Le «bar ouvert»

À la veille d’un congrès, une loi non écrite impose à un chef du PQ de défendre la langue française avec une ardeur inversement proportionnelle à son empressement de tenir un référendum sur la souveraineté.

En 1994, personne n’avait reproché à Jacques Parizeau d’avoir superbement ignoré la résolution adoptée l’année précédente, qui prévoyait la restauration de la Charte de la langue française dans son état originel. Avec son « horizon » référendaire de huit à dix mois, tout le monde comprenait parfaitement qu’il avait d’autres chats à fouetter.

En 2005, Bernard Landry a commis l’erreur de s’opposer à la fois à un référendum précipité et à l’extension des dispositions de la loi 101 au niveau collégial. Résultat : seulement 76 % des délégués lui ont renouvelé leur confiance, un appui qu’il a estimé trop faible pour demeurer en poste.

En 2011, Pauline Marois n’était pas plus pressée de tenir un référendum, mais elle a jugé plus prudent de céder sur la question du cégep, même si elle était personnellement très réticente à en interdire l’accès aux francophones et aux allophones. Elle a été récompensée par un appui de 93 %.

Jean-François Lisée a toujours défendu le statu quo, mais après avoir accepté de se soumettre à un vote de confiance qu’il aurait très bien pu éviter, c’est à son tour de payer un tribut aux militants. Même si un autre changement de chef paraît difficilement imaginable à un an des élections, le nouveau pragmatisme des militants a tout de même des limites. Les 22 % d’intentions de vote dont les sondages créditent le PQ ont déjà de quoi faire douter de l’opportunitéd’avoir reporté le référendum à un bien hypothétique deuxième mandat et plusieurs se demandent si la « convergence » avec Québec solidaire n’aurait pas été facile avec un autre chef.

     

Si le chef péquiste a finalement découvert que les cégeps de langue anglaise sont devenus des « bars ouverts », une volte-face en bonne et due forme aurait été un peu gênante, mais M. Lisée est un homme notoirement astucieux. Le PQ ne leur interdirait pas formellement d’accueillir des étudiants non anglophones, qui constituent la moitié de leur clientèle, mais il les priverait plutôt de moyens en faisant en sorte que leur financement « réponde en priorité aux besoins de la communauté historique anglophone », ce qui pourrait ultérieurement le diminuer de moitié.

L’idée d’accorder la « priorité » aux anglophones de souche n’est pas nouvelle. Sous prétexte que son caractère minoritaire ne lui permettrait pas d’étendre la loi 101 aux cégeps, le gouvernement Marois avait déjà introduit cette notion dans le projet de loi no 14. Si leur capacité d’accueil devait être limitée, il prévoyait la définition de « critères » et de « priorités » dans la sélection des étudiants « pour respecter la clientèle de langue anglaise pour laquelle avait été constitué l’établissement par le gouvernement ».

En commission parlementaire, l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec (ACSAQ) avait fait à la ministre Diane de Courcy le même reproche que la Fédération des cégeps adresse aujourd’hui à M. Lisée, c’est-à-dire de faire indirectement ce qu’il n’ose pas faire directement. Si l’extension de la loi 101 aux cégeps est nécessaire à la protection du français, aussi bien agir franchement.

D’ailleurs, si le principe d’établir le financement en fonction des besoins de la communauté anglophone historique vaut pour le cégep, pourquoi devrait-il en être autrement à l’université ? En 2013, une étude commandée par Option nationale avait établi que les universités de langue anglaise accueillaient 25 % des étudiants et obtenaient 29 % du financement, alors que les anglophones de souche ne représentaient que 8 % de la population.

     

Ménager la chèvre et le chou est un art que tout politicien doit apprendre à maîtriser, mais cela est particulièrement impératif pour un chef du PQ, où la volonté des militants est fréquemment en porte à faux avec le souhait de la population. Selon le sondage Léger-Le Devoir effectué cet été à l’occasion du 40e anniversaire de la loi 101, seulement 31 % des francophones sont favorables à son extension aux cégeps, mais on peut penser que la proportion d’électeurs péquistes et, plus encore, de militants péquistes est nettement supérieure.

En revanche, 62 % des francophones et sans doute davantage de péquistes estiment que les dispositions relatives à l’affichage commercial devraient être renforcées. Au congrès de 2011, Pauline Marois et l’ensemble de la direction du PQ avaient été pris complètement par surprise quand une majorité avaient résolu de recourir à la clause de dérogation pour rétablir la règle de l’unilinguisme français. On avait forcé les délégués à reprendre le vote, en évoquant le pire s’ils ne changeaient pas d’avis. Le sujet sera débattu à nouveau au congrès de la fin de semaine. Si le cégep anglais est devenu un « bar ouvert », que dire des murs et des vitrines de la métropole ?

41 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 7 septembre 2017 01 h 09

    Alice au pays des... cauchemars(!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

    • Patrick Boulanger - Abonné 7 septembre 2017 10 h 55

      Sans commentaires? Votre titre est un commentaire en soi.

  • Gaetane Derome - Abonnée 7 septembre 2017 02 h 07

    Et pourquoi les CEGEP anglophones?

    Est-ce parce que le français,surtout en lecture et écriture,est devenu trop difficile pour les plus jeunes?Si c'est pour cela c'est qu'on l'enseigne mal maintenant au primaire et secondaire.Les programmes en éducations changent tout le temps...et pas toujours pour le mieux.Par ailleurs,il faut que les jeunes lisent en bas âge mais le téléphone intelligent et les médias sociaux causent beaucoup de distractions,quand ce n'est pas les jeux vidéos.
    Qu'on ne me dise pas que les jeunes veulent aller aux CEGEP anglophones pour apprendre l'anglais,ils savent déja presque tous parler cette langue plutôt facile a apprendre.Et si vous ne me croyez pas,allez voir les médias sociaux ou les jeunes communiquent bien souvent en anglais.
    Alors,quelqu'un a une autre idée que la-mienne?

    • J-Paul Thivierge - Abonné 7 septembre 2017 13 h 15

      Selon moi, Tous les Québécois devraient être multilingues.
      Tous devraient bien connaître et maitriser en priorité le Français
      l'enseignement du Français langue seconde pour les anglos [ loi 101 ]
      doit permettre à tous ces étudiants de bien maîtriser le Français
      pour passer les examens du ministère
      et une condition incontournable pour obtenir leur DES.

      Comme partout dans le monde l'anglais est un moyen quasi mondial de se comprendre
      l'enseignement de l'anglais, langue seconde doit être amélioré dès le début du cours primaire
      pour les francophones et allophones que ceux si soient efficacement bilingues
      et aient réussis leur examen d'anglais à la fin du primaire avant leur arrivée au secondaire.

      Si l’anglais était enseigné plus intensivement et efficacement aux francophones et allophones du Québec comme le Français est efficacement enseigné aux anglophones bientôt la majorité des Québécois nés depuis l’an 2000 [ X,Y,Z ] seraient bilingues et même multilingues.

  • Diane Gélinas - Abonnée 7 septembre 2017 03 h 25

    La raison d'être du PQ : l'article 1 du programme.

    "À la veille d’un congrès, une loi non écrite impose à un chef du PQ de défendre la langue française avec une ardeur inversement proportionnelle à son empressement de tenir un référendum sur la souveraineté."

    À mon avis, le 22% d'intentions de vote est le résultat du manque d'empressement à faire l'indépendance plutôt qu'aux hésitations équivoques face à la défense du français. On aura beau insister sur l'importance de la langue française au Québec, les indépendantistes craignent surtout le report d'un futur référendum à 2022, sans tenir compte d'éventuelles circonstances favorables.

    Le PQ doit résister à s'encarcaner lui-même par une promesse contre-productive de ne pas tenir de référendum, surtout dans l'éventualité où le vent tournait et qu'une occasion propice à l'indépendance se présentait entre 2018 et 2022.

    Pour contrer cette apparente abdication perçue par de nombreux militants et sympathisants du PQ, le Congrès pourrait consentir qu'advenant l'élection d'un gouvernement péquiste majoritaire en 2018, ce dernier serait disposé à tenir une ou des consultations sur initiative populaire à la suite d'une pétition signée par un nombre X de Québécois, s'inspirant incidemment de la proposition passée d'Alexandre Cloutier.

    Ainsi, le PQ pourrait adopter la proposition Lisée de ne pas initier lui-même de référendum avant 2022, tout en évitant de se retrouver pieds et poings liés devant une situation où la population exprimerait clairement sa volonté d'être consultée.

    • Jean-Pierre Roy - Abonné 7 septembre 2017 09 h 27

      La réalisation de l'indépendance du Québec par des moyens démocratiques est la vocation du Parti Québécois.
      Si le Parti Québécois ne s'en tient pas à sa vocation, il n'est qu'un autre parti provincialiste.

  • Sylvain Bolduc - Abonné 7 septembre 2017 06 h 58

    Sans intérêt

    Il n'y a plus d'intérêt à vous lire M. David, vous êtes tellement prévisible!

    Parlez-nous donc plutôt du choix des candidats des adversaires de votre victime favorite plutôt.

    Ça serait honnête.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 septembre 2017 10 h 24

      Oui en particulier des candidats du PLQ et de la CAQ qui sont obligés de rendre leur tablier...

      Mais ce serait trop simple.

      Alors on ressort la masse pour pourfendre le PQ...

      C'est lassant de vous lire.

    • Patrick Boulanger - Abonné 7 septembre 2017 11 h 03

      « Il n'y a plus d'intérêt à vous lire M. David »?

      M. Bolduc, est-ce la dernière fois que l'on lit un commentaire de vous en réaction à un écrit de Michel David?

    • Patrick Boulanger - Abonné 7 septembre 2017 11 h 11

      M. Bolduc, Michel David est pour le renforcement de la loi 101. Conséquemment, il n'est pas étonnant que sa chronique d'aujourd'hui est en lien avec cette idée. Le congrès du PQ s'en vient...

    • Pierre Beaulieu - Abonné 7 septembre 2017 15 h 15

      Ben Oui! À défaut de parvenir à élaborer une argumentation sensée contre l'indépendance ou la séparation, on dénigre le chef sur tout ou rien.
      Il y en a un qu'on avait démoli à coup de Monsieur et ça avait marché! Fallait être petit non?
      Maintenant avec M. Lisée, c'est ce qu'il aurait dit ou aurait pu dire ou, encore mieux, ce qu'on pense qu'il aurait voulu dire.
      C'est comme cela qu'on connait mieux les gens qui utilisent ces stratagèmes.

    • Patrick Boulanger - Abonné 7 septembre 2017 20 h 57

      @ M. Beaulieu

      M. Beaulieu, M. David est indépendantiste.

  • Michel Lebel - Abonné 7 septembre 2017 07 h 09

    La limite aux astuces


    L'idée de limiter l'accès au ''bar ouvert'' peut peut-être contribuée à donner un bon vote de confiance à M. Lisée, mais elle est fort mauvaise pour l'image et la réputation du chef. En proposant de faire indirectement ce qu'on n'ose pas faire directement, le chef du PQ montre une fois de plus son caractère astucieux. Mais trop c'est trop. La population en général n'aime pas qu'on joue fréquemment avec elle avec des astuces. D'où impopularité de Jean-François Lisée.

    M.L.

    • André Nadon - Abonné 7 septembre 2017 10 h 15

      M. Lebel, vous savez comme tous ceux qui s'intéressent à la politique, que la véritable raison de l'impopularité de Jean-François Lisée découle du fait que la très grande majorité des médias est contrôlée par des fédéralistes qui font beaucoup d'efforts pour noircir le PQ et passer sous silence, les gaffes des gouvernements fédéralistes. Même les journaux régionaux font un effort particulier pour ignorer les communiqués des partis souverainistes ou de publier ces communiqués après les évènements qu'ils annoncent. Je peux vous le confirmer, pour l'avoir vécu à maintes reprises.
      C'est très astucieux, n'est-ce pas? Vous en conviendrez, vous qui faites partie de cette élite si noble qui veut le bien du peuple aussi bien au propre qu'au figuré . !!

    • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 7 septembre 2017 11 h 01

      Michel Lebel

      comme si la Fédération des CEGEPs ne jouait pas d'astuce en décriant ce projet de JF Lisée, alors que tout ce qu'elle veut, c'est son financement à partir du nombre d'étudiants dans ses établissements. Ne faites pas de désinformation, ne faites pas comme Michel David, digne de la Presse à Desmarais.