Chronique d’une gifle annoncée

La classe politique québécoise et le milieu des affaires ont été « profondément déçus » d’apprendre que la future Banque de l’infrastructure du Canada s’installera à Toronto. En revanche, personne n’a semblé surpris. On demandait simplement de recevoir la gifle.

Lors du dépôt de son deuxième budget, en mars dernier, le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, avait déclaré que la décision n’était pas encore prise. Plusieurs ont pensé que M. Morneau voulait surtout éviter qu’il soit assombri par la controverse que le choix de la Ville reine ne manquerait pas de provoquer.

Il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste de la communication pour comprendre qu’il était préférable de noyer cette annonce dans les inondations qui monopolisaient toute l’attention. On ne commencera quand même pas une nouvelle chicane fédérale-provinciale pour une simple banque, alors que des milliers de familles sont dans le malheur et qu’Ottawa a la bonté d’envoyer l’armée à leur secours !

Comme d’habitude, on a prévu un prix de consolation. Montréal abritera le nouvel Institut de financement du développement (IFD), qui offrira des prêts totalisant 300 millions au cours des cinq prochaines années à des entreprises d’ici et d’ailleurs engagées dans des projets dans des pays en développement.

En comparaison, la Banque de l’infrastructure disposera d’un budget de départ de 35 milliards. Le maire Coderre était tout sourire, vendredi, quand il s’est présenté en conférence de presse en compagnie de Justin Trudeau pour l’annonce de l’installation de l’IFD dans la métropole, mais ce marché de dupes devait le faire bouillir intérieurement.

 

« On est déçus parce qu’on avait rallié toute la communauté, a déclaré le premier ministre Couillard. Tous les partenaires d’affaires étaient d’accord [pour dire] que Montréal était le site idéal pour cette implantation-là. » S’il est indéniable que Montréal possédait tous les atouts nécessaires, Toronto pouvait aussi faire valoir une expertise. Le problème n’est pas la compétence, mais la faiblesse du poids politique du Québec.

L’important est qu’on ait accès à l’argent de la Banque de l’infrastructure et non son emplacement, a fait valoir l’ineffable ministre du Patrimoine, Mélanie Joly. À ce compte, pourquoi fait-on autant de chichi chaque fois qu’un siège social quitte le Québec ? Même si celui de Saint-Hubert devait un jour déménager en Ontario, cela ne nous empêcherait pas de continuer à manger son poulet !

Le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, a posé son diagnostic : personne à Ottawa ne semble défendre les intérêts du Québec. « Dans un dossier comme celui-là, ça prend des champions qui agissent avec tout l’élan nécessaire. On a vu le ministre des Finances, Bill Morneau, de Toronto, travailler pour sa ville. Mais à Ottawa, qui défendait Montréal ? Sur les grands dossiers stratégiques et économiques, qui est la voix du Québec à Ottawa ? Pour l’instant, personne », a-t-il déclaré.

La faiblesse de la représentation du Québec à Ottawa, que ce soit au Conseil des ministres ou dans l’entourage de M. Trudeau, saute en effet aux yeux. On l’a bien vu dans le dossier de Bombardier. Marc Garneau a été totalement écarté du dossier au profit de M. Morneau. Pourquoi le ministre des Transports s’intéresserait-il à la fabrication des avions, n’est-ce pas ?

 

S’il est vrai qu’on ne trouve aucune trace d’un quelconque French power au sein du gouvernement Trudeau, il est tout aussi manifeste que la perspective de déplaire au Québec n’inspire plus la moindre crainte à Ottawa, où on sait très bien que la souveraineté est en hibernation et que M. Couillard est prêt à tout pour l’y maintenir.

Malgré la déception qu’a pu lui causer l’installation de la Banque de l’infrastructure à Toronto, le premier ministre s’est bien gardé de toute critique. Il l’a déjà dit : son « devoir » lui commande de bien s’entendre avec le gouvernement fédéral. De toute façon, il lui suffit de savoir que le Québec reçoit plus d’argent d’Ottawa qu’il n’en envoie pour conclure qu’il est avantageux de faire partie de la fédération. Il ne semble d’ailleurs faire aucune différence entre des milliards investis dans l’industrie automobile ou pétrolière et des milliards versés en péréquation. Alors, ce n’est pas une banale histoire de banque qui va le troubler.

La position de faiblesse dans laquelle un fédéralisme aussi inconditionnel place le Québec n’en est pas moins inquiétante au moment où la renégociation de l’ALENA amènera inévitablement Ottawa à faire des concessions pour satisfaire les exigences de Donald Trump. Ce qui exigera aussi des arbitrages entre les intérêts des diverses régions du pays. Ceux qui ont dû être faits pour permettre la signature de l’accord de libre-échange avec l’Union européenne n’ont rien de rassurant. La prochaine gifle pourrait faire encore plus mal.

37 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 11 mai 2017 00 h 31

    Ceux qui font la loi se trouvent à «Bay Street pas à Main Street»!

    De plus en plus, le simple citoyen perd des plumes avec les concessions qu'il doit faire pour satisfaire les exigences des traités de libre-échange. Nos gouvernements se moquent de la démocratie en cédant notre souveraineté aux multinationales qui font la loi effectivement, avec leurs lobbyistes derrière les portes closes. Ceux qui font la loi se trouvent à «Bay Street pas à Main Street»!

    • Claude Bariteau - Abonné 11 mai 2017 09 h 13

      Votre commentaire, très général, cible les multinationales comme activistes de la subordination du pouvoir canadien, ce qui banalise ce pouvoir et la souveraineté canadienne.

      Or, avec le BIC et bien d'autres décisions (voir plus bas l'écho fait à Jane Jacob) récentes, l'enjeu est plutôt l'expression canadienne de sa souveraineté avec Toronto comme centre des affaires, ce qui est recherché depuis l'écrasement du Parti patriote en 1837-38 par l'armée britannique avec l'appui des loyalistes et des commerçants britanniques, la création du gouvernement d'Union et sa suite que fut le Dominion of Canada.

      Cibler les multinationales comme vous le faites néglige de prendre en compte cette réalité et conduit à penser que le Canada, s'il a accentué sa construction nationale après la Première Guerre mondiale et a multiplié ses efforts après la Deuxième Guerre mondiale, s'est déployée et se déploie toujours pour faire de Toronto son centre d'affaires.

      Il en découle que ce pays bloquera tout ce qui renforcera un quelconque pouvoir régional, que ce soit celui du Québec mis au pas par Trudeau-père ou celui de l'Alberta qu'entend endiguer son fils.

      Il faudrait plus de nuances dans vos analyses de la réalité canadienne, comme en fait la démonstration le texte de monsieur David, qui, bizarrement, laisse entendre que le Québec recevrait plus d'attention s'il se manifestiat plus souverainiste.

      Ce « plus d'attention », il l'a reçu de Trudeau-père qui a modifié les règles du jeu afin de stopper le jeu des revendications à la hausse, question de permettre le déploiement de la vision canadienne élaborée dans les années 1940 par la Commission Rowell-Sirois.

      S'il est vrai qu'il fut supporté par la famille Desmarais qui aspirait à la reconnaissance de Baie Street, il fut l'artisan du renforcement du pouvoir économique de Baie Street dont les activistes cherchent à tirer avantage du pays qu'ils ont façonné.

    • Pierre Beaulieu - Abonné 11 mai 2017 10 h 18

      VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

    • Lise Bélanger - Abonnée 11 mai 2017 10 h 28

      À M. Bariteau,

      Votre deuxième paragraphe: voilà, tout est dit!

      Trop de québécois refusent d'être le vassal de Toronto pour que nous ne devenions pas indépendant.

      Contrairement à ce que disais Gilles Proulx, nous ne sommes pas des perdants. Si nous étions des perdants nous ne serions plus là. Notre résistance fait de nous des gagnants. Nous n'avons jamais été anéantis malgré la grande déportation, malgré la génocidaire exode vers les Etats-Unis etc...

      Je suis là, vous êtes là, nous avons gagné...en survie. Reste à nous créer réellement pas l'indépendance.

      Bien sur, il faut critiquer la centralisation du pouvoir mais en même temps c'est ridicule. La place du Québec n'est plus la métropole et ne sera jamais la capitale canadienne.

      Vos commentaires sont toujours intéressants et instructifs.

    • Iolande Cadrin-Rossignol - Abonnée 11 mai 2017 17 h 09

      S'il y a des raisons de vivre cette déception, je ne peux pas m'empêcher de penser que nos éternelles enquêtes sur la corruption et les comportements invraisemblables d'un Bombardier ne jouent pas un rôle dans la désaffection 'structurelle' du fédéral à l'endroit du Québec. L'image d'affaires que nous projetons, malgré les extraordinaires compétences de certains joueurs québécois, est celle d'une république de bananes. Cette image, nous l'entretenons de toutes sortes de façons. Il va falloir en sortir - y compris et surtout si nous voulons jouer un rôle indépendant sur la scène internationale.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 11 mai 2017 20 h 16

      Je voulais vous mettre un "J'aime" Mme Alexan mais c'est impossible actuellement.
      Jacque Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Jean-François - Abonné 11 mai 2017 00 h 33

    Barbe

    Voici pourquoi mr.Couillard porte la barbe; les gifles font moins de marques sur son visage...

  • Michel Lessard - Abonné 11 mai 2017 02 h 29

    Chronique d'une gifle annoncée.

    Tous nos concitoyens continuent de manger chez Saint-Hubert, à frquenter Rona et ne voient rien de gênant dans la manoeuvre de monsieur Morn eau. Alors, la Banque de l'infrastructure du Canada... Cet été, tous se rueront sur les plages de la Nouvelle-Angleterre, pour encourager le président Trump dans son action.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 mai 2017 09 h 27

      Comme disait récemment un "Homme d'Affaire", pour faire face à la mondialisation sauvage, les peuples doivent avoir une identité très forte.

      Tout le contraire de ce que vous décrivez avec justesse monsieur Lessard.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 11 mai 2017 12 h 37

      Les québécois sont vraiment des gens sains d'esprit.

      La nouvelle définition de la maladie mentale étant d'avoir de la difficulté à s'adapter aux événements qu'on ne peut pas changer.

      Il y a de quoi être fier de nos élus, il garde leur regard satisfait alors que le Quebec se fait doucement appauvrir et s'abordé. Tous des gens très sains!

  • Marie Nobert - Abonnée 11 mai 2017 03 h 41

    «La prochaine gifle pourrait faire encore plus mal.»

    Désolé! Il n'y aura pas de prochaine gifle. Le prochain «coup» sera un «uppercut» ou il ne sera pas. Bon! si on jouait au «bridge» en «s'en prenant un». (!) «[...] la faiblesse du poids politique du Québec. [...].» La péréquation!? Et quoi encore?! (!) Si ma mémoire est bonne, il n'y a pas de différence notable (notoire) entre les transferts totaux du «fédéral» vers l'Ontario ou le Québec. Le «soutien fédéral» en 17-18 à l'Ontario est estimé à environ 21 MMM $ contre 22,7 MMM $ pour le Québec. Tiens donc! C'est quoi une «fédération»???!!! (!) Si on coûtent si «cher», pourquoi le «Love-in» de 1995? Bref. Les «Québécois» sont «blêches», «percutés», «à la masse». Grosse fatigue.

    JHS Baril

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 11 mai 2017 08 h 57

      Sur Internet"Bleche"prend un accent grave,signifie mou,faiblard,sans fermeté ou consistance;joli nouveau mot pour moi,tres descriptif.
      300 millions versus 35 milliards=un cheval contre un lapin.
      Au Québec l'eau des fédéralistes bout mais s'évapore sans laisser de traces contrairement aux aux inondations.
      M.M.David pourriez-vous gentiment ou quelqu'un d'autre me démontrer
      que l'on recoit plus d'argent d'Ottawa qu'on leur en envoie.J'aimerais que ca soit limpide comme de l'eau de roche s'il vous plait.Merci.

  • Benoit Simoneau - Abonné 11 mai 2017 03 h 50

    Savoir tendre la joue

    Le pire, c'est peut-être d'avoir laissé entendre que Montréal était dans la course, que nous avions de bonnes chances, qu'il était fort probable que ça se fasse, etc, etc.

    Tout ce flafla, pour finalement se retrouver Gros Jean comme devant.

    Québécois! N'as-tu aucune conscience que c'est une partie de ton cash à toi qui s'en va à Toronto enrichir les fat cats de Bay Street...?

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 11 mai 2017 09 h 28

      Souvent j'essaie d'éviter d'écrire des mots en anglais,mais ici M.Simoneau je dois dire que "cash" et "fat cats" sonnent bien et décrivent mieux ses propos.L'usage coutumier de maints termes
      empruntés ne choquent pas la vue ni l'ouie.j
      En passant, j'écris "étatsunien" et je dis "américain".
      A l'origine je voulais simplement appuyer fortement votre commentaire.