Le sens du vouloir obscur

Il y a quelques semaines, Samuel, un de mes étudiants, brillant jeune homme dans la vingtaine, m’avouait avoir été traumatisé par un cours complémentaire d’astrophysique : les vertiges au-dessus de sa tête l’ont renvoyé à sa petitesse et au fait que, face à l’infini et à l’absence de sens, tout ça n’a justement aucun sens.

Pour échapper à l’absurde et aux silences pascaliens qui l’angoissent, Samuel a décidé de lâcher l’école afin de faire ce qu’il aime réellement : dessiner infiniment petit pour ne pas penser à l’infiniment grand. Il veut devenir bédéiste. Faire comme Hergé ou Jacques Goldstyn, qu’à ma grande honte je ne connaissais pas.

Que les Éditions de La Pastèque publiaient des choses insolites, ça, je le savais, mais que les histoires proposées par cette petite maison qui carbure au talent et à l’originalité ne correspondent pas à nos attentes inconscientes, cette découverte, je la dois à Samuel.

« Vous verrez, Jacques Goldstyn propose des histoires pour enfants qui remplissent le vide existentiel creusé par le cruel monde des adultes. C’est ce que je veux faire aussi : raconter la vie en images pour protéger les enfants du non-sens », m’a-t-il dit.

En feuilletant les deux derniers livres pour enfants de Goldstyn, Azadah et Arbragan — le premier ayant récemment été récompensé par un Prix du Gouverneur général —, on découvre effectivement des enfants déroutés et laissés à eux-mêmes dans un monde qui ne tourne pas rond.

Azadah est une petite Afghane qui a envie de faire comme son amie Anja la photographe, qui elle peut sillonner le monde et témoigner de sa beauté et de sa misère. Sauf qu’Azadah, à la différence d’Anja, ne peut pas tisser son destin à la lumière de ses inspirations.

La seule chose qu’elle pourra éventuellement tisser, ce sont les tapis afghans, le métier de tisseuse étant presque exclusivement réservé aux filles. Mais Azadah a une idée ingénieuse : elle tissera elle-même une montgolfière avec les burkas séchant à l’air libre et les engins qui autrement servent à fabriquer les bombes. Et elle ira rejoindre son amie en s’élevant au-dessus du monde des hommes.

Dans Arbragan, il est aussi question d’évasion dans les hauteurs. L’activité préférée du petit solitaire au coeur du récit, c’est de se cacher dans le feuillage touffu du vieux chêne Bertolt. Observer le monde des hommes à partir des cimes des arbres, c’est prendre conscience des êtres fragiles, comme les chenilles ou les hiboux, qui eux aussi aiment se cacher sur Bertolt. Sauf qu’un jour Bertolt meurt et le petit solitaire, dans un geste de désespoir, pense au recyclage pour sauver son ami : les mitaines que plus personne n’utilise servent à cacher Bertolt de sa mise à nu dans la mort.

On referme les histoires pour enfants de Jacques Goldstyn avec le sentiment d’avoir suivi une leçon de philosophie.

Chaque fois qu’un étudiant me repose cette fastidieuse question du sens de la vie, je me sens comme ces entités étranges dans Arrival (L’arrivée) de Denis Villeneuve, qui tentent d’entrer en contact avec l’humanité malgré la totale incommunicabilité entre nos deux dimensions. Je sais intuitivement qu’il existe un sens à tout ça, mais dès que j’essaye de l’expliquer, il se dérobe… Pourtant, je sais qu’il existe dans l’univers un vouloir obscur dépersonnalisé qui veut la vie plutôt que son contraire, une force vitale qui veut vivre et se déployer, tout en échappant à notre intelligence. À bien y penser, cette volonté d’être, n’est-ce pas l’unique réponse possible face à ce problème fondamental : convaincre un jeune en pleine crise existentielle que la vie vaut quand même la peine d’être vécue.

Dans Le banc du temps qui passe. Méditations cosmiques (Éditions du Seuil), Hubert Reeves parle lui aussi d’une force aveugle qui peut expliquer l’origine de l’univers et de notre conscience pour l’observer, cette dernière étant le véritable miracle de la vie.

Entre, d’un côté, le hasard et le non-sens, et, de l’autre, le grand architecte omniscient, Hubert Reeves cite à son tour le célèbre anthropologue Lévi-Strauss : le « vouloir obscur qui, au long de millions d’années et par des voies tortueuses et compliquées, sut assurer la pollinisation des orchidées grâce à des fenêtres transparentes laissant filtrer la lumière… » Ce vouloir obscur transcende nos petites subjectivités, car le « ça » veut dans l’univers, sans savoir « qui » veut.

Le sens de la vie se situe peut-être dans cette conscience qui doute et qui s’aperçoit qu’il y a des choses qui la dépassent et qu’elle ne peut pas tout comprendre. Cette intuition d’une réalité hors de notre portée prend périodiquement des formes concrètes et passe de l’obscurité à la clarté dans les magiques histoires de Goldstyn, dans l’oeil clairvoyant de mon étudiant Samuel ou dans l’apaisante et sage parole d’Hubert Reeves.

C’est ça, le sens de la vie : un vouloir obscur qui alterne sans cesse entre le voilement et le dévoilement, entre l’être et le néant, entre le dicible et l’indicible. Enfin, je crois. Peut-être.

6 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 2 décembre 2017 18 h 58

    Philosophie,

    La raison peut ordonner les choses, mais je crois qu'elle n'a pas besoin de les comprendre.
    Un enfant, c'est ce qu'on fait de mieux dans la vie et pourtant ce n'est plus raisonnable de le faire. C'est un acte de foi.

  • Clermont Domingue - Abonné 2 décembre 2017 18 h 58

    Philosophie,

    La raison peut ordonner les choses, mais je crois qu'elle n'a pas besoin de les comprendre.
    Un enfant, c'est ce qu'on fait de mieux dans la vie et pourtant ce n'est plus raisonnable de le faire. C'est un acte de foi.

  • Marc Therrien - Abonné 2 décembre 2017 22 h 25

    Est-ce que "ça" se peut...toujours...pour jamais...

    La question du sens de la vie se pose plutôt en au moins deux questions de sens: la signification et la direction; qu'est-ce que "ça" veut dire et vers où "ça" s'en va? Il se peut qu'on en arrive un jour à découvrir "pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien", mais il semble qu'il faille devoir accepter que personne ne pourra témoigner du fil d'arrivée ou "tout ça" arrivera pour se terminer.

    Marc Therrien

  • Johanne Archambault - Abonnée 3 décembre 2017 18 h 04

    Magnifique Madame, merci

    Rien d'autre à dire. (Vous nous offrez quelque chose qui fait avancer.)

  • Solange Bolduc - Abonnée 4 décembre 2017 17 h 58

    La vie et son contraire, la mort: le sens de la vie !

    Nous sommes confrontés à une existence où la vie existe, mais irrémédiablement son contraire. Comme l'univers que nous connaissons: il y eut un commencement, il y aura une fin, ...puis un reommencement : cycle de recommencement à l'infini...naissance et mort! C'est cela le vrai sens de la vie: nous ne sommes pas éternel, et ceux qui nous remplaceront effectueront à notre place ce «petit bout d'éternité» !

    • Solange Bolduc - Abonnée 4 décembre 2017 20 h 47

      Et je voudrais ajouter cette réflexion: Quand mon frère, onze mois mon aîné, est mort il y a un an, j'avais écrit ci:

      «Une fois mort, nous sommes si peu,
      «C'est quand on est vivant
      » Qu'il faut s'accomplir..,!»

      C'est bien pour moi le sens de la vie: s'accomplir et peu importe le TEMPS ET LE COMMENT, IL FAUT CRÉER: REMPLACER LE DIEU cRÉATEUR DE TOUTES CHOSES, PAR LA CRÉATION INDIVIDUELLE QUI REJOINDRA L'HUMANITÉ, DANS LA MESURE DU POSSIBLE ! !

      La Genèse, c'est nous tous, et cela chacun à notre manière !