Cohen sur béton, lumière et cimaises

La poésie du grand Leonard Cohen nourrit les projections lumineuses conçues par l’artiste américaine Jenny Holzer, à voir jusqu’à samedi, au Vieux-Port de Montréal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La poésie du grand Leonard Cohen nourrit les projections lumineuses conçues par l’artiste américaine Jenny Holzer, à voir jusqu’à samedi, au Vieux-Port de Montréal.

Fallait-il qu’il ait été grand, Leonard Cohen, pour que la communauté francophone de Montréal lui déroule à ce point le tapis rouge, au premier anniversaire de son décès. D’habitude, elle se fait tirer l’oreille avant de reconnaître l’apport des Anglos sur notre île.

 

Pas pour lui. Toutes voix unies, toutes allégeances politiques inclinées vers sa flamme.

 

Du giron de Westmount est issu ce poète à l’aura planétaire, nationaliste à ses heures, tantôt oui, tantôt non, son art planant au-dessus de ces clivages. Il sera disparu à l’heure où Donald Trump entrait en scène à la Maison-Blanche, comme pour accentuer une dérive des continents.

 

De la reconnaissance d’une ville est née la belle murale géante inspirée d’une photo prise par sa fille Lorca, dévoilée mardi sur Crescent : 11 000 pieds carrés, visible du haut de la montagne. Seconde fresque à son effigie après celle du boulevard Saint-Laurent, coin Napoléon. Ça prenait l’ombre de Cohen pour se dédoubler sur les briques et le béton de la métropole.

 

Peut-être le poète se serait-il senti écrasé par l’ampleur de ces éloges posthumes, lui qui minimisait son legs dans Hallelujah : « J’ai fait de mon mieux ; ce n’était pas beaucoup. » La perfection, cette muse en fuite qu’il capta sans la retenir, lui enseigna la modestie.

 

Cet immense dépressif savait à quelles affres se nourrissent le lyrisme et les harmonies. Il ne se payait pas d’illusions sur son icône : « Et une voix amère dans le miroir, crie : « Eh prince, tu as besoin de te raser » », chantait-il.

 

Tout ce kaléidoscope anniversaire, avec le spectacle au Centre Bell de lundi dernier et la corne d’abondance sur films, expo et danse, le laisserait songeur. Peu importe ! Des bijoux brillent sur sa tombe.

 

Des mots sur un silo

 

Dernier soir ce samedi, mais le déplacement vaut le coup, entre 18 h et 23 h, sur le silo no 5, ces projections lumineuses de l’artiste américaine Jenny Holzer, dans le cadre de l’expo collective du MAC en hommage à Cohen. Ni photos ni vidéos, juste des bouts de chansons et de poèmes défilant en boucle, sans ponctuation à même la façade immense et recourbée.

 

Le coup d’ensemble se capte au bout de la rue McGill, au marché des Éclusiers du Vieux Port. Dans les petits coins sombres du Vieux-Montréal, devant l’ancienne caserne de pompiers sur Saint-Pierre, cette oeuvre en mots et en lumières paraît plus insolite encore, avec le côté trash des phrases déchiffrées au vol : « Let us teach sex in the home to parents » ou « Je ne recherche personne d’autre, tandis que j’erre dans mon temps », car il y a aussi des traductions françaises de textes. Avec le fond d’étoiles et d’humidité, pas mal du tout…

 

L’art de réinventer

 

L’expo du MAC s’intitule Une brèche en toute chose — A Crack in Everything. Des mots tirés de la chanson Anthem, où Cohen ajoutait : « C’est par là que la lumière s’infiltre. »

 

Si bien qu’à travers le circuit, on cherche la brèche par-delà l’affluence. 40 artistes de dix pays ont produit 20 oeuvres inédites, en six salles, toutes disciplines confondues. C’est le type d’expo qu’on se jure de revoir deux ou trois fois. Surtout au moment de faire, ou pas, la queue devant une oeuvre de réalité virtuelle. Ou devant l’installation du grand cinéaste israélien Ari Folman (Valse avec Bachir) : sa chambre de dépression, sorte de sarcophage avec images et chant du Famous Blue Raincoat, où une seule personne peut se glisser afin d’en sentir l’oppression.

 

Riche idée de charger des artistes de réinventer un créateur, en ajoutant des couches de sensibilité à une oeuvre à tiroirs. Voir la danseuse Clara Furey traduire de son corps le poème When Even The, en mouvements de mort, de vie et de pulsions créatrices, est un poème aussi.

 

Mercredi main, à la conférence de presse préévénementielle, des médias d’ici et d’ailleurs s’étaient déplacés, sur grosse délégation de New York. L’avocat-gérant du poète, Robert Kory, évoquait avoir reçu le feu vert pour cette expo de Cohen qui lui précisa : « Mais dis-leur que je ne serai pas là à l’ouverture… » Le travail en amont avait démarré il y a trois ans. Ce n’est pas que le chanteur de Tower of Song ait anticipé sa mort prochaine, mais le feu des projecteurs ne brûlait pas pour lui…

 

Il s’agit de la plus grosse expo jamais présentée au MAC, établissement qui se taille depuis quelques années une solide réputation hors les murs, et on sentait le directeur du musée, John Zepetelli, à la base du projet, ému et soulagé.

 

Faut dire que le parcours tient la route, tout parsemé de chansons, bien entendu. Ici, de grands extraits de spectacles de Cohen, plus loin, ses meilleures entrevues. La sagesse et le sourire en coin de ses réponses contrastent avec des questions de journalistes dont la platitude nous fait rougir.

 

Devant The Poetry Machine, j’ai aimé appuyer sur une touche ou l’autre d’un vieil orgue Wurlitzer des années 1950, entouré de haut-parleurs, de pavillons de gramophone, pour entendre des poèmes de son recueil Book of Longing (2006) par sa voix. Chacun garde l’impression qu’il a choisi ces textes juste pour lui.

 

Dans une autre salle, l’artiste d’Afrique du Sud Candice Breitz, après avoir invité 18 hommes à chanter l’album I’m Your Man et enregistré leurs performances au Centre PHI, les projette simultanément en éventail. Et les chanteurs amateurs qui s’étaient déplacés pour l’occasion restaient fascinés par leurs reflets mouvants. Plus loin, le choeur de la congrégation de Westmount, à laquelle appartenait Cohen, le Shaar Hashomayim Synagogue Choir, réinterprète ces harmonies avec des sons gutturaux qui semblent émerger d’outre-tombe.

 

Il y a tant de propositions. L’expo dure jusqu’au 9 avril. On aura l’occasion de s’y repointer.

 

« Le monde est trop complexe pour une solution », disait celui qui refusait de jouer l’oracle. Cohen invitait ses fans à plonger en eux-mêmes pour y trouver leur propre lumière et leur propre noirceur. N’aurait-il laissé que cet enseignement en partage, par-delà son oeuvre, ce serait immense.

5 commentaires
  • Jérôme Faivre - Inscrit 11 novembre 2017 06 h 46

    First we take Montreal

    J'ai sursauté en lisant en début de cet article que les citoyens québécois sont désormais réduits à faire partie d'une «communauté» dans leur plus grande ville et deviennent ainsi la «communauté francophone de Montréal»...

    Une communauté parmi bien d'autres, et enfin un signe d'ouverture, puisque habituellement fermée, elle s'intéresse maintenant à notre bon vieux Léonard, comme si on avait découvert son talent en 2017...

    Soupirs sur «notre ile».....
    Bonjour aux communauté(e)s, aux insulaires et aux insulaires :-)

    • Clermont Domingue - Abonné 11 novembre 2017 21 h 25

      Oui monsieur Faivre,les francophones forment maintenant la plus grosse minorité de Montréal.,Les démographes nous l'annonçaient depuis des décennies.Que voulez-vous, la pilule a fait son oeuvre.

      Ne pouvant compter sur une revanche des berceaux,remercions les femmes voilées de nous faire des bébés. Le Québec de demain est multiculturel et ses habitants sont poliglottes.Ils parlent français en classe,anglais en public et leur langue maternelle à la maison.

      L'indépendance, c'était possible hier. Ce ne l'est plus.

      Nos descendants parleront encore québécois dans cent ans...à la maison.

  • Michèle Cossette - Abonnée 11 novembre 2017 19 h 25

    « Fallait-il qu’il ait été grand, Leonard Cohen, pour que la communauté francophone de Montréal lui déroule à ce point le tapis rouge, au premier anniversaire de son décès. D’habitude, elle se fait tirer l’oreille avant de reconnaître l’apport des Anglos sur notre île. »

    De l'influence du discours multiculturaliste sur les journalistes du Devoir... Voilà les francophones réduits au rang de simple communauté dans leur métropole!

    Et voilà qu'en termes à peine voilés on leur dit qu'ils sont un peu mesquins avec les anglos de Montréal...

    Me semblait pourtant que c'étaient les anglos qui ne connaissaient rien à nos chanteurs et musiciens alors que nous connaissons très biens les leurs...

    Je crois que si nous déroulons le tapis rouge pour Cohen, c'est bien sûr parce qu'il était un immense poète, mais surtout parce que lui nous respectait. Nous reconnaissait le droit de nous définir comme une nation et non comme une communauté parmi d'autres. A poussé la chose jusqu'à refuser le prix du Gouverneur général en 1969 parce qu'il pensait qu'« d'accepter un prix remis par le gouvernement fédéral alors que les séparatistes québécois se battaient pour être reconnus était, pour un Québécois comme lui, maladroit. » Jusqu'à remettre la bourse du prix Denise-Pelletier au CALQ pour qu'elle serve à encourager la chanson francophone.

    Le tapis rouge est en effet à la mesure de l'apport de Cohen. Il nous respectait; nous le respectons en retour. Quand d'autres anglos auront sa noblesse, ils en auront aussi, des tapis rouges.

  • Bernard Dupuis - Abonné 12 novembre 2017 11 h 07

    Beaucoup d'hommages et beaucoup de messages

    Le problème avec « la semaine Cohen » n’est pas l’artiste lui-même, mais le traitement qu’on lui réserve dans le contexte d’une ville de Montréal qui s’anglicise à vitesse grand V. La semaine Cohen ne pose aucun problème à l’extérieur de Montréal. Même au Canada on l’a déjà un peu oublié.

    Il y a quatre décennies, Leonard Cohen était pratiquement un inconnu mis à part certains milieux intellectuels. Même les radios anglophones comme CHOM FM et pire encore comme CFQR FM ne diffusaient une seule minute de Leonard Cohen. Pour entendre celui-ci, il fallait écouter Radio-Canada tard le soir. Toutefois, cela représentait un certain avantage, car selon moi Leonard Cohen est un chansonnier qui s’écoute mieux la nuit. Il a donc fallu plusieurs décennies pour que Cohen soit reconnu. Mais, que signifie ce « kaléidoscope anniversaire » typiquement montréalais?

    On peut penser que l’on a voulu nous montrer que Montréal est désormais une ville où domine la culture anglophone. Que ce soit au Bell Center, au Musée d’art contemporain, dans le secteur de l’Université Concordia, etc., la culture francophone est pratiquement rendue invisible et inaudible. Encore dernièrement, je me trouvais dans un restaurant iranien face à l’Université Concordia où il fut impossible de trouver un employé capable de parler français.

    Que signifie cette affiche géante de la rue Crescent que l’on peut voir de la montagne? Est-ce une marque de reconnaissance normale? Où est-ce une marque de mégalomanie? Où est-ce pour nous dire que la culture anglophone a repris son rôle hégémonique à Montréal?

    Mme Odile Tremblay nous a habitués à plus d’esprit critique qu’elle n’en laisse voir dans cet article pour le moins complaisant. Même les contradictions de la « philosophie » de Cohen sont justifiées par l’individualisme. Tantôt, c’est la métaphysique de l’espérance : « A Crack in Everything ». Tantôt un appel au désespoir : « Le monde est trop complexe pour une solution ». Par conséquent les « fans » t

  • Bernard Dupuis - Abonné 12 novembre 2017 11 h 10

    Beaucoup d'hommages... (suite et fin)

    Mme Odile Tremblay nous a habitués à plus d’esprit critique qu’elle n’en laisse voir dans cet article pour le moins complaisant. Même les contradictions de la « philosophie » de Cohen sont justifiées par l’individualisme. Tantôt, c’est la métaphysique de l’espérance : « A Crack in Everything ». Tantôt un appel au désespoir : « Le monde est trop complexe pour une solution ». Par conséquent les « fans » trouveront en eux-mêmes leur propre lumière et leur propre noirceur. Voilà, tout est dit.

    Bernard Dupuis, 12/11/2017