Le sexe de la langue

La France est à feu et à sang. On se déchire sur les tribunes. Les politiciens sont pris à partie et doivent prendre position. La réforme du travail ? Non : l’écriture « inclusive ». Kézako ?

 

L’écriture inclusive remet en question le postulat du grammairien Scipion Dupleix formulé en 1651 : « Parce que le genre masculin est plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins. » Résumé depuis par la formule sacro-sainte : « Le masculin l’emporte sur le féminin. »

 

Quand la France éternue, c’est toute la francophonie qui doit s’essuyer. Bref, dans une langue qui est la plus largement enseignée dans le monde après l’anglais, le débat français a des répercussions partout. L’affaire fait le tour du monde, dans toutes les langues.

 

Mais avant de sauter dans le débat, voici de quoi il est question. L’écriture inclusive peut prendre plusieurs formes. La féminisation des titres et fonctions, par exemple, est courante au Québec depuis quatre décennies. L’ambassadrice n’est pas la femme de l’ambassadeur. Les Belges et les Suisses font de même.

 

La « rédaction épicène », elle, fait usage de termes neutres : les droits de la personne ou les droits humains plutôt que les droits de l’homme. Ou bien l’on dira : les « candidats et candidates ». Ce qui demande un certain doigté. L’ancien premier ministre John Turner avait mis les pieds dans le plat en disant : « Les bleuets, je les mangerais tous et toutes. » Encore faut-il savoir de quels bleuets l’on parle.

 

Parmi les autres procédés d’écriture inclusive, on compte la « règle de majorité » : 300 femmes et un chat sont contentes (ce que mon correcteur orthographique refuse encore pour l’instant). Enfin, il y a la « règle de proximité », selon laquelle l’adjectif s’accorde avec le nom le plus proche. Ex. : monsieur et madame sont contentes. Si vous n’aimez pas la règle de proximité, vous n’avez qu’à dire : madame et monsieur sont contents. Et c’est aussi plus galant.

 

Plus radicale, une autre technique d’écriture inclusive consiste à introduire des points médians pour parler des lecteur·rice·s du Devoir. C’est une chose que les Québécois/es ont essayée à leur façon il y a 30 ans et qu’ils ont délaissée.

 

La résistance française

 

Notons qu’avant le XVIIe siècle, ces règles dites inclusives étaient courantes en français, sauf le point médian. De nos jours, leur usage tend à se répandre à nouveau.

 

En France, les choses faisaient leur petit bout de chemin discrètement jusqu’en septembre, quand Le Figaro s’est avisé que l’éditeur Hatier avait publié un ouvrage scolaire destiné aux jeunes du primaire qui faisait usage de l’écriture inclusive, dont le fameux point médian. « Péril mortel ! », juge l’Académie française, qui n’en rate pas une.

 

J’étais en France au début de novembre et il ne se passait pas un jour sans qu’une publication en parle. Le débat a atteint un paroxysme le 21 novembre lorsque le premier ministre, Édouard Philippe, a ordonné à ses ministres de ne pas utiliser l’écriture inclusive — les fameux points médians…

 

… Tout en recommandant d’autres facettes de l’écriture inclusive, comme les offres d’emploi ouvertes aux « candidats et candidates ». Et il ne fermait pas non plus la porte aux titres féminins.

 

Toute cette polémique aura sans doute le mérite de faire avancer la réflexion sur l’écriture inclusive. Après tout, le débat s’est tellement focalisé sur l’aspect le plus radical de l’écriture inclusive qu’il justifie tout le reste.

 

À mon avis, ce qui a retardé l’évolution logique de la langue en francophonie depuis 40 ans, c’est le système de valeur des Français davantage que la structure de la langue.

 

En France, la forme féminine des titres et fonctions est à ce point diminuée qu’elle est perçue comme dégradante, même par les femmes. Une mairesse, c’est une femme de maire. Tant et si bien qu’Anne Hidalgo préfère être la maire de Paris. Lorsque Valérie Plante a été élue « mairesse », la presse française s’est éblouie autant de l’usage du terme que du fait qu’une femme dirige Montréal.

 

On touche ici ce qui pollue tout le débat en France : cet usage de conférer aux épouses le titre du mari. Si l’Académie française insiste tant pour que l’on dise Madame le capitaine, c’est parce que la capitaine était la femme du capitaine. Idem pour la présidente, la ministre, la juge, la doctoresse, la mairesse.

 

Comment se fait-il que la femme de l’ambassadeur soit ambassadrice ? En toute logique, elle ne devrait être que la femme de l’ambassadeur. On touche à l’absurde. Car enfin, si madame l’ambassadeur est bien une femme, et que son conjoint doit prendre le titre, comment désigne-t-on son mari ? L’ambassadrice ? L’ambassadeux ? L’ambassaLGBTQ ?

 

Édouard Philippe rendrait un grand service à la langue s’il décrétait que l’époux de la maire Hidalgo doit être le mairesse.

 

Si le péril est mortel, c’est parce que le ridicule tue.

15 commentaires
  • Sébastien Giroux - Inscrit 27 novembre 2017 01 h 38

    Non

    C'est simplement une autre logique qui est reliée à la valeur d'un titre en France. Un titre inclue des privilèges dont madame peut bénificier. Ce qui est, théoriquement, pas le cas ici.

    L'écriture inclusive est autre chose. Et elle répond à d'autre intérêts. C'est aussi une farce. Comme les noms de familles composés. Parce que c'est non fonctionnel ou non lisible...

    • Luc Fortin - Abonné 27 novembre 2017 10 h 11

      « Comme les noms de familles composés. Parce que c'est non fonctionnel ou non lisible... »

      Si on pousse votre logique un peu plus loin, on peut prétrendre que c'est disfonctionnel et illisibles dans tous les pays qui ont comme langue officielle l'espagnol. Ce n'est pourtant pas ce que je retiens de mes séjours dans de tels pays.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 novembre 2017 07 h 55

    Human Rights

    ‘Droits humains’ est un anglicisme. ‘Droits des êtres humains’, ‘droits des humains et des humaines’, ‘droits de la personne’, ne le sont pas.

    En édictant ses lois, le législateur peut faire preuve de compassion, d’humanité et d’autres qualités morales. Mais le Droit, lui, est objectif et impitoyable. Il ne peut être humain même s’il concerne les êtres humains.

    Ce qui n’est pas le cas de l’expression ‘droit animalier’, qui n’a aucune consonance morale.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 novembre 2017 08 h 56

      Vous avez sans doute raison, mais l'usage tranchera.
      JBN

  • Bernard Terreault - Abonné 27 novembre 2017 07 h 56

    Quant à moi

    Je suggère plutôt la neutralisation des noms de métiers et professions. Évidemment les conjoints (mot neutre qui inclut les personnes de sexe féminin ou trans) ne méritent pas de titre particulier. Qu'on en finisse avec le mélange de la biologie (la sexualité) avec la grammaire (un code de communication, par définition commun).

  • Élisabeth Germain - Abonnée 27 novembre 2017 08 h 44

    Le point médian

    La typo n'a pas réussi à faire passer le point médian dans votre article, monsieur David. Celui-ci n'est pas identique au point de fin de phrase, mais se situe à mi-hauteur des lettres. Ainsi, " pour parler des lecteur.rice.s du Devoir", on écrira plutôt les lecteur·rice·s.
    Absent de nos claviers, le point médian peut être obtenu en appuyant la touche alt tout en composant 0183 sur le pavé numérique (ça ne fonctionne pas avec la rangée de chiffres au dessus des lettres). En word, il est facile de créer un raccourci clavier.
    Bonne journée à tou·te·s!
    (En espérant que le point médian aura réussi à passer l'épreuve de cette publication)

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 27 novembre 2017 11 h 51

      Le flop du point médian

      Essayée par quelques uns au Québec il y a trente ans, cette graphie n’a jamais eu de succès ici parce qu’elle nuit à la lisibilité du texte.

      Cette graphie est facile à implanter dans des manuels de physique, de chimie ou de mathématique, bref partout où on ne rencontre pas d’êtres sexués. En biologie, en sciences naturelles et dans toute science relative au vivant, on se bute constamment à la mitraille de points.

      Cette mode connaît un sursaut de popularité au Québec grâce à la promotion qu’en fait le Haut comité français pour l’égalité des femmes et des hommes dans son document intitulé ‘Ecriture inclusive’.

      Ce document contient une foule d’idées intéressantes qui, malheureusement sont éclipsées par la controverse relative à une de ses mesures-phares : la mitraille de points.

      Pour plus de détails :
      http://jpmartel.quebec/2017/11/12/ecriture-inclusi

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 novembre 2017 08 h 51

    Dans le film «Star Trek 2 : La Colère de Khan»

    Dans la version (excellemment) doublée en France, le personnage de la lieutenante Saavik, interprétée par Kirstie Alley, se fait appeler «Monsieur» par les autres membres de l'équipage quand elle est en fonction.

    M. Jean-Benoît Nadeau, je suis convaincu que vous saurez nous dire pourquoi. Merci.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 novembre 2017 08 h 55

      Bonjour,
      C'est un calque de l'usage que l'on en fait en anglais, «Sir». C'est très courant aussi dans la série Battlestar Galactica (la nouvelle). Je crois que c'est la pratique dans les cercles militaires anglophones.
      JBN

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 novembre 2017 09 h 39

      D'abord, merci à nouveau d'avoir pris le temps de répondre.

      Il faudrait voir si la marine de guerre canadienne a conservé la pratique sur ses navires (le Canada n'est officiellement bilingue que depuis 50 ans). Si oui, la pauvre francophone de service ne doit pas en revenir de se faire interpeller avec un «Sir».