Le prix du «cheap speech»

La recrudescence du discours extrême observée depuis quelque temps tient à une pluralité de causes. Mais elle ne semble pas étrangère aux mutations profondes de l’environnement de production et de circulation de l’information induites par « l’Internetisation » de nos sociétés. Elle est aggravée par l’attitude de laisser-faire qui tient lieu de politique à l’égard des transformations induites par le numérique.

En 1995, en pleine époque où l’émerveillement suscité par Internet régnait sans partage, le professeur de droit Eugene Volokh publiait dans la revue de droit de l’Université Yale un article intitulé « Cheap Speech and What It Will Do » (Le discours « bon marché » et ce qu’il va engendrer). Le texte développait la thèse selon laquelle la généralisation d’Internet et des procédés de traitement de l’information qui y sont associés sonnait la fin du caractère onéreux de la prise de parole dans les sociétés développées.

L’auteur prévoyait que le contexte généré par Internet habiliterait de plus en plus de personnes à disposer d’une tribune. Les auditeurs disposeraient de choix pratiquement illimités. Volokh évoquait également le transfert vers des intermédiaires du pouvoir détenu jusque-là par les médias à l’égard de ce que le public a la possibilité de voir, de lire et d’entendre. Il parlait aussi de l’éviction des journaux du marché des petites annonces de même que le fin ciblage des messages publicitaires rendu possible par les traitements massifs des données générées par les interactions numériques.

Tout en reconnaissant les indéniables bénéfices de cette tendance lourde en faveur du « cheap speech », l’auteur remarquait que les groupes extrémistes pourraient être parmi les bénéficiaires de cette modicité du coût d’accès aux audiences que procure désormais l’espace numérique. Le contrôle accru des individus sur ce qu’ils reçoivent en ligne les habilite à préférer des informations de camelote à celles que proposent les médias fonctionnant selon des normes élevées de vérification.

Les médias ébranlés

Dans un article à paraître dans la First Amendment Law Review, sur le « cheap speech » et ce qu’il a fait à la démocratie, Richard Hasen constate ces jours-ci que le phénomène a engendré pire que les maux redoutés par Volokh.

L’environnement du « cheap speech » a radicalement ébranlé le modèle économique des médias. La viabilité des médias traditionnels est fondée sur la constitution d’auditoires de masse qui pouvaient être ensuite valorisés auprès d’annonceurs. Il y a eu un déplacement massif de revenus vers les plateformes comme les médias sociaux et autres agrégateurs, qui pour la plupart ne produisent pas de contenus. Les revenus autrefois gagnés par les médias sont désormais captés par les plateformes comme Google ou Facebook qui, elles, sont en mesure de valoriser l’attention que les internautes portent aux contenus.

Tout cela contribue à fragiliser les médias fondés sur la production de contenus validés selon des méthodes éprouvées. Cette tendance s’est accompagnée d’une recrudescence de sites proposant des contenus principalement destinés à capter l’attention des internautes, notamment en les confortant dans leurs croyances. Le contrôle de ce qui est effectivement vu par les individus échappe de plus en plus à ceux qui exercent un contrôle de la validité de ce qui est diffusé. Voilà réunies les conditions propices au foisonnement sans précédent de « fausses nouvelles ».

Aux États-Unis (et sans doute au Canada), le recul de la presse locale a affaibli la capacité des médias à se livrer à une réelle surveillance des activités des élus locaux. De même, le faible coût de la présence en ligne a rendu plus accessible la diffusion du discours extrême et haineux qui existait bien avant Internet. La disponibilité d’Internet a ouvert des possibilités sans précédent de diffusion aux groupes extrémistes comme le Ku Klux Klan et autres hordes racistes. Les médias sociaux réduisent les coûts de l’action collective. Cela vaut pour le meilleur mais aussi, hélas, pour le pire.

Repenser les conditions du numérique

Face au triomphe du « cheap speech », on mesure l’ampleur du défi de repenser les conditions dans lesquelles se déroulent les échanges au sein de l’espace public. Le contexte technologique associé à Internet a engendré des normes par défaut qui fragilisent les médias fondés sur des processus de validation. Les équilibres entre les droits et libertés s’en trouvent menacés.

Le risque du numérique est surtout lié à la transformation de l’espace public. À voir les mutations engendrées par ce contexte de « cheap speech », le laisser-faire est un luxe que les démocraties ne peuvent se permettre. Une politique numérique digne de ce nom doit proposer des actions cohérentes sur ces difficiles enjeux.

12 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 5 septembre 2017 06 h 08

    Hauts critères

    Le resserrement des normes d'utilisation de l'espace numérique exigera doigté et hauteur de vue, des critères exigeants quand on sait l'opportunisme démontré par maints élus et le profit électoral que plusieurs d'entre eux tirent du "cheap speech" et de la polarisation que ce phénomène engendre.

    • Daniel Faucher - Abonné 5 septembre 2017 13 h 13

      Radio-Canada a un sérieux effort de redressement à faire de ce côté dans son site internet accessible gratuitement à tout le monde. Je suis souvent gêné de lire ce que j'y trouve...

  • Sylvain Auclair - Abonné 5 septembre 2017 07 h 19

    La presse locale...

    a-t-elle vraiment contrôlé les élus locaux, obligée comme elle l'était de vivre de publicités, entre autres les avis publics?

    • Daniel Faucher - Abonné 5 septembre 2017 13 h 21

      Vu d'une "région", la réponse à votre question est clairement oui. Les hebdos locaux ne veulent pas être mêlés à des controverses locales avec les élus municipaux, les Chambres de commerce, etc. Cela pourrait leur faire perdre la publication des Bulletins municipaux mensuels ou bi-mensuels, la publicité des gens d'affaires, etc. De plus, il n'y a pas de recherches sérieuses de la part de leurs journalistes, par manque de formation et-ou par manque de moyens financiers et il n'y a plus, depuis longtemps, d'éditoriaux qui, jadis, permettaient aux citoyens d'avoir un certain recul critique par rapport aux événements immédiats. Évidemment, je ne parle pas ici des éditoriaux des propriétaires de journaux d'il y a longtemps... qui étaient le plus souvent inféodés aux divers partis politiques supralocaux.

  • Christian Dion - Abonné 5 septembre 2017 09 h 38

    Confiance dans les médiats dits traditionnels.

    Dans un récent sondage, près de 80% des américains disaient ne pas faire confiance
    aux médiats traditionnels. J'interprète plutôt cela comme l'excuse facile pour dissimuler une totale et navrante paresse intellectuelle.

    Christian Dion, abonné.

  • Marc-André Laramée - Abonné 5 septembre 2017 09 h 42

    Un problème facile à résoudre

    Il faut simplement moderniser notre système d'éducation pour y inclure, entre autre, des cours de pensée critique à l'âge de l'information... il y a longtemps que ça aurait dû être fait!

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 5 septembre 2017 10 h 00

    Générateur de « fausse nouvelle »

    Les informations communiquées ici (articles, concept, auteurs) sont très pertinentes, mais le chroniqueur néglige une dimensions importante : Internet n'a pas le monopole des « fausses nouvelles ». La rigueur intellectuelle, même si c'est paradoxalement dans un journal qu'on l'exprime, serait de rappeler que les médias mentent généralement ou déforment la réalité. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Kristina Borjesson («Blacklist» ou «Mediacontrol»), tant que l'on ne menace pas les intérêts de l'élite, on ne sera pas censuré, mais il suffit qu'on le soit pour que le monde des médias vous ignore ou vous discrédite.

    Un exemple de petit mensonge québécois, mais avec une grande signification : lors de l'adoption de la loi spéciale en 2012, le journal La Presse a rapporté dans son fil de nouvelle sur une manif de nuit que les manifestants avaient lancé des «projectiles» sur un camion de pompier (dans les faits, ce sont des bouteilles de verre dans un feu qui éclataient). L'information venait probablement du SPVM que La Presse n'a pas vérifiée, alors que le journal disposait d'une journaliste sur le terrain. Le lecteur pouvait donc être appelé à croire que l'information était «validée» par la journaliste, laquelle ignorait ce que le pupitre diffusait en relayant, sans filtre, l'interprétation d'un centre de pouvoir (la police), que normalement les médias «devraient» surveiller.

    Conséquence : le lendemain, Pierre Moreau déclarait sur toutes les tribunes, ce qui allait être repris en boucle, que l'on ne pouvait pas mettre la villet en feu et attaquer ensuite les pompiers (à peu de chose près). Imaginez en région l'effet de cette déclaration alors qu'on sait que la population estime les pompiers.



    Imaginez maintenant quand on dépend des agences de presse... Les médias parlent de «fausses nouvelles», mais quoique l'on dise sur Trump, ce sont les premiers à en faire avec «l'ingérence russe».

    Le risque, c'est la censure, pas les «fausses nouvelles»...