De l’utilité des frontières

« C’est un devoir d’accueillir les personnes qui sont persécutées dans leur pays d’origine : c’est ce qu’on appelle l’asile. Mais on sait très bien aussi que l’asile est parfois détourné par des migrants économiques. »

 

Voilà ce qu’expliquait la semaine dernière Alain Juppé en marge d’un entretien avec le premier ministre Philippe Couillard, à Québec. Alain Juppé a précisé qu’il n’entendait évidemment donner de leçon à personne… Mais chacun aura compris que l’ancien premier ministre français tenait à rappeler une vérité élémentaire qui, faute d’être bien comprise, est en train de semer le désarroi dans les populations.

 

Le Québec n’est pas le seul pays à être confronté aux réalités difficiles des migrations modernes. À cause de leur position géographique et de la négligence de l’Union européenne à protéger ses frontières, les pays européens se sont récemment retrouvés en première ligne. Or, si ces pays ont des devoirs essentiels à l’égard de ceux dont la vie est menacée, il importe de rappeler qu’il n’en va pas de même à l’égard des migrants économiques.

 

À Londres au printemps, j’ai eu la chance d’en parler avec l’auteur d’un livre éclairant sur le sujet (Stranger in Our Midst : The Political Philosophy of Immigration, Harvard University Press). « Le débat sur l’immigration produit beaucoup de frictions mais peu de lumières », me disait David Miller. Baignant dans un milieu universitaire où la défense des frontières est aussitôt soupçonnée de racisme et de xénophobie, ce professeur d’Oxford a voulu démystifier certains points de vue largement répandus.

 

« La question des réfugiés est souvent traitée de manière très moraliste, dit-il. Mais on ne peut perdre de vue l’impact très sérieux que l’immigration peut avoir sur nos sociétés et nos démocraties. » Selon Miller, si nous avons des devoirs à l’égard de ceux dont la vie est en danger, chaque société reste libre de se déterminer comme elle l’entend à l’égard des migrants économiques.

 

« Nous avons des devoirs à l’égard des étrangers, mais ils sont limités aux situations extrêmes, dit-il. L’État est d’abord là pour défendre les intérêts de ses citoyens. Je suis contre l’idée cosmopolite d’un traitement égal entre nationaux et étrangers parce que tous les humains devraient être égaux. C’est une demande qui dépasse ce que nos peuples sont prêts à faire. Il est normal de favoriser ses nationaux et ses proches — comme sa famille, d’ailleurs — et on ne peut s’attendre au même degré de solidarité avec des étrangers. »


 

Cette distinction est en effet la seule façon de garantir la paix sociale et de sortir du débat abscons qui oppose la fermeture totale des frontières à leur disparition pure et simple.

 

C’est pour avoir entretenu la confusion que la chancelière Angela Merkel a subi une baisse drastique de sa popularité en 2016 après avoir laissé entrer plus d’un million de migrants en Allemagne. Si cette fille de pasteur s’en était tenue à un discours plus réaliste, sans rien renier du devoir d’accueil des réfugiés, nul doute que le parti d’extrême droite AFD et le mouvement anti-immigration Pegida n’auraient pas connu une telle ampleur. D’ailleurs, la chancelière est aujourd’hui revenue à un discours plus pragmatique et promet l’expulsion des centaines de milliers de migrants économiques qui ne répondent pas aux critères du statut de réfugiés.

 

Justin Trudeau a récemment commis la même erreur — mais par populisme dans son cas — avant de revenir lui aussi à la raison. S’agissant des migrants économiques, selon leurs conditions respectives, les peuples ont le droit de choisir librement de les accueillir ou pas sans devoir subir les noms d’oiseaux qu’on leur adresse généralement, dit Miller.

 

« Le discours politique contemporain traite souvent de raciste celui qui veut simplement contrôler l’immigration. Il faut distinguer entre le racisme ou la xénophobie et le désir naturel des peuples de préserver leur communauté pour l’avantage mutuel de leurs membres. Traiter ces gens de racistes ne fait qu’aggraver le débat. »

 

À la fin des années 1980, alors que l’immigration était de moins en moins bien acceptée, le Parlement britannique avait décidé de réduire considérablement l’immigration, rappelle un autre auteur britannique, David Goodhart. La sagesse du Parlement avait alors permis d’éviter une crise. C’est ce qu’il aurait fallu faire pour éviter le Brexit, dit-il. Mais, avec le traité de Maastricht, les États nationaux ont perdu tout pouvoir sur l’immigration intra-européenne. Si au lieu de s’en tenir au dogme de la « libre circulation », Bruxelles avait fait quelques concessions à Londres, on aurait facilement pu éviter le Brexit, croit-il.

 

Rappelons, comme le souligne David Miller, que la citoyenneté et l’État social sont incompatibles avec la disparition des frontières. À moins qu’on veuille le liquider, l’État providence exige une définition claire de la citoyenneté. Il demande aussi que les citoyens partagent suffisamment de choses en commun pour accepter de se soutenir mutuellement. D’où l’ironie de voir une certaine gauche prêcher cet idéal messianique alors qu’une société sans frontières serait inévitablement une société sans solidarité.

38 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 8 septembre 2017 01 h 17

    Excellente mise au point

    Monsieur Rioux a parfaitement raison de faire la distinction entre réfugiés (demandeurs d'asile) et migrants économiques. Pour avoir travaillé à Ottawa sur la question des réfugiés, je peux dire qu'il y a souvent confusion, dans l'esprit du public et même de journalistes, entre demandeurs d'asile et « réfugiés » économiques. Les Haïtiens qui arrivent au Canada ne sont pas des réfugiés au sens de la Convention de Genève. Il est normal, par ailleurs, qu'un État veuille contrôler son immigration et ne pas ouvrir ses portes à tout le monde, ce que l'Europe n'a pas su faire depuis quelques années.

  • Nadia Alexan - Abonnée 8 septembre 2017 03 h 06

    Parfois, l'immigration de masse est le résultat de l'intervention impérialiste de l'Occident.

    Monsieur Rioux, cette fois-ci, je ne suis pas d'accord avec vous. Parfois, l'immigration économique devient aussi nécessaire pour la survie d'une famille qui recherche une meilleure vie pour ses enfants. Parfois aussi, le déplacement de masse est directement le résultat d'une intervention égoïste dans les affaires des états avec des ressources convoitées par des gouvernements impérialistes, tels que l'intervention maladroite des États-Unis dans l'Iraq. Ce n'est pas nécessaire qu'une «société sans frontières serait inévitablement une société sans solidarité.» On peut très bien être issu de l'immigration et être solidaire en même temps et les exemples sont abondants. En effet, la dignité humaine exige que toutes personnes soient égales.

    • Gilbert Troutet - Abonné 8 septembre 2017 13 h 54

      Entièrement d'accord. La destruction de la Libye par l'OTAN (l'armée du capitalisme occidental) en est un exemple. L'invason de l'Irak aussi. Sans parler des interventions de la France en Afrique pour maintenir ses intérêts sans grand souci pour le développement et l'émancipation des pays.

    • Cyril Dionne - Abonné 8 septembre 2017 19 h 45

      D’accord avec vous Mme Alexan que les interventions militaires mal placées et stupides ont créé souvent des mouvements de masse de gens sur la planète. Les guerres civiles en Syrie et au Yémen sont les conséquences aussi d’une ferveur religieuse ridicule (chiite contre sunnite). Mais on est loin d’une famille haïtienne qui prend un avion en direction des États-Unis pour ensuite traverser la frontière à pied à l’endroit où vous savez et se déclarer demandeur d’asile en violant la loi.

      Pour la question posée dans cet article, l’élimination des frontières ferait disparaître la structure étatique des pays et des contribuables qui la rend réelle. Sans la levée d’impôts et de taxes, les services sociaux et les gouvernements n’existeraient pas. Donc, pour nos ardents défenseurs de citoyens du monde et de nulle part, eh bien, vous seriez nulle part chers citoyens. Qu’est-ce qui en résulterait, parce que la nature politique a horreur du vide, un gouvernement mondial qui serait probablement une dictature contrôlée par le 0,1% et non le 1%.

      Bravo pour nos altermondialistes, mondialistes, néolibéralistes, libre-échangistes et néocolonialistes de tous crins, et votre société sans frontières. Vous auriez précipité la fin du monde bien avant le réchauffement climatique.

      “Une société parfaitement juste ferait le malheur des crétins. Une société injuste leur laisse au moins l’illusion qu’ils n’ont pas la place qu’ils méritent.” (Marc Escayrol)

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 septembre 2017 12 h 45

      À Monsieur Cyril Dionne: C'est exactement pour éviter les effets néfastes de la globalisation néolibérale qu'il faudrait envisager un gouvernement mondial ou au moins une entente universelle qui pourra règlementer les dérapages des multinationales, les paradis fiscaux et le pillage éhonté des minières. Tous ces bandits sont présentement hors des frontières nationales et agissent avec impunité.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 septembre 2017 16 h 30

      Non madame Alexan, c'est tout le contraire. La mondialisation nous a apporté le néolibéralisme, un relent du néocolonialisme, par le libre-échange des biens et personnes sans frontières. Avec la 4e révolution industrielle de l'intelligence artificielle et de la robotique à outrance, le phénomène de la mauvaise redistribution des biens et richesses sera exponentiel. Un gouvernement mondial? Qui, par qui et pour qui? Ce sont les questions à poser.

      La régionalisation serait le remède à utiliser pour contrer tous ces bandits à cravate. Et cela viendra, de gré ou de force. Sinon, c'est la fin de l'humanité, réchauffement climatique et surpopulation obligent.

  • Éric Dubois - Abonné 8 septembre 2017 05 h 03

    La nation est tout le contraire de la solidarité...

    Pour Rioux, la solidarité humaine n'existe pas sans la nation.

    "À moins qu’on veuille le liquider, l’État providence exige une définition claire de la citoyenneté. Il demande aussi que les citoyens partagent suffisamment de choses en commun pour accepter de se soutenir mutuellement. D’où l’ironie de voir une certaine gauche prêcher cet idéal messianique alors qu’une société sans frontières serait inévitablement une société sans solidarité."

    Pourtant, si on regarde l'histoire, petite ou grande, le nationalisme a été à l'origine de plus de guerres, de massacres et de divisions que de solidarités. Il a été, et reste toujours, l'outil privilégié du capital pour éviter que son pouvoir ne soit remis en question. Les nations différant les unes des autres, toutes les raisons sont bonnes de ne jamais en venir à l'union des oppriméEs.

    Le lien avec ce que Rioux appelle "une certaine gauche", de manière condescendante, et la destruction de l'état social que vise le néolibéralisme est une pure invention malhonnête. Il ne prend pas en considération que si nous souhaitons abolir les frontières, nous souhaitons aussi abolir le système économique oppressant et destructeur qu'est le capitalisme, qui lui aussi s'alimente à l'exclusion.

    Pour cela, il faut combattre ce qui nous divise et nous enlève ce qui est plus précieux: le rêve d'une humanité libérée des entraves qui l'empêchent de s'exprimer.

    • Eric Ouellet - Abonné 8 septembre 2017 11 h 12

      Le communisme a échoué comme solution de rechange au capitalisme!
      Il faut trouver autre chose.....
      Dans l'interval, essayons de faire avec ce qui constitue à ce jour....le moins pire des modèles....sans verser dans l'angélisme "d'une certaine gauche".
      En d'autres mots....Rome ne s'est pas construit en 1 jour!

    • Denis Drapeau - Abonné 8 septembre 2017 12 h 02

      Cet article ne fait pas l'apologie du nationalisme, d'ailleurs ce mot n'y figure pas, il parle de la nécessaire cohésion social . C'est pourquoi il parle de la nécessité "que les citoyens partagent suffisamment de choses en commun pour accepter de se soutenir mutuellement." On est loin du nationalisme causant des guerres et d'une "humanité qu'il faut libérer des entraves qui l'empêchent de s'exprimer."

      De plus, je vous rappelle que votre droit de vous exprimer que vous utilisez aujourd'hui n'est pas universelle. Pour exister, il doit se réfugier dans des états où il est garenti et promu par des institutions, des lois votés par des représentants d'une nation à l'intérieur de frontières. Comme entrave, j'ai vu pire! Ce n'est pas parce qu'on aboli les nations et les frontières qu'on aboli les oppresseurs.

    • René Bourgouin - Inscrit 8 septembre 2017 12 h 03

      On a vendu l'Union Européenne aux Européens en partie avec votre genre d'arguments. Et que défend réellement l'Union Européenne dans les faits? La "concurrence libre et non faussée" voule par le capital. L'UE sert les intérêts du capital contre la volonté des collectivités nationales qui pourraient vouloir s'y opposer.

      C'est l'internationalisme et l'impéralisme qui sert systématiquement les intérêts du capital. Il est arrivé au niveau national que des forces s'y opposent efficacement. Jamais au niveau supranational.

      C'est au niveau national que des gouvernements comme ceux de Evo Morales en Bolivie peuvent travailler pour le peuple. Les empires et les bidules transnationaux, jamais. Vous vivez dans un monde de rêves.

    • Jacques Patenaude - Abonné 8 septembre 2017 12 h 08

      Je ne partage pas entièrement l'analyse de M. Rioux mais je me demande comment vous feriez selon votre vision d'un monde où les frontières sont abolies pour qu'il n'y aie pas de destruction de l'État social?
      À ce que je comprend vous souhaitez protéger cet État social que le néolibéralisme veut détruire.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 septembre 2017 13 h 28

      Vous n'avez strictement rien compris de toute évidence. L'argumentaire de monsieur Rioux est pourtant clair. Il faut être de mauvaise foi pour faire semblant de me pas comprendre...

      Enlevez les frontières, et on va voir un joli bordel s'installer!

    • Cyril Dionne - Abonné 8 septembre 2017 18 h 14

      Si on vous a bien compris, plus besoin de frontières. Ah bon. Alors, pourquoi barrez-vous les portes de votre maison à double-tour le soir?

      Mieux encore, pourquoi n'allez pas vivre dans ces pays en voie de développement. Encore mieux, échangez votre nationalité avec celle d'un migrant économique. Ce n'est pas les gens du tiers monde qui manqueraient.

      Quand on pense qu'on a tout entendu, il y a toujours quelqu'un pour nous rappeler que la bêtise humaine est sans limite.

    • Hermel Cyr - Abonné 8 septembre 2017 19 h 16

      Vous semblez mélanger les notions de « nationalisme » « nation » et « État providence ».

      Les deux premiers ont des significations fort diverses et recoupent des réalités et idéologies fort différentes (Gandhi et Hitler étaient nationalistes … De Gaulle et Mao aussi !) c’est dire les pièges que recèle ce concept ! On peut y mettre ce qu’on veut !

      Quant à la notion d’État providence dont parle le chroniqueur, c’est une toute autre chose …

  • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2017 06 h 24

    Ne pas confondre


    On peut résumer ainsi la situation: bons sentiments et bonne politique ne vont pas nécessairement ensemble ou le moralisme ne doit pas se substituer à la politique.

    M.L.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 8 septembre 2017 06 h 37

    À méditer...

    «une société sans frontières serait inévitablement une société sans solidarité.»

    Que voilà une assertion philosophique qui dit tout...Merci de l'énoncer...À méditer...

    • Sébastien Giroux - Inscrit 9 septembre 2017 00 h 44

      En fait, une société sans frontière ne serait pas une société. Une société est un ensemble, d'où la nécessité d'une frontière. Et un ensemble réunit des éléments qui partagent un nombres de caractéristiques. C'est à la base du concept.

      On peut avoir un ensemble ouvert à intégrer de nouveaux éléments. Selon certains critères qui respecte la définition de l'ensemble. Mais défendre l'idée que l'on peut intégrer n'importe quel élément est.. n'importe quoi.