Faire la morale aux médias

La dénonciation véhémente d’une décision du Conseil de presse du Québec (CPQ) par le journal La Presse met en lumière la crise qui touche la déontologie médiatique. La Presse dénonce une décision la blâmant sévèrement de même que son journaliste Philippe Teisceira-Lessard. Le CPQ a estimé que l’intérêt public ne justifiait pas de rendre compte de certains faits relatifs à Karla Homolka, autrefois reconnue coupable de meurtre au terme d’un retentissant procès.

Appliquant une conception très restreinte de l’intérêt public, le CPQ estime « qu’aucun nouvel événement ne venait justifier le dévoilement des informations et que l’article s’apparente ainsi davantage à du voyeurisme qu’à un texte justifié par l’intérêt public. Cette fenêtre ouverte sur la nouvelle vie de Karla Homolka ne peut qu’impliquer, en raison des éléments d’informations qui foisonnent, son noyau familial incluant ses enfants et son conjoint, qui évoluent et interagissent avec le voisinage. Ces personnes sont ainsi stigmatisées, malgré elles, par le passé de leur mère ou conjointe ».

Dans sa décision, le CPQ substitue son évaluation à celle du journal. Retenant une vision étendue du droit à la vie privée et de ce qu’il comprend de l’intérêt des enfants de Mme Homolka (qui ne sont pas nommés dans l’article litigieux), il néglige de se demander si la démarche journalistique ayant conduit à la publication demeurait dans la fourchette du raisonnable.

C’est une illustration de la façon dont le CPQ examine le bien-fondé des plaintes qu’il reçoit. Au lieu de se demander si le média a agi à l’intérieur des limites du raisonnable, le CPQ se comporte comme un groupe de pression. Il applique une conception bien arrêtée du « bon » journalisme. Il privilégie les intérêts de ceux qui préfèrent ne pas être mentionnés dans les médias, même s’ils ont été impliqués dans des événements d’intérêt public ou revêtant un intérêt historique.

Le pluralisme

Dans une société démocratique, il coexiste plusieurs façons d’envisager ce qui constitue un « bon » travail journalistique. La liberté de presse n’est pas réservée à ceux qui font du « bon » journalisme pas plus que la liberté de religion n’est l’apanage de ceux qui pratiquent la « bonne » religion ! Comment promouvoir le pluralisme de l’information lorsque tous sont en pratique forcés d’adhérer aux mêmes visions de ce qui constitue un bon travail d’information journalistique, à la même vision de l’intérêt public ?

Dans les milieux journalistiques, les conceptions éthiques diffèrent. Il coexiste des visions différentes à l’égard de ce qui est constitutif de pratiques correctes. Déterminer si un comportement est fautif en s’appuyant sur une seule des conceptions sans considérer les autres équivaut à imposer la même éthique à tous les journalistes, à tous les médias. C’est faire peu de cas de la liberté de presse.

Chercher ainsi à imposer une vision unique engendre des risques pour le pluralisme de l’information. Les positions du CPQ sont parfois importées par les tribunaux. Ceux-ci ont parfois interprété les lois en prenant appui sur les évaluations du CPQ ou d’autres instances à caractère déontologique. Par exemple, invoquant une évaluation « déontologique » la Cour suprême a jugé que l’impolitesse d’un média à l’égard d’un relationniste constituait une faute civile. Le CPQ lui-même il y a plusieurs années avait ouvert la porte à la censure en préconisant que les médias ne devaient pas diffuser l’image d’une personne, même circulant dans l’espace public. Les tribunaux l’ont suivi dans cette piste liberticide. Depuis, le Québec est l’un des rares endroits sur le continent où il est a priori illégal pour les médias de montrer le visage de personnes évoluant dans l’espace public !

Perte d’autorité

Cette tendance du CPQ à restreindre l’espace de la liberté de presse n’est probablement pas étrangère au fait que des médias décident de ne plus se sentir concernés par ses opinions. D’autres se demandent en quoi la qualité de l’information est bien servie par un organisme qui semble de plus en plus se complaire dans une vision étroite du droit du public à l’information.

Le CPQ est un organisme sans but lucratif. L’adhésion à celui-ci est volontaire. En principe, les médias ne sont pas légalement tenus d’obtempérer à ses directives ou souscrire à ses évaluations. Les normes que le CPQ déduit de ses conceptions éthiques ne sont pas des règles de droit. Ce sont des opinions reflétant les valeurs de ceux qui s’en font les promoteurs.

Faute pour lui de reconnaître qu’il y a plusieurs façons d’accomplir un bon travail journalistique, que les évaluations que l’on peut faire de l’intérêt public peuvent différer, il est à craindre que le CPQ perde encore plus de l’autorité morale qu’il a déjà eue. C’est pourtant le seul levier dont il dispose pour promouvoir le droit du public à l’information, s’il y croit encore.

10 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 août 2017 04 h 00

    Le droit de refaire sa vie

    À la suite d'un crime sordide, Mme Karla Homolka a choisi de vivre anonymement au Québec par qu'elle y était moins connue.

    Autrefois, les aventuriers recherchés dans un pays pouvaient refaire leur vie à l’autre bout du monde. Avec la mondialisation, il ne reste plus d’endroits secrets où les êtres ostracisés — même à juste titre — ont une dernière chance d’accomplir quelque chose de positif autour d’eux.

    Si on peut me prouver que cette personne est toujours animée d'intentions criminelles, parfait, parlons d'elle. Sinon je n'ai que du mépris pour ceux qui veulent faire carrière en détruisant la vie des autres, fussent-elles d'anciennes criminelles.

    Les journalistes, tout comme les humoristes, n'ont pas tous les droits.

    • André Joyal - Abonné 29 août 2017 16 h 56

      Je suis totalement en accord avec vous M.Martel. Il faut dénoncer le journalisme de teinte tres jaunatre.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 août 2017 07 h 00

    De la fourchette du raisonnable


    Ce que monsieur Trudel reproche au CPQ, c'est de ne pas faire sien le relativisme moral qu'il semble vouloir opposer à toute forme de censure « liberticide ». Il est assez curieux de l'entendre à son tour jouer de la fourchette du raisonnable dans la vie privée de ces gens en se péoccuppant seulement qu'un organisme ose s'imposer (et à ses pauvres membres sans défenses) des normes déontologiques déterminées, plutôt que de se donner la peine d'apprécier lui-même non la valeur d'une doctrine morale ou l'autre mais la balance des droits fondamentaux inscrits dans nos chartes.

    Si la diversité des théories éthiques justifie à ses yeux que le CPQ doive s'abstenir de prétendre donner une force de constrainte quasi légale à ses avis, pourquoi les tribunaux judiciaires ou administratifs ou autres organismes de contrôle ne devraient-ils pas en faire autant ?

    Personne n'a à faire la morale à qui que ce soit.
    Libarté.

  • Jacques Houpert - Abonné 29 août 2017 08 h 47

    Merci au CPQ

    Revenons-en aux faits.

    La Presse a été sévèrement réprimandé par le Conseil de presse du Québec suite à un article de son journaliste qui avait signalé la présence de Karla Homolka dans l’école que fréquentaient ses enfants.

    Selon La Presse « il était d’intérêt public que les parents de cette école sache avec qui leurs enfants risquaient d’entrer en contact en se rendant à l’école ».

    La Presse devrait-elle également enquêter sur les habitudes de madame Homolka en matière d’approvisionnement et de divertissement ?

    Serait-il d’intérêt public de savoir quelles épiceries, quelles stations-service et quels salons de quille Mme Homolka fréquente afin d’éviter aux lecteurs de La Presse d’être en contact avec une personne potentiellement dangereuse ?

    Et quand Karla Homolka sera admise dans un CHSLD quelque part au Québec, sera-t-il d’intérêt public qu’un journaliste de La Presse mette en garde les membres des familles qui visitent leurs parents âgés ?

    Si la liberté de presse ne peut souffrir les limites raisonnables que lui impose l’intérêt public, sur quelle autre base pourrons-nous établir la différence entre un journaliste et un fouille-merde ?

    Merci au CPQ de tracer la ligne à ne pas franchir.

  • Jacques Morissette - Abonné 29 août 2017 10 h 06

    Le sensationalisme, c'est vendeur, mais...

    Le sensationnalisme, c'est vendeur, mais...
    J'ai vu un film il y a quelques jours, l'histoire d'un type qui voulait réussir dans le reportage vidéo: Le rôdeur. L'Agenda du Devoir le décrit: «É.-U. 2014. Drame de moeurs de Dan Gilroy avec Jake Gyllenhaal, Rene Russo, Riz Ahmed. - À Los Angeles, un oiseau de nuit asocial s’improvise caméraman pigiste pour une télévision locale friande d’images sensationnelles de crimes et d’accidents.»
    Il voulait tellement réussir qu'il trafiquait la réalité, faisant du sensationnalisme, pour vendre. Idéalement, c'est de cela que le monde journalistique devrait s'éloigner. Tout bien considéré, l'idéal serait d'éduquer les gens au quotidien, mais ça n'est pas toujours vendeur, je sais.

  • Jacques Keable - Abonné 29 août 2017 13 h 31

    Les oeillères du droit

    Non sans arrogance, Me Trudel reproche au Conseil de presse de vouloir définir ce qu’est le «bon journalisme». L’ennui, c’est que tel est justement le mandat, ou la mission du Conseil : «double mandat de tribunal d’honneur et d’organisme conseil en matière de droit du public à une information libre et de qualité. (…) protection de la liberté de la presse et défense du droit du public à une information de qualité.»
    Le Conseil promeut la liberté de presse, cela va de soi, mais il encourage aussi la «qualité» de cette presse. C’est pour cela qu’il existe. Or, la «qualité», n’en déplaise à Me Trudel, n’est pas le fruit inévitable de la liberté. L’humoriste (sic) Mike Ward l’a bien démontré. On peut certes débattre du jugement que porte le Conseil, dans tel ou tel cas, sur sa définition de la «qualité» d’une information, mais il est absurde de lui contester son droit d’essayer de le faire, puisque tel est son mandat. On peut très certainement critiquer les décisions du Conseil, mais on ne peut lui reprocher de respecter son mandat.
    S’il n’existait que pour défendre, dans l’abstrait, la liberté de presse, il serait superfétatoire, puisqu’on ne manque pas de Julius Grey et de Pierre Trudel pour s’en charger comme d’une mission divine.
    Mais voilà : il y a aussi une vie, après les strictes règles de droit !

    Jacques Keable, abonné