Raïf Badawi et le blasphème

Depuis maintenant cinq ans, Raïf Badawi croupit dans les geôles d’Arabie saoudite pour avoir commis un blasphème en exprimant sur son blogue des propos critiques sur la religion. Ces jours-ci une campagne de sensibilisation rappelle que ce père de famille subit une violation caractérisée de sa liberté d’expression. Ses enfants appellent les autorités canadiennes à intensifier leurs efforts et leurs interventions pour que cesse cette détention inique. Il importe en effet de maintenir la pression afin que les autorités canadiennes intensifient leurs efforts en vue de le faire libérer.

Mais il ne faut pas oublier que Raïf Badawi est puni sévèrement pour avoir exprimé pacifiquement des propos critiques à l’égard de dogmes religieux. À ce titre, il incarne le combat pour la liberté d’expression.

Le blasphème est un crime que l’on croyait tombé aux oubliettes. Il figure encore dans les textes de loi, même dans les pays qui se targuent de protéger les droits de la personne.

D’un crime envers Dieu, le blasphème est devenu un instrument destiné à prohiber toute critique à l’égard des dogmes institués par ceux qui se prétendent investis d’une mission religieuse.

À l’origine, la notion de blasphème désigne l’insulte à Dieu. Anastasia Colosimo, auteure du livre Les Bûchers de la liberté publié en 2016 et portant sur l’histoire du blasphème, explique que « l’on condamne le blasphème non parce que Dieu est touché, mais parce qu’on estime que le blasphémateur met en péril la société » en allant à l’encontre d’une vérité considérée comme fondatrice.

Les États démocratiques se sont érigés sur la remise en question de l’interdiction du blasphème comme norme limite à la faculté de parler, de montrer et d’écrire. Ainsi en 1791, la France révolutionnaire abolit l’infraction de blasphème. Aux États-Unis, le premier amendement de la Constitution protège la liberté de parole tout en interdisant à l’État d’imposer des croyances religieuses.

Mais la démocratie n’a pas empêché la survie du crime de blasphème. Si des pays comme le Danemark viennent tout juste d’effacer ce crime de leurs textes de loi, il demeure des pays occidentaux qui continuent de pénaliser le propos blasphémateur. Au Royaume-Uni, d’où provient le droit criminel canadien, l’infraction a été abrogée en 2008. Mais au Canada, elle figure toujours au Code criminel, bien qu’elle n’ait pas été appliquée depuis des décennies. L’infraction, qui visait à l’origine les hérésies à l’encontre de la religion « établie », est devenue durant la seconde moitié du XIXe siècle un crime d’incivilité.

Le discours de ceux qui préconisent le maintien du crime de blasphème s’est déplacé. D’un crime visant le propos qui insulte la divinité, on est passé à des revendications pour des lois interdisant les propos qui critiquent des croyances ou, pire, qui indisposent des croyants.

Certains vont plus loin, allant jusqu’à mettre sur le même plan l’insulte raciste et l’attaque envers un dogme religieux. Par exemple, en France, des associations religieuses, s’appuyant sur une loi punissant « l’offense aux croyants », ont saisi les tribunaux pour faire condamner des affiches publicitaires qu’elles jugeaient offensantes à l’égard du christianisme.

Le seul fait qu’il existe des gens qui n’arrivent pas à comprendre que la loi n’a pas, en contexte démocratique, à interdire la critique des religions incite certains à préconiser l’autocensure. Ainsi, on entend parfois des appels à s’autocensurer en raison du caractère explosif du propos pouvant être perçu comme blasphémateur par certains.

Incompatible avec la liberté d’expression

La caractéristique fondamentale du blasphème est qu’il se définit en fonction de dogmes religieux. Ce qui est tenu pour infamant est le propos qui contredit ou heurte un dogme religieux. Lorsqu’une telle infraction existe, la critique est a priori exclue ou, au mieux, risquée. Il en découle un grave effet inhibiteur pour les créateurs et tous les autres qui veulent s’exprimer.

Il y a une incompatibilité entre les présupposés de la pénalisation du blasphème ou de ses variantes visant à interdire la critique sur les religions et l’existence même de la liberté d’expression. Le caractère blasphématoire d’un discours est essentiellement déterminé en fonction du dogme auquel on prétend qu’une injure a été faite. L’injure peut exister dès lors qu’un croyant se dit mal à l’aise. Faire dépendre l’étendue de la liberté d’expression de la susceptibilité de ceux qui adhèrent à un dogme revient à nier purement et simplement la liberté de ceux qui s’expriment.

Raïf Badawi est de ceux qui paient de leur liberté le seul fait d’avoir exprimé des idées jugées déplaisantes à ceux qui tiennent pour acquis qu’ils ont le droit d’imposer leur vérité. Tout en multipliant les efforts pour obtenir sa libération, l’État canadien ferait honneur à ce héros en biffant l’infraction de blasphème de notre Code criminel.

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 juin 2017 00 h 49

    L'islamophobie est une excuse pour museler toutes critiques de la religion!

    Vous avez absolument raison, Monsieur Trudel. Par contre, les islamistes voudront nous faire taire avec la Motion M-103 adoptée aux Communes condamnant l'islamophobie. C'est à dire on n’a pas le droit de critiquer l'islam, sinon on serait accusé d'islamophobie. Voici les deux textes qui ont valu à Raïf Badawi son emprisonnement par les religieux islamistes: (citation de Jean-Guy Mailhot dans le Devoir le 2 juin 2017)
    « La laïcité respecte tout le monde et n'offense personne. La laïcité est la solution pratique pour élever les pays (Arabie Saoudite incluse) du tiers monde vers le “premier monde”. »
    « Aucune religion n'a aucune sorte de lien avec le progrès civique de l'humanité. »
    Raïf Badawi.

    Les États basés sur une idéologie religieuse n'ont rien à part la peur de Dieu et une incapacité à se confronter au réel. Regardez ce qui est arrivé après que les peuples européens aient réussi à bannir le clergé de la vie publique et à le cantonner à ses églises. Ils ont été humanistes et ont [promu] l'esprit des Lumières, la créativité et la rébellion. Les États basés sur la religion confinent leur peuple dans le cercle de la foi et de la peur. »

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 juin 2017 08 h 42

    Interdire la double cotoyenneré comme moyen de pression

    Merci à M. Trudel pour cette intéressante réflexion au sujet du blasphème.

    Pour me limiter au cas de Raïf Badawi, l’impuissance commune du Canada et des États-Unis lorsqu’il s’agit de faire pression sur l’Arabie saoudite provient du fait que cette dictature utilise ses pétrodollars pour se mettre au-dessus de nos lois et pour corrompre les décideurs publics occidentaux.

    Aux États-Unis, cette corruption ne se fait pas directement de comptes bancaires situés en Arabie saoudite, mais par les innombrables entreprises américaines sous contrôle saoudien (hôtels de luxe, clubs de golf, agences de voyages, etc.).

    En effet, collectivement, la dynastie saoudienne (il y a plus de 2,000 princes saoudiens) et quelques grands entrepreneurs privés (dont la famille Ben Laden) possèdent environ 8% de l’économie américaine, soit bien davantage que les fortunes combinées de Bill Gates et Warren Buffet.

    De plus, la politique extérieure des pays producteurs d’armements s’oriente en fonction des volontés de leurs grands clients. L’Arabie saoudite dicte donc la politique extérieure américaine et canadienne à coup de contrats militaires, comme le Qatar dicte celle de la France en lui achetant des Rafales.

    Un des moyens de tester la servilité d’Ottawa est de réclamer que la double citoyenneté canado-saoudienne soit interdite pour incompatibilité des valeurs. Comme c’est le cas de la double citoyenneté irano-américaine; celle-ci est interdite aux États-Unis et aux employés qui travaillent pour des fabricants étrangers d’armement qui exportent aux États-Unis.

    Interdire cette double citoyenneté complique considérablement la visite des adolescents saoudiens inscrits à des lycées canadiens, la venue d’investisseurs saoudiens au Canada, et est susceptible de faire tache d’huile (en Grande-Bretagne, notamment).

  • Gilbert Troutet - Abonné 6 juin 2017 09 h 16

    Excellent article

    Je partage entièrement le point de vue et l'analyse de M. Trudel. D'accord aussi avec sa conclusion :
    « Tout en multipliant les efforts pour obtenir sa libération, l’État canadien ferait honneur à ce héros en biffant l’infraction de blasphème de notre Code criminel.»

    La motion contre l'islamophobie, adoptée par le Parlement canadien, indique que nous n'allons pas dans cette direction. Les États où la religion régit la société (Arabie saoudite, Iran, Maroc, Israel...) sont encore à l'époque d'avant la Révolution française. Pour les droits de la personne, on repassera. Mais les Trudeau, Couillard et Macron sont plutôt soucieux des « vraies affaires » à conclure avec eux. Certaines grandes entreprises américaines faisaient aussi de bonnes affaires avec le IIIe Reich.

  • Gilles Théberge - Abonné 6 juin 2017 09 h 55

    Désolé monsieur Trudel de détourner votre propos qui est très intéressant au demeurant, mais je voudrais parler de la vidéo à laquelle vous faites allusion dans votre texte.

    J'ai écouté la vidéo des enfants de Raïf Badawi...

    Ce qui m'a frappé dans ce clip, c'est que les enfants se disent déçu de monsieur Trudeau...

    On voit plusieurs scènes où Trudeau semble s'amuser beaucoup. Il prend des "selfies" avec les enfants. Hilare...!

    Mais, les enfants, toujours en tenant un langage respectueux, lui reprochent de n'avoir rien fait de concret....

    Moi aussi je suis déçu. Très déçu.

    Finalement, Trudeau est un politicien comme les autres, décevant.

    Quant on sait qu'il lui suffirait de prendre le téléphone, et de plaider!

    C'est bien beau d'inviter le pape à venir s'excuser pour les pensionnât indien. Mais, c'est pas le pape qui a discriminé les indiens, c'est les anglais d'ici. Ceux que l'on nomme les canadiens...

    Tandis que Raïf Badawi, c'est réel, il est en prison maintenant.

    Et la clé de sa cellule, c'est Trudeau qui la possède voyez vous?

    Et il se contente de faire des selfies avec les enfants de Badawi...

    Cet "homme" est immature n'est-ce pas?

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 6 juin 2017 10 h 45

      Merci M Théberge de rappeler le fait historique que les réserves indiennes ont été crées par les Anglais après la Défaite, et non par les Français canadiens.

      Les Québécois n'ont pas à se flageller pour cet apartheid qui n'est pas de notre fait.

      Durant la période coloniale, les Français, Espagnols et Portugais se sont mélangés et métissés aux peuples autochtones, contrairement aux Anglais qui ont pratiqué la ségrégation.

      Où sont les racistes ?

    • Loraine King - Abonnée 6 juin 2017 11 h 49

      Ce que je trouve enfantin c'est de croire qu'un appel téléphonique du premier ministre du Canada suffirait pour assurer la libération d'un citoyen saoudien en Arabie Saoudite. Quelle clé miracle serait donc entre les mains du ministre du Canada?

    • Gilles Théberge - Abonné 6 juin 2017 16 h 32

      La même que celle d'inviter le pape à s'excuser pour les sévices envers les indiens madame King...

      À quoi ça sert d'être premire ministre si ce n'est de faire de la politique? Or le premier ministre d'un pays s'adressant à un souverain étranger ne serait pas normal...?

      Dans quel bourgade vivez-vous!

    • André Joyal - Abonné 6 juin 2017 21 h 04

      * St-Arnaud: contrairement aux Français, suite à leur conquête, les Portugais et es Espagnols n'ont rien fait de moins qu'un GÉNOCIDE. On évalue à 12 millions les Indiens massacrés par ces deux ex-puissances.

  • Michel Virard - Inscrit 6 juin 2017 10 h 06

    Merci

    Pierre Trudel, du Devoir, nous gâte avec un article sur un sujet qui nous est cher: l'abolition de la loi c296 qui criminalise le blasphème. Il oublie cependant de mentionner la pétition que la section canadienne de la Coalition Against Blasphemy Law (dont l'AHQ est membre) avait organisée fin 2016 et qui a été déposée au Parlement fédéral par le député ontarien de Willowdale Ali Ahesassi. Nous saurons aujourd'hui si les promesses du ministère de la justice vont se concrétiser (que notre demande sera examinée). En effet la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould dépose aujourd'hui un projet de loi pour «moderniser le Code criminel». Nous attendons impatiemment la suite. Michel Virard, président de Association humaniste du Québec.

    • Loyola Leroux - Abonné 8 juin 2017 09 h 48

      Monsieur Virard, vous parlez des articles 318-319 du Code criminel sur le blaspheme ?