À quoi sert le ciel?

Une étude publiée dans la revue Science Advances indique que l’illumination des cités a augmenté de 2 % par année depuis 2012. Les lampes à diodes, les DEL, constituent la cause principale de cette luminance augmentée qui produit une pollution visuelle au milieu du ciel. En 30 ans, on a doublé la quantité de lumière qui émane de la surface de la Terre au point de brouiller la vue de la voûte céleste. Mais après tout, à quoi sert le ciel ?

 

D’ailleurs, « ça vaut combien un ciel étoilé ? », s’interrogeait Sophie-Andrée Blondin, la nouvelle animatrice des Années lumière, l’émission scientifique de Radio-Canada. « Est-ce qu’on pourrait mettre une valeur là-dessus ? » demandait-elle à l’un de ses invités, le 26 novembre dernier.

 

Il fallait y penser : évaluer le prix du ciel… Mais est-ce seulement possible ? « Oui, facilement », de répondre sans se démonter Jérôme Dupras, un scientifique qui fait de « l’écologie économique », se vouant ainsi à évaluer le prix des paysages, des marais et des écosystèmes. Dupras est aussi connu, en aparté, pour être le bassiste du groupe Les Cowboys Fringants.

 

Et voici Dupras parti sur sa lancée : « Dans le cas de la réserve de ciel étoilé, on pourrait voir quel est l’impact économique direct, ce que les gens dépensent pour aller faire du tourisme d’observation, dit-il. Donc pas seulement en dépenses directes, mais tout le coût d’opportunité. L’ensemble des déplacements, le temps investi dans cette activité récréative, l’essence qui est mise dans l’auto. Donc tout ça peut être calculé. Ensuite, ça nous sert à faire des analyses coûts-bénéfices. Est-ce que c’est finalement payant d’investir pour remplacer les DEL blanches par des DEL ambrées pour préserver notre ressource qui devient un attrait économique ? »

 

Et Sophie-Andrée Blondin de répondre, l’air satisfaite : « Parce que ça nous rapporte d’avoir cet accès à une voûte. »

 

« Et voilà », conclut Jérôme Dupras.

 

Et voilà, oui. Bingo ! En un mot, même les cieux doivent désormais être évalués à l’aune de l’économie de marché. Les cieux rapportent. Descendent-ils vraiment sur terre, comme des anges des temps nouveaux, accompagnés d’une pluie de dollars ? En tout cas, notre temps le clame vraiment sur tous les tons : la valeur des choses, y compris celle du ciel, n’a plus qu’à être envisagée en fonction de son prix.

 

À quoi servirait-il de se soucier de voir les étoiles éclairer les songes d’une nuit d’été si la valeur du ciel qui les porte ne correspondait à rien sur le chiffrier de la pensée comptable ?

 

C’est la nouvelle façon de voir, d’entendre, de respirer, d’être touché et de goûter même un ciel étoilé : tout doit être chiffré, sans prendre en compte la moindre sensibilité historique ou orientation morale.

 

Petit à petit, même dans les sphères les plus inattendues, l’argent est devenu le seul étalon qui permette de penser la société, la seule voie par laquelle on puisse envisager de discuter de la préservation du bien commun.

 

Cette société ne sait plus parler du monde qu’en référence au domaine de l’activité économique. Nos repères se sont-ils à ce point désagrégés que tout désormais flotte en apesanteur entre ces seules considérations artificielles ?

 

La différence de revenu entre les nantis et la masse de la population s’est creusée à un niveau vertigineux, jamais observé auparavant. On sait plus que jamais les conséquences désastreuses de cette répartition de la richesse sur l’avenir du monde. Pourtant, l’indignation largement répandue à ce sujet ne semble pas déboucher au quotidien sur une critique de notre lecture chiffrée de la réalité. Au contraire, elle semble sans cesse y conduire. La science elle-même n’est plus vouée à soutenir la vie humaine, mais à envisager les nouveaux termes de son exploitation.

 

Le journal L’Acadie nouvelle rapporte qu’Éric Hervet, un professeur et chercheur au Département d’informatique de la Faculté des sciences de l’Université de Moncton, travaille au perfectionnement de caméras capables de cerner les états d’âme des gens afin de pouvoir mieux les cibler au profit de la publicité.

 

Désormais, ces caméras pourront reconnaître le sexe d’un individu, la tranche d’âge à laquelle il appartient et son état émotionnel, de sorte qu’un couplage des informations ainsi colligées conduira un écran à projeter une publicité qui s’accorde à un profil type, les rapports sociaux ne devenant plus au fond que des rapports entre les choses.

 

Imaginez l’horizon de progrès social vers lequel s’oriente la recherche de pointe dans de telles officines universitaires.

 

Sur l’autoroute, on imagine que si une caméra de ce type repère le conducteur d’une BMW de l’année, des produits de luxe pourront s’afficher au loin, par anticipation, afin de stimuler encore davantage la consommation. D’ailleurs, un tel procédé existe déjà, semble-t-il, en Allemagne.

 

Est-ce bien à cela désormais que doit servir la recherche, c’est-à-dire à trouver comment manipuler l’esprit humain pour le rendre de plus en plus susceptible de s’agenouiller devant les fétiches de la marchandise ?

 

Les cieux du monde ne sont peut-être plus aussi noirs qu’avant. Malgré tout, on y voit de moins en moins clair.

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 décembre 2017 00 h 35

    Envisager la décroissance pour sauver la planète.

    Vous avez raison, Monsieur Nadeau. L'économie accapare chaque aspect de notre vie. George Monbiot vient d'écrire un article dans le Guardian (du 22 novembre 2017) dans lequel il déplore le fait que nous sommes en train de tuer l'environnement avec notre consommation effrénée. On est en train de courir vers la catastrophe avec notre mantra de «croissance à tout prix!» La terre ne peut plus soutenir la dévastation de nos ressources pour faire plaisir aux 1% de la population. Il faudrait envisager la décroissance si l'on veut préserver encore notre vie sur la terre.

    • Pierre Samuel - Abonné 4 décembre 2017 10 h 19

      Chère Dame,

      Y croyez-vous encore ? Comme le mentionne, d'ailleurs, si justement Hubert Reeves dans son volume < Le banc du temps qui passe >, éd. du
      Seuil, octobre 2017, p. 321, <... Pourtant rien, sur le plan astronomique, ne justifie ces peurs: rien dans le ciel ne laisse prévoir des cataclysmes à courte échéance (...) considérer (celle-ci) comme une fatalité permet de poursuivre sans remords ces "business as usual".>

      N'est-ce pas ce à quoi l'inconscience de l'humanité actuelle, au premier chef celle des nantis, est absolument irréversible qu'on le veuille ou non ?

    • Jean-François Trottier - Abonné 4 décembre 2017 11 h 44

      Bien belles paroles.

      D'abord je dois dire que l'expression "sauver la planète" est vide de sens. Ce sont les humains sur la planète qu'on tente de sauver. La planète, elle s'en fout. Elle a déjà survécu à trois extinctions majeures et elle continuera jusqu'à ce que le soleil ait une vraie crise de croissance.

      Pour agir et pour pousser à agir il fat être précis. Soyons-le.

      La décroissance ne sera possible que si tous les pays et toutes les régions du monde s'accordent pour la gérer.

      Imaginons un pays qui se lance seul dans l'aventiure de la décroissance intelligente. Son voisin immédiat, non.

      Comme l'économie internationale est une question de différentiels, un peu comme le courant électrique, devinez où des gens vont mourir de faim.

      Et devinez quel pays va rapidement abandonner sa politiquer de décroissance.

      Comme on voit, ceux qui aiment tant rendre nos politiciens responsables (et coupagbles!!) en seront pour leurs frais.

      Et on ne peut non plus accuser le consommateur, qui se fait culpabiliser dès qu'il n'achète pas assez. C'est lui aussi qui subit les assauts des manipulateurs ci-devant nommés marketeux, pas précisément des deux de piques.

      Ceux-ci répondent à des commandes. Faut bien vivre!

      En fait je sais qu'il faut agir mais pour le reste, je ne vois que des moralisateurs stupides d'un côté, et des manipulateurs voraces de l'autre.

      Et je me sens démuni.

  • Jacques Morissette - Abonné 4 décembre 2017 07 h 02

    Le coût peut être important, si la planète est le parent pauvre.

    Idéalement, il faudrait donner une âme à l'argent. Exemple, en santé, il ne faudrait pas parlé des deux côtés de la bouche en disant qu'il ne faut pas manger trop gras, trop salé et aussi trop sucré. Et dire en même temps qu'il faut manger des fruits et des légumes, même après avoir été traités par le glyphosphate, produit jugé cancérigène, que des entreprises peuvent utiliser, grâce à des gouvernements trop permissifs.

    Bref, les coûts sont à prendre en considération et dépendent avec quoi on les compare sur la balance. Dans l'exemple, je parle de la santé des gens, versus la santé des entreprises, qui dépend elle-même de l'impact potentiel qu'elle peut avoir sur la santé des gens. Tout bien considéré, qu'est-ce qui peut être soupesé, comme coûts, dans l'évolution des humains?

    Le cas des lumières au DEL, qui coûtent moins cher et durent plus longtemps, empêchent de contempler le ciel. Nous vivons sur la planète terre qui prend de l'âge, pas dans le ciel étoilé. Même si on peut comprendre toute la poésie qui se cache derrière tout ça, peut devenir un luxe, en tenant compte des coûts pour la planète. Sophie-Andrée Blondin est peut être assez jeune pour lui permettre de voir, est-ce inconscient (?), les coûts réels des choses mesurées.

  • Denis Paquette - Abonné 4 décembre 2017 07 h 29

    quel élément fondamental, que le ciel

    vous avez déjà pensé a ce que serait la vie , si les humains ne rêvaient pas, et ce indépendant des différents régimes, vous n'avez jamais pensé que l'argent pour beaucoup de gens a remplacer tous les saints du ciel, il ne nous reste plus maintenant qu'en attribuer une valeur, enfin quand on regarde la publicité, plusieurs y arrivent, je me suis souvent interrogé sur ce a quoi pouvaient rêver les boudhistes

    • Pierre Samuel - Abonné 4 décembre 2017 09 h 36

      A la pleine conscience du moment présent, à l'impermanence de toute chose ainsi qu'à la souffrance inhérente à toute vie humaine, n'est-ce pas assez pour vous, cher ami ?

  • Jacques Tremblay - Inscrit 4 décembre 2017 07 h 31

    Excellent texte

  • Yvon Bureau - Abonné 4 décembre 2017 07 h 32

    Lumineux article

    J'ai entendu qu'il y aurait en Chine 130 millions de caméras publiques, capables de ...

    Parlant des lumières d'autos DEL blanches : les bannir de nos autos. Imaginez-vous circulant sur la 20 ou sur une grande route, la nuit, avec des autos toutes aux lumières DEL blanches. Ministres des Transports, allumez et agissez.

    Merci pour cet article.