Dévorés par un système qui en fait des esclaves consentants, les paysans de la mondialisation présentés dans le film «Les dépossédés» peinent à vivre de leur gagne-pain.
Photo: Fun Films Dévorés par un système qui en fait des esclaves consentants, les paysans de la mondialisation présentés dans le film «Les dépossédés» peinent à vivre de leur gagne-pain.

Je ressortais du documentaire Les dépossédés, cette semaine, en partie un cours d’agroéconomie de trois heures qui nous montre le visage de la paysannerie dévastée par la mondialisation. Je me disais que nos dépossédés à nous survivent grâce à des marges de crédit et des subventions ; mieux nourris, sans doute, mais tout aussi endettés et paumés par les dérives d’une logique économique qui les bouffe tout rond.

 

Le tiers des habitants de cette planète vit et dépend directement de l’agriculture, d’une façon ou d’une autre. Food for thought, comme ils disent. Matière à réflexion. L’agriculture n’est pas une catégorie de « biens » comme une autre ; elle fait partie des besoins vitaux.

 

Le film de Mathieu Roy déconstruit lentement tout l’édifice qui a mené des paysans indiens, brésiliens ou congolais à ne plus pouvoir se nourrir de leur gagne-pain et à se suicider en avalant des pesticides. Au sommet du gratte-ciel battent pavillon « libre marché », « concurrence » ou « délocalisation ». À sa base, une forme d’esclavage consenti.

 

Tandis que j’étais au cinéma, on nous rappelait une fois de plus à RDI Économie que les patrons de banques et autres gros joueurs gagnaient 184 fois le revenu médian de leurs employés, autour de 10 millions par an. Aux nouvelles, on s’excitait avec les négociations autour de l’ALENA et le pipeline Keystone XL allait pouvoir cracher son or noir du nord vers le sud, tandis que Phénix n’en faisait qu’à sa tête et refusait obstinément de payer son monde. Au secours Kafka. Rien à craindre, le dieu avec le mot en C est sauvé et se porte bien.

 

Quoique certains grands prêtres défroquent. Tiens, la présidente de Gaz Métro, Sophie Brochu, dans le magazine L’actualité, récemment, sous le titre « Réparer le capitalisme » : « Le système s’en va dans le mur, et pas mal plus vite qu’on le pense. La mondialisation a été globalement positive, mais elle a été désastreuse pour certaines classes de gens, pour lesquelles on n’a rien fait. » Cette économiste de formation fréquente les soupes populaires et soutient une vision qui équilibre les besoins de l’entreprise, de la société et de l’environnement. Le p.-d.g. du Mouvement Desjardins, Guy Cormier, reproche aussi au capitalisme d’être trop gourmand (bien qu’il empoche un salaire de 2,07 millions). De plus en plus, des nantis osent dénoncer le gros mot en C, au risque de passer pour de dangereux Communistes. Pendant ce temps, une personne sur 20 est millionnaire chez nos voisins du Sud.

Quand l’ordre est l’injustice, le désordre est déjà un commencement de justice

 

Kabbale et bouddhisme

 

Ils sont nombreux à mettre le doigt sur le bobo, du philosophe Alain Deneault à l’économiste Jean-Martin Aussant, en passant par les fiscalistes Brigitte Alepin et Marwah Rizky. Mais on se demande comment leurs hauts cris se traduisent en actions politiques concrètes. Les propos du directeur des Grands Ballets canadiens, Alain Dancyger, sont de la même tenue. Dans son livre L’économie du bon sens. Redevenons humains, ce gestionnaire qui enseigne à HEC, mais a également une formation de violoniste, plaide en faveur d’un capitalisme humaniste. « On s’en va vers des crises. Il faut un renversement complet des paradigmes. Le néolibéralisme et ses dérives, c’est somme toute assez récent. Et ce n’est qu’un système. Ça ne nous a pas été légué par Dieu ! », me confie-t-il en entrevue.

 

Le directeur de la compagnie de ballet plaide en faveur d’un développement entrepreneurial qui contribue au bonheur des individus dans le respect de l’environnement, et pas simplement en termes d’exploitation. Il souligne que ni la droite et son modèle d’affaires désuet, ni la gauche qui se sert du même système pour compenser ses déficiences par des actions égalitaires, ne nous sortiront du pétrin.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Auteur de «L’économie du bon sens», le directeur des Grands Ballets canadiens, Alain Dancyger, propose un «grand écart» pour revenir à un capitalisme humaniste.
 

Selon lui, il faudrait revenir à la source du problème, renouer avec notre interdépendance les uns aux autres dans notre environnement. Ce gestionnaire, habité par les questions philosophiques de la kabbale juive et du bouddhisme, pense que c’est par ces voies spirituelles qu’une révolution des mentalités pourrait s’opérer et qu’une économie holistique pourrait s’épanouir. Également par l’éducation, en amont de cette métamorphose idéaliste et plutôt rafraîchissante.

 

Même dans les départements de science économique (une religion comme une autre), on ne prononce plus le gros mot « capitalisme ». On parle plutôt d’économie de marché. Comme on ne dit plus « mise à pied », mais « restructuration » ou « optimisation ». On enseigne encore l’économie d’Adam Smith de… 1776. « On enseigne ce que l’économie devrait être, pas ce qu’elle est. C’est un modèle sclérosé, remis en question en Europe », me signale un économiste qui préfère garder l’anonymat.

 

Tant que le capitalisme servira l’oligarchie économique et politique en place, rien ne changera. Et c’est au chapitre des solutions qu’on nous laisse sur notre faim ; entre des chantiers d’économie sociale et des approches plus ésotériques kabbalistico-humanistes, la violence et la cupidité du marché semblent toujours reprendre leurs droits.

 

« Ça va prendre une révolution, un électrochoc puissant, me dit encore cet économiste pragmatique. La crise immobilière de 2008, ça n’a pas fait assez mal, on a balisé, on a ajusté à la marge, mais ce sera soit une guerre, une pandémie, une crise boursière comme en 1929, une famine ou des cataclysmes en série qui nous obligeront à repenser le tout. Tant que des groupes d’intérêt puissants pourront dicter aux gouvernements ce qu’ils veulent comme politiques, nous assisterons aux excès d’un capitalisme qui sert les intérêts individuels plutôt que collectifs. »

 

En attendant la déconcentration de la richesse, la fin des inégalités, la démondialisation, l’anéantissement des paradis fiscaux, il faut « se souvenir que 1789 n’a pas été une belle année pour le 1 % », souligne Jean-Martin Aussant dans son essai La fin des exils.

 

Histoire de nous rappeler qui sont les possédants possédés, c’est la messe noire du Vendredi fou aujourd’hui. Voilà de quoi occuper le 99 %. Avec intérêts.

Frissonné devant les images et les entrevues du documentaire Les dépossédés de Mathieu Roy, secondé par Richard Brouillette et Benoît Aquin. Ce film lent comme la nature peut l’être nous montre la violence de la mondialisation et du « libre marché », l’esclavage pernicieux de populations entières, la faillite d’un système économique qui peut s’appliquer à d’autres secteurs que l’agriculture. Si vous avez trois heures pour vous instruire et voir des images que vous ne verrez nulle part, il reste quatre représentations à la Cinémathèque. Sinon, la version courte de 78 minutes est présentée aux cinémas Beaubien, Le Clap et Tapis rouge.

Adoré In-Shadow. A Modern Odyssey, un court métrage muet magnifique, œuvre d’animation hypnotique signée Lubomir Arsov, sur les dérives aliénantes du capitalisme et de l’Occident. Que des images graphiques durant 13 minutes et une parenté avec le Metropolis de Fritz Lang. À voir !

Aimé les propos directs et éclairants de l’économiste Jean-Martin Aussant dans La fin des exils. Celui qui milite pour une économie sociale n’est pas tendre avec le 1 %. Il ne propose pas d’éliminer « l’économie de marché », mais de mieux redistribuer la richesse. Rien d’ésotérique ici, seulement du gros bon sens : « Le chef d’entreprise qui gagne 200 fois plus que l’employé moyen ne mange pourtant pas 200 fois plus, ni ne voyage 200 fois plus, ni n’achète 200 maisons. Et très certainement, il n’est pas non plus 200 fois plus productif. » Même Aristote proposait que le revenu maximum soit 5 fois celui du travailleur le moins payé ! 

Parcouru le dernier numéro du magazine Relations consacré à la « démondialisation heureuse ». Si vous désirez approfondir le sujet, à l’heure des Paradise Papers, de l’ALENA et du nationalisme de droite. Également, un débat nécessaire sur la consommation responsable versus le Noël marchand où il est question d’anticapitalisme et de décroissance. Ce ne doit pas être chrétien.
 

Dérapages poétiques

Leur page Facebook est suivie par 38 500 personnes et leurs citations truculentes nous mettent le sourire aux lèvres. Immortalisées dans un livre, la langue de bois, la novlangue ou celle qui fourche nous donnent de vrais plaisirs du cru et d’ailleurs.

Divisé en sections, l’ouvrage nous « clipe » l’oral en quelques mots, citations dont la poésie aurait pu nous échapper, n’eût été cet arrêt sur image.

Du « À date, le système que nous avons nous sert bien » de la ministre de Santis (Réforme des institutions démocratiques), à « Rambo Gauthier est le plus grand leader naturel au Québec depuis René Lévesque » du Doc Mailloux, les têtes de Turc ne manquent pas. Même Le Devoir « Maintenant dans vos pantalons » a droit à sa page.

7 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 24 novembre 2017 06 h 24

    Le désordre?

    ... au rythme où vont les dérèglements climatiques, je prends le pari que ce sera une réaction de seuil....

  • Denis Paquette - Abonné 24 novembre 2017 08 h 27

    des rêveurs éveillés

    est-il dans l'ordre des choses que nous survivions aux rêves de quelques uns, peut être sommes nous une espèce appelé a disparaitre, pourquoi il n'en serait pas ainsi, parce que certains rêveurs éveillés vous ont racontés des histoires, je n'arrive plus a y croire

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 24 novembre 2017 08 h 37

    Le mot C. est en chute chaotique !

    Votre édifiant reportage , Josée Blanchette , concorde avec les dires
    de Mike Quinsey : “ Le nouveau cycle est en bonne voie “ :
    https://changera.blogspot.com/2017/11/mike-quinsey-le-nouveau-cycle-est-en.html

    Le philosophe Pierre - Jean Dessertine trouve ‘ très bizarre ‘ ,
    “Que les humains puissent être humanistes ,
    c’est comme si des poissons étaient pour l’humidité . “
    Moi aussi !

  • Jacques Lamarche - Abonné 24 novembre 2017 09 h 10

    Le pouvoir capitaliste contrôle d'abord l'opinion!!!

    Puis il peut asservir les gouvernements!

    Le pouvoir médiatique est au centre des relations entre l'économique et le politique, entre les les gens et leur gouvernement! À l'instar de Paul Desmarais, l'entreprise a compris que les médias étaient au coeur des affaires!

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 novembre 2017 11 h 17

      Vous avez raison, monsieur Lamarche. Le capitalisme est nourri par ce que Noam Chomskey a appelé: «La fabrication du consentement». Dans un monde où les richesses sont fortement concentrées et où les intérêts de classe entrent en conflit, accomplir cette intégration nécessite une propagande systématique. «Les informations fournies par les élites économiques et politiques, les amenant ainsi à participer plus ou moins consciemment à la mise en place d’une propagande idéologique destinée à servir les intérêts des mêmes élites.» L'endoctrinement devient une nécessité pour maintenir ce système capitaliste inégalitaire en place.

  • Steeve Gagnon - Abonné 24 novembre 2017 11 h 31

    Faut pas oublier Léo Paul

    Sur un registre un peu plus "léger", Léo Paul Lauzon dénonce ces dérives depuis longtemps.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 24 novembre 2017 21 h 07

      Ça c’est vrai! Avec un humour particulièrement décapant, le prof Lauzon nous a mis au fait de plusieurs pratiques qui n’étaient pas mises en place pour profiter au bon peuple. Mais encore faut-il que le monde s’informe et ajuste leurs comportements et habitudes en fonction de ce qu’ils apprennent, que ce soit du prof Lauzon, d’Alain Deneault ou de tout autre journaliste qui publie un reportage d’enquête.

      Des fois, on a l’impression qu’il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre. A partir de là, on peut constater la furie provoquée par un genre de Vendredi Fou. Et continuer par nous demander sérieusement ''En as-tu vraiment besoin?’’