Comment agir, comment vivre dans l’Amérique de Trump ? En tant qu’Américain, la question me hante quotidiennement avec chaque idiotie lancée par le président, avec chaque déclaration violente et insensée venant de la Maison-Blanche. En tant que journaliste, la question me sera posée formellement le 14 juillet à Autun, en Bourgogne, lors d’un festival de journalisme où j’interviendrai avec Jorge Castañeda Gutman, ancien ministre des Affaires étrangères au Mexique.

Citoyen des États-Unis, je connais mes obligations civiques. Thomas Jefferson, père fondateur de génie, a notamment écrit que « nous n’avons jamais la permission de désespérer du Commonwealth ». J’essaie de prendre à coeur ses paroles lorsque je fais face à la hideuse réalité du trumpisme. À l’époque du débat sur la future Constitution, Jefferson craignait la transformation en dictateur d’un président élu tous les quatre ans sans « principe de rotation » — il redoutait, j’imagine, un homme du genre de Trump.

En revanche, Jefferson croyait en l’idée d’une Amérique telle une expérience toujours inachevée, et il a donc accepté le texte rédigé à Philadelphie en 1787 dans l’espoir qu’il serait amélioré au cours des années par amendements. Effectivement, cela a pris un bout de temps, mais en 1951, le 22e amendement de la Constitution a été ratifié et, depuis, le devoir du président se limite à deux mandats. Or, défendre jusqu’à la mort cette Constitution — bien qu’elle soit en besoin constant de réforme — est la responsabilité principale d’un bon citoyen américain dans l’ère de Trump.

Toutefois, il faut aussi répondre au trumpisme sur le plan pratique. Cela demande un engagement ainsi qu’une analyse plus subtile et moins raide que celle que dénote une simple loyauté à un document du XVIIIe siècle. L’Amérique de Trump est un territoire souillé et déformé non seulement par la vulgarité de son exécutif voyou, mais aussi par ses ennemis comme il faut. J’avoue que je partage parfois les critiques contre notre président qui frisent l’hystérie, hurlées sans arrêt à la télévision par des commentateurs et des comédiens censés travailler au nom de la démocratie. Abêti par la colère, je me trouve souhaitant uniquement qu’on se débarrasse de Trump — sans respecter les circonstances qui l’ont mené au pouvoir. La méthode la plus facile, prônée par de nombreux personnages médiatiques, serait une destitution déclenchée par les affaires entre la famille Trump et la finance russe, ou bien l’entrave à la justice liée au renvoi de James Comey, ancien directeur du FBI.

Malheureusement, ce rêve de renversement rapide ne répond pas au véritable désespoir interdit par Jefferson — le désespoir des petites gens souffrant de délocalisations industrielles, d’une peste de drogues meurtrières, de guerres sans fin, d’un salaire minimum dérisoire, d’écoles publiques en dégradation et d’un système d’assurance maladie de plus en plus coûteux. Parmi la vaste hypocrisie des médias anti-Trump — médias au taux d’audience élevé qui profitent énormément de la conduite bouffonne du président —, celle qui m’agace le plus est l’exploitation des soldats tués et mutilés en Irak et en Afghanistan pour afficher la solidarité du journalisme avec une classe ouvrière qui continue à envoyer ses enfants vers une mort gratuite. J’en ai marre d’écouter des éloges pieux quant au « sacrifice » de ces jeunes hommes (je pense à l’instant à un marine nommé Michael LiCalzi) largués dans des bourbiers lointains au profit de politiciens aussi ignorants de la vraie guerre que George W. Bush, Hillary Clinton et Barack Obama.

La détestation de Trump fait oublier, parmi d’autres horreurs, qu’une coalition républicaine-démocrate a déjà gaspillé autour de 3,7 billions en Irak et en Afghanistan et a sacrifié la vie de presque 7000 soldats américains aux côtés de plus de 52 000 blessés. Aujourd’hui, Bush est considéré comme peintre de portraits presque sérieux et Hillary, comme une martyre féministe. Obama, architecte du fameux « déferlement » de 2009 en Afghanistan — intensification militaire qui n’a servi à rien à part astiquer son image de commandant en chef —, surpasse tous ses rivaux, admiré et regretté comme nul autre personnage politique.

Au lieu d’aborder la vraie maladie américaine, les médias font des reportages comme La connexion russe : au sein de l’attaque sur la démocratie, une émission diffusée la semaine dernière par CNN qui raconte le prétendu complot par Vladimir Poutine pour faire élire Trump par manipulation numérique. Hélas, l’attaque contre la démocratie vient de l’intérieur — promulguée par les patrons des deux partis politiques, les barons de Wall Street et Silicon Valley, et les cadres cyniques des réseaux de télévision.

Ma réponse à la menace de Trump, dans ma présentation à Autun, sera de citer Jefferson au sujet de la menace du despotisme, dans une lettre lors de ses fonctions de ministre à Paris à la veille de la Révolution : « Éduquons et informons la grande masse du peuple… Ce sont les seules garanties certaines pour la préservation de notre liberté. » Et peut-être les seules garanties contre le désespoir.

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 4 juillet 2017 03 h 25

    Le néolibéralisme a pris le pays en otage!

    Au de la du Trumpisme, la tragédie des États-Unis réside dans le néolibéralisme qui a pris le pays en otage, comme vous l'avez exprimé très bien dans votre chronique. «Les barons de Wall Street et Silicon Valley, et les cadres cyniques des réseaux de télévision,» ont produit effectivement le voyou Trump et ses alliés. Malheureusement, les États-Unis sont devenu: «The best democracy that money can buy!»

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 4 juillet 2017 13 h 38

      Oui, bien entendu, le méchant néolibéralisme.

      Mais qu'est-ce qui a fait en sorte que les Américains élisent ce pudding brûlé?

      La peur. Celle envers les Musulmans en particulier.

      Comme quoi, à crier au loup, on finit par mettre les chasseurs au pouvoir...

  • Geneviève Laplante - Abonnée 4 juillet 2017 07 h 24

    Désespéré avec raison

    Ce n'est pas avec plaisir que j'ai lu votre chronique, vous pensez bien, mais avec admiration et sympathie. Vous êtes Américain, moi pas, mais votre plume est trempée dans une lucidité qui vous honore.

    Je n'arrive pas à comprendre que ce bouffon restera à la tête de votre pays durant quatre ans. Il doit bien y avoir une solution que je ne devine pas.

    Dans les conditions actuelles, je partage votre désespérance.

    • Yvon Bureau - Abonné 4 juillet 2017 13 h 05

      J'appuie+++.

      En ce 4e juillet, je crois parfois que Trump va s'autodestituer. Lui-même.
      En affirmant : Vous ne me méritez plus!

      Le pire si ça va plus pire pour lui, comme un certain Bush, il allumera une guerre. Comme ça.

      J'ai choisi de ne pas prendre vacances aux USA ...
      C'est l'$$$ qui le fera tribucher...

  • Diane Germain - Abonné 4 juillet 2017 08 h 23

    Désespérée également

    Pour moi, ce qui me désole le plus et de loin chez Trump est son négationisme envers les changements climatiques. Les guerres sont locales alors que les impacts climatiques sont planétaires.

    La citation de Thomas Jefferson est fort appropriée.

  • Pierre Raymond - Abonné 4 juillet 2017 08 h 56

    « Comment agir, comment vivre dans l’Amérique de Trump ? En tant qu’Américain, la question me hante quotidiennement avec chaque idiotie lancée par le président, avec chaque déclaration violente et insensée venant de la Maison-Blanche. J.R. MacArthur

    D'entrée M. MacArthur, j'aurais préféré lire «...comment vivre dans les États-Unis d'Amérique... » et sans vouloir me mêler des affaires Étatsuniennes, je comprends votre désarroi. C'est aussi très inconfortable pour la souris qui couche avec l'éléphant.

    De ce côté-ci de la frontière, on croyait avoir tout vu après les deux (2) mandats du Président Bush mais je vous avoue que la dernière élection a de quoi couper le souffle, surtout que la réputation de M. Trump était déjà connue de plusieurs.

    Je peux vous assurer qu'au nord du 45° parallèle, plusieurs partagent votre malaise et je vous souhaite bonne chance.

  • Sylvain Bournival - Abonné 4 juillet 2017 10 h 44

    M. MacArthur, j'ai lu votre article comme un assoiffé avale d'un trait un verre d'eau. Puis je l'ai relu trois fois, mais en vain: ma soif demeure. J'espérais être éclairé, mais je n'arrive pas à comprendre ce que vous proposez. Après avoir invoqué la Constitution et Jefferson, vous dites «il faut aussi répondre au trumpisme sur le plan pratique». Puis, vous passez en revue les maux actuels de l'Amérique qui expliquent (peut-être) l'accession de Trump à la présidence. Ce sont les vraies racines du mal d'après vous. Vous écartez donc la solution «facile» (vraiment?) de la destitution et proposez l'éducation de la «grande masse du peuple».

    Objectif noble, mais pour le moins lointain. Est-ce qu'un Trump menteur et sophiste à la présidence en facilitera l'atteinte? Et des maux actuels que vous énumérez, mis à part la délocalisation industrielle, lesquels sont au programme de réformes de Trump? Aucun.

    Alors, je ne comprends pas que vous puissiez écarter la destitution d'un personnage qui nourrit l'ignorance et les préjugés de la «grande masse du peuple» par ses éructations violentes et insensées et qui s'est peut-être rendu coupable de haute trahison. Que vous puissiez du même souffle ternir l'image d'Obama, celui qui a le plus contribué a élever le niveau des débats par sa rhétorique nuancée et civilisée, dépasse l'entendement.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 juillet 2017 20 h 16

      La relecture m'a laissé dans le meme état.Trump fait peur a tous,
      meme a MacArthur...