Maux d’école

L’école québécoise réussit de belles choses, mais elle a aussi des ratés. L’affaire des notes gonflées l’a encore rappelé ce printemps. Selon un sondage de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), des notes attribuées aux élèves seraient augmentées par les directions d’école pour améliorer les taux de réussite. Près de la moitié des enseignants ont dit avoir été touchés par cette manoeuvre, ce qui a fait conclure à Sylvain Mallette, président de la FAE, que « l’évaluation des élèves au Québec, c’est un grand mensonge ».

Ce n’est là, pour reprendre le cliché, que la pointe de l’iceberg. Les enseignants, souvent, n’attendent pas la direction pour gonfler les notes. La pression sociale suffit. Aujourd’hui, dans le système scolaire québécois où le redoublement est devenu une rareté, faire échouer un élève relève de la hardiesse. L’enseignant qui ose prendre une telle décision sait qu’il devra affronter, dans le rôle du méchant de l’histoire, les parents et la direction d’école.

Dans un système où le droit à l’école s’est transformé en droit à la réussite, le lâcher-prise est plus reposant et assure une meilleure réputation à l’évaluateur. Cela explique, notamment, que des diplômés du secondaire, voire du collégial ou de l’université, peinent à écrire sans multiplier les fautes.

Le cas français

Quand on se compare, dit un autre cliché, on se console. La lecture d’un récent essai d’Augustin d’Humières, professeur de lettres classiques (latin et grec) dans un lycée français, confirme l’adage. Pamphlet contre les déficiences de l’école républicaine française, Un petit fonctionnaire illustre que les problèmes de l’école québécoise ne lui sont pas spécifiques. Ça console ou ça déprime encore plus, c’est selon.

 

Pour d’Humières, l’examen du bac français relève lui aussi du « grand mensonge ». Il sert à « sauver les apparences ». Il « n’évalue ni la maîtrise de la langue française, ni la capacité à faire vivre un texte ou à rédiger deux pages dans un français correct, ni une maîtrise minimale de la chronologie, sans quoi la moyenne nationale de cette épreuve serait proche de 3 sur 20… »

Le bac français n’évalue ni la maîtrise de la langue française, ni la capacité à faire vivre un texte ou à rédiger deux pages dans un français correct, ni une maîtrise minimale de la chronologie, sans quoi la moyenne nationale de cette épreuve serait proche de 3 sur 20...

 

Le but de l’école française actuelle, affirme d’Humières, est de faire passer les élèves, même s’ils ne savent rien. Le redoublement, là comme ici, a mauvaise presse, les absences fréquentes des élèves en classe sont rarement sanctionnées et le droit au diplôme s’impose. Les élèves arrivent donc au lycée — l’équivalent de notre collégial préuniversitaire — avec d’importantes lacunes en français, en histoire et en science, parce que bien des enseignants, sous la pression sociale, « ont intégré le fait que le métier ne consistait plus qu’à “gérer des flux” en divertissant les élèves ».

En France, selon d’Humières, le recrutement des enseignants se fait en fonction de leur docilité au système, d’où le titre de l’essai. Si l’école française survit malgré tout, explique l’essayiste, elle le doit aux enseignants qui conservent « assez de foi en leur métier pour prendre leurs distances avec les programmes et le cadre qu’on [prétend] leur imposer ».

Noyer l’essentiel

L’évaluation laxiste, en effet, ne résume pas le problème de l’école française. L’ignorance des élèves diplômés tient aussi à « la multiplication des matières, des filières, entre lesquelles l’enfant [doit] choisir comme dans un supermarché, au nom de la sacro-sainte “liberté” de l’élève », à « la priorité donnée au projet, à l’expérimentation hasardeuse », qui rendent le « savoir volatil, éclaté, absurde », avance d’Humières par la voix d’un chercheur américain fictif qui sert ici de révélateur. Cet esprit de supermarché scolaire, qui finit par noyer l’essentiel, c’est-à-dire la langue, l’histoire et la science, caractérise aussi le système québécois.
 

Nous les connaissons et surtout nous savons ce que nous leur avons transmis de la France: rien. Ni une langue, ni une histoire, ni des textes, ni des mots. Nous les avons laissés sans la moindre défense face aux discours des fanatiques et des puissances d’argent.

Augustin d’Humières ne plaisante pas. Pour lui, ce système qui échoue à transmettre les savoirs nécessaires à l’esprit critique explique que bien des jeunes Français soient réceptifs aux discours de radicalisation, islamiste ou autres. Le vide de l’école appelle ce contenu compensatoire. Pour un prof, se taire devant ce phénomène équivaut, affirme d’Humières, à se comporter comme un petit fonctionnaire collabo.

Peu enclins à ce type de radicalisation pour le moment, les jeunes Québécois qui sortent de nos écoles n’en sont pas moins, trop souvent, incultes et démunis d’esprit critique devant le règne d’une idéologie commerciale qui décervelle. Les enseignants sont au front, mais nous sommes tous responsables.

Un petit fonctionnaire

★★★

Augustin d’Humières, Grasset, Paris, 2017, 144 pages

5 commentaires
  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 août 2017 09 h 26

    Biais de confirmation


    « l’évaluation des élèves au Québec, c’est un grand mensonge »

    Quoi de mieux, pour confirmer le pseudo-constat de Sylvain Malette, que d'invoquer un autre « sage » évoluant dans un autre contexte que le nôtre. Si les idées toutes faites sont les mêmes, la preuve est faite qu'elles sont justes.

    Misère.

  • Jacques Morissette - Abonné 5 août 2017 10 h 45

    Sauver les apparences.

    Il y a certainement des profs que ça ne dérangent pas de tronquer les notes, pour se faciliter la vie. Il y en a d'autres qui ont dû un jour ou l'autre, par contre, plier sous le joug de cette réalité et ne pas entrer en conflit avec la mode du jour. J'ai lu dans un livre en neurosciences qu'il y a parfois en chacun de nous des rivalités entre nos émotions et la raison. Dans le cas des profs qui ont dû se plier à la mode du jour, c'est donc la raison qui a gagné, peut-être même parfois au détriment de la santé psychologique de certains.

  • Marc Therrien - Abonné 5 août 2017 11 h 28

    Pour ajouter à la bibliographie sur le sujet


    On ne saurait dire si c’est effectivement un peu consolant ou toujours si désolant d’observer ce phénomène ailleurs qu’au Québec. Pour continuer de s’occuper de ce qui nous concerne ici au Québec, on pourra lire le dernier livre de Joëlle Tremblay intitulé « L’inéducation » qui dénonce l’industrialisation de notre système d’éducation. Tout comme Réjean Bergeron, dont on lit parfois des articles dans ce journal, elle enseigne la philosophie au collégial. Elle s’ajoute donc aux enseignants qui sont au front pour essayer de faire en sorte que la servitude volontaire des personnes aux diktats de l’idéologie néolibérale se fasse après une délibération approfondie avec soi-même et les autres pour devenir un choix éclairé plutôt que de devenir une condition humaine imposée par défaut d’être capable d’en imaginer et d’en penser une meilleure.

    J’ai bien hâte de la voir en conférence cet automne, car j’ai une ou deux bonnes questions à lui poser, dont celle-ci : est-ce que le monde à venir construit par des incultes sera nécessairement pire que celui d’hier? Quand on regarde les guerres qui se produites sous la gouverne d’hommes d’élite de grande intelligence et culture, on est tenté de chercher ailleurs le matériau du monde meilleur.

    Marc Therrien

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 août 2017 14 h 03

      J'ai beaucoup d'estime pour les gens qui se portent au front. J'en ai moins pour ceux qui s'y avancent pour faire la leçon et réclamer des autres qu'ils déclarent leur allégeance aux forces du bien à l'encontre de ce qu'ils stigmatise sous le vocable didéologie néolibérale. Je ne les mettrai pas dans ma bibliographie.

  • Jean Richard - Abonné 5 août 2017 12 h 34

    Un mensonge ? Mais encore...

    « l’évaluation des élèves au Québec, c’est un grand mensonge »

    Quel mensonge ? Ce faux scandale des notes gonflées ?

    Il y a eu dans ce débat d'il y a quelques mois un grand absent : l'esprit critique qui aurait mené à certaines remises en question, entre autre de cette école qui passe plus de temps à évaluer qu'à enseigner.

    C'est l'école qui devrait redoubler, pas les élèves. Car c'est l'école qui a failli, pas les élèves. Les enfants ont une capacité d'apprendre remarquable et pourtant, il se pourrait que les trois-quarts de ce qu'ils savent, ils l'ont appris en dehors de l'école. Trop préoccupée à toujours évaluer si l'enfant a bien emmagasiné dans sa mémoire les maigres connaissances transmises, l'école ne consacre à l'apprentissage réel que bien peu de temps.

    L'école a aussi failli a créer chez l'enfant le plaisir d'apprendre, laissant à d'autres le champ libre pour contrôler l'univers culturel de ces enfants qui deviennent manipulables.

    Enfin, l'école a failli à créer un cadre d'apprentissage capable d'exploiter adéquatement les talents de l'enfant (et nul n'est dépourvu de talent). Un chiffre magique qui trace une ligne entre l'échec total et la réussite tout aussi totale, ça pourrait avoir quelque chose à voir avec le haut taux de décrochage scolaire. Comment convaincre l'enfant qui s'est fait dire qu'il avait tout faux puisqu'il doit passer un an de plus pour arriver au même niveau que ses amis ou collègues ?

    Un mensonge les notes gonflées ?

    Se pourrait-il qu'en réalité, ceux qui en ont fait un scandale et qui militent en faveur du redoublement traditionnel soient en réalité des gens qui veulent attribuer toute la responsabilité de l'échec à l'enfant. Proclamer héros un enseignant qui fait redoubler un élève, c'est un peu pervers.