à peu, la réponse se révèle. Non seulement la lune de miel de M. Singh semble avoir été presque non existante auprès de la base traditionnelle néodémocrate, il peine encore à convaincre les sceptiques dans son propre caucus.

 

Le dernier sondage Léger-Le Devoir, publié lundi dans ces pages, n’apporte rien de joyeux aux néodémocrates à l’approche des Fêtes. La surprise n’est pas que la popularité de M. Singh ne décolle pas au Québec. C’est que le nouveau chef a du plomb dans l’aile presque partout au pays, et surtout en Colombie-Britannique, une province qui vient tout juste d’élire un gouvernement néodémocrate et qui a une forte concentration d’électeurs à gauche. Au minimum, M. Singh, qui s’est allié au premier ministre britanno-colombien, John Horgan, en s’opposant à l’oléoduc Trans Mountain — que le gouvernement libéral de Justin Trudeau appuie —, aurait dû rallier la meilleure partie des électeurs néodémocrates provinciaux. Mais le dernier sondage Léger place le NPD fédéral à 11 % en Colombie-Britannique, en baisse de sept points depuis octobre.

 

Bien sûr, il ne s’agit que d’un seul sondage, avec un échantillon restreint des électeurs de la côte ouest canadienne. Mais il confirme la tendance à la baisse constatée dans d’autres sondages depuis l’élection de M. Singh à la tête du parti. Avec 13 % d’appui à l’échelle canadienne, le NPD de M. Singh risquerait de perdre plus de la moitié des 44 sièges qu’il a gagnés en 2015 et, avec 12 % au Québec, il perdrait la presque totalité des 16 circonscriptions qu’il a emportées dans la province francophone lors des dernières élections fédérales. Quant à la vague orange de 2011, elle n’aurait été qu’une parenthèse.

 

On est loin du jour de l’élection, et M. Singh a du temps devant lui pour renverser la vapeur. Mais ce qui est clair, c’est que le NPD ne semble pas tirer profit des déboires des libéraux découlant de l’affaire Morneau, alors que le Parti conservateur en fait ses choux gras. Le paradoxe est total. Ce sont les néodémocrates qui devraient en principe attirer les électeurs qui ont voté libéral en 2015 mais qui sont déçus du parti pris du gouvernement Trudeau pour les pipelines et de la décision de Bill Morneau de ne pas mettre ses actifs dans une fiducie sans droit de regard dès sa nomination comme ministre des Finances. Mais ce sont les conservateurs, pourtant de farouches défenseurs des pipelines et des baisses d’impôt pour les riches, qui montent dans les sondages.

 

La base conservatrice semble à ce point inébranlable, à environ 30 % des intentions de vote, que le chef du PCC, Andrew Scheer, ne devrait pas s’inquiéter de perdre des sièges en 2019, même si sa propre performance laisse à désirer. Les neuf points de pourcentage que les conservateurs ont gagnés au détriment des libéraux en Ontario par rapport au sondage Léger du mois d’octobre donnent même l’espoir au PCC qu’il pourrait reconquérir plusieurs des circonscriptions ontariennes qu’il a perdues aux mains de M. Trudeau en 2015. Or la montée des conservateurs est une mauvaise nouvelle pour les néodémocrates de M. Singh. Plus les libéraux sembleraient menacés par la formation de droite, plus les électeurs progressistes et de centre gauche opteraient à nouveau pour les libéraux afin de ne pas diviser le vote anticonservateur.

 

Quand les députés néodémocrates n’hésitent pas à contredire leur propre chef, on voit difficilement comment M. Singh pourrait convaincre les électeurs encore indécis qu’il est l’homme de la situation. La rapidité avec laquelle ses députés ont répudié la déclaration de M. Singh selon laquelle le NPD ne devrait plus exiger que seuls les juges bilingues soient nommés à la Cour suprême du Canada indique que la greffe ne prend pas encore. M. Singh a dit compatir avec la position du député Roméo Saganash, qui traite de « colonialisme » cette exigence qui empêcherait qu’un juge autochtone qui parle seulement l’une des deux langues officielles puisse siéger au plus haut tribunal du pays. Mais le bilinguisme français-anglais à la Cour suprême est un principe que le NPD défend depuis 2008, bien avant que M. Trudeau ne devienne chef libéral et en fasse son leitmotiv. Pourquoi reculer maintenant ?

 

La route s’annonce longue pour M. Singh.

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 décembre 2017 10 h 49

    La religion et la politique ne se mélangent pas!

    Malheureusement, le NPD n'a pas écouté les prévisions des Québécois que M. Singh ne fait pas l'unanimité aux seines des rangs du NPD et ne suscite pas l'engouement chez les électeurs non plus. On n'a pas écouté.
    On ne veut pas mélanger la religion avec la politique.

  • Réjean Martin - Abonné 6 décembre 2017 11 h 23

    un parti de gauche qui en perd au profit de la droite

    a) le NPD s'avère être un parti de gauche qui en perd au profit de la droite b) les signes religieux ostentatoires du chef ne passent pas c) sur la scène québécoise, même phénomène : un parti de gauche (QS) en perd -ou demeure stagnant- au profit de la droite (CAQ)

  • René Bourgouin - Inscrit 6 décembre 2017 13 h 52

    Les Québécois plus honnêtes?

    Dans les sondages, beaucoup d'électeurs québécois ont indiqué très clairement ne pas pouvoir voter pour un candidat arborant un turban. Les Canadiens anglais semblaient plus disposés à le faire.

    Mais se pourrait-il que les Québécois soient tout simplement plus honnêtes sur la question et que beaucoup de Canadiens anglais disent le contraire en raison du poids social plus intense du politiquement correct et du multiculturalisme mais pensent néanmoins la même chose?

    Je n'ai rien contre ce monsieur Singh et honnêtement, je trouve qu'il a l'air d'un bon type. Sauf qu'un moment donné, il faut pouvoir s'identifier à quelqu'un pour voter pour lui en tant que premier ministre. Comment pourrais-je m'identifier à quelqu'un dont le mode de vie semble autant en décalage avec le mien?...

  • François Beaulé - Abonné 6 décembre 2017 14 h 59

    La route de M. Singh pourrait être courte

    Les membres du NPD seraient bien avisés de congédier leur nouveau chef rapidement afin de s'en trouver un meilleur avant la prochaine élection.

  • Jacques-André Lambert - Abonné 6 décembre 2017 17 h 40

    Pour être élu chef du NPD, monsieur Singh a beaucoup misé sur les communautés multiculturelles de la grande banlieue de Toronto. C’est là et à Vancouver qu’il a établi ses bureaux.

    Les médias de la gauche canadienne ont craqué pour cette icône plus justinienne que Justin.
    En lui, le Canada de Pierre Trudeau s’incarnait. S’incarnerait…

    Et honnis soient les nationalismes, sauf le canadien!

    Une cour suprême bilingue avec l’anglais et le « whatever » comme langues d’usage. Au point où Jagmeet Singh a contredit le propre porte-parole du NPD, François Choquette, sur le sujet.

    C’est bien beau vendre des cartes de membres dans les « communautés culturelles » d’immigration récente pour devenir chef. Mais la victoire est bien courte.

    Bref, je plains le NPD canadien et ses militants de longue date pour la justice sociale.