Émile Beaufort président

Dans un article paru dans Le Monde la veille de l’attentat des Champs-Élysées et quatre jours avant le premier tour de la présidentielle française, le philosophe de gauche Alain Badiou a dit quelque chose de bien à propos du « rituel électoral » et de l’effet du terrorisme : « La peur est mauvaise conseillère. » Tout à fait. La peur a tendance à faire surgir des méchants imaginaires, qui peuvent mener même les citoyens les plus raisonnables à de mauvais choix.

Par contre, un film avec des personnages méchants, bien qu’inventés, peut-il servir de bon conseiller lors d’une élection ? En ce moment de cynisme autour du deuxième tour, avec le mauvais choix entre l’extrême droite autoritaire (Marine Le Pen) et le néolibéralisme (Emmanuel Macron), cela serait-il si bête de chercher la vérité dans la fiction plutôt que de faire face à la réalité politique ?

Je songe au film Le président, réalisé par Henri Verneuil en 1961 et adapté d’un roman de Georges Simenon. Jusqu’à récemment, j’ignorais l’existence de ce film, mais invité par l’Alliance française de New York à le présenter pour une série sur la politique française — « Liberté, Égalité, Fantaisie » —, je suis maintenant convaincu que le meilleur candidat au deuxième tour serait sans doute le président du Conseil imaginaire, Émile Beaufort, incarné par le grand Jean Gabin. Ou, du moins, qu’un bien meilleur rédacteur de discours pour les deux vrais candidats français serait le brillant et regretté auteur de dialogue Michel Audiard.

Le film traite de la carrière d’un homme pour lequel la politique a été un métier — de nos jours, cette vocation est très méprisée — et surtout de sa rivalité avec un opportuniste sophistiqué du nom de Philippe Chalamont, joué par Bernard Blier. Bien sûr, le récit passe par l’ambition et la cupidité crue, ainsi que les règlements de comptes personnels. Son côté populaire est passionnant, et le film se termine avec une belle surprise. Cependant, et malgré une distance de 56 ans, il est étonnant de voir à quel point la matière politique du drame reste pertinente à l’égard de l’Europe et de la souveraineté de la France dans le débat actuel entre les deux candidats finalistes.

Au début du film, retraité dans sa propriété en Normandie, Émile Beaufort annonce à un visiteur qu’il est « un mélange d’anarchiste et de conservateur, dans des proportions qui restent à déterminer ». Mais pas tellement anarchiste en fin de compte, car dans les scènes situées dans le passé, un Beaufort plus jeune prône une Europe fédérale. Son ancien secrétaire de cabinet, Chalamont, est lui aussi officiellement pour l’Europe, mais son manque de sincérité est évident. Lors d’un débat à l’Assemblée sur un projet de loi qui inscrirait la France dans une « union douanière » afin de créer d’éventuels « États-Unis » d’Europe, Chalamont, qui siège dans l’opposition, joue le démagogue lepénien. « Ce n’est pas pour une Europe sans frontières que sont tombés 1 500 000 Français parmi les meilleurs », tonne-t-il de la tribune. Il se moque des « rêves de pacifisme périmés de Genève et Lucarno », quels que soient les « bons sentiments » du gouvernement mené par Beaufort. Pour sa part, Beaufort se moque des prétentions de Chalamont : « Au moment de Verdun, monsieur Chalamont avait dix ans… Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité. » Et le clou dans le cercueil : « Lorsqu’un mauvais coup se mijote, il y a toujours une république à sauver. »

Toutefois, il ne faut pas voir Beaufort comme un mondialiste libéral à la Macron, pas plus que Chalamont comme un idéologue nationaliste à la Le Pen. Le noyau du conflit est la dispute entre un homme de principe, fidèle à une France intègre et indépendant, et un affairiste, qui cherche toujours à profiter de la politique — « plus ambitieux pour vous que pour votre pays », comme le déclare Beaufort. À l’origine de leur affrontement se trouve une dévaluation du franc organisée en secret par Beaufort justement pour éviter que des spéculateurs n’exploitent la situation. En effet, Chalamont en informe son beau-père banquier et Beaufort aura sa vengeance.

Une belle intrigue de cinéma. Mais tout aussi saisissante est la justification de Beaufort pour la dévaluation : « Il fallait choisir, et choisir vite, entre la protection du capital et celle du travail… Je sais bien que cette dévaluation réduira d’un tiers les revenus des petits rentiers, mais j’estime que c’est dans l’intérêt national. » Une idée géniale, ce sacré intérêt national. Aujourd’hui, sans devise nationale et face à une Allemagne économiquement dominante, le gouvernement français n’a plus le choix de relancer les exportations avec une telle politique monétaire. Là, je vois une sortie de mon dilemme électoral en tant que partisan de l’Europe sans l’euro. Au lieu de m’abstenir le 7 mai, comme le conseille Alain Badiou, je voterai pour Émile Beaufort.

6 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 1 mai 2017 01 h 57

    Il faudrait se débarrasser de ce principe toxique de Chicago Boys!

    Malheureusement, dans un contexte néolibéral, les gens ordinaires vont toujours être sacrifiés pour la protection du Capital! Il faudrait se débarrasser de ce principe toxique de Chicago Boys qui a été un échec épouvantable pendant les trente dernières années, si l'on veut retourner à un équilibre sain entre riches et pauvres.

  • Daniel Gagnon - Abonné 1 mai 2017 06 h 16

    Qui a peur de Marine Le Pen? Trop peu de Français sans doute!

    Qui a peur de Marine Le Pen? Trop peu d'électeurs français sans doute!

    Le danger de l'extrême droite est là, en ces jours-ci, et l'élection n'est pas jouée.
    Marine Le Pen cache bien son jeu, surfant surtout les clivages, jetant de l'huile sur le feu partout.

    Ne pas avoir peur de Marie Le Pen? Elle-même sait bien qu'elle fait peur. Elle n'a pas mis le nom des Le Pen sur son affiche électorale, ni le nom de son parti, le Front national, fondé par son père Jean-Marie Le Pen, qui a nié l'existence des camps de concentration de la dernière guerre.

    Le Front national a seulement changé de look, mais il n'a pas changé sa philosophie, il s'agit de la même pensée, de la même inspiration xénophobe. Le discours de Marine Le Pen nourrit les passions nationalistes et attise la haine. Les Français doivent les combattre à tout prix.

    Le FN rester aussi dangereux et il est toujours aussi raciste, et Marine Le Pen est entourée de négationnistes et de révisionnistes.

    Bonne nouvelle tout de même, la préférence des Français va à Emmanuel Macron sur les grands sujets, avec une avance sur la capacité à défendre les intérêts des Français dans le monde (43% contre 29% ) sur la stature présidentielle ( 37% contre 27%) ou encore sur l’aptitude à rassembler les Français (37% contre 27%).

    Tout n'est pas perdu, mais il faut continuer à avoir peur de Marine Le Pen et les démocrates de tous bords doivent s'unir pour la contrer.

    • Gilles Théberge - Abonné 1 mai 2017 09 h 47

      Comme le dit le philosophe Alain Badiou, que cite monsieur MacArthur, la peur est mauvaise conseillère.

      Je ne sais pas ce qui provoque chez vous cette peur presque panique de voir madame Le Pen accéder à la présidence française.

      D'autant plus que vous affirmez des choses qui sont sans rapport, comme le fait que son père doute de la réalité des chambre à gaz au cour de la Deuxième Guerre mondiale...! C'est quoi au juste, le rapport?

      Madame Le Pen serait entourée de négationnistes! Elle nourrit la haine... Je n'ai jamais entendu ces appels à la haine... Oû avez-vous entendu cela? Il y a plein de vidéos sur le net et jamais au grand jamais, je n'ai entendu où perçu des appels à la haine de sa part.

      Ce sont deux visions du destin de la France qui s'affrontent. D'une part la mondialisation qualifiable de "sauvage" et de l'autre le rétablissement de l'autonomie de la France comme nation.

      C'est ça l'enjeu de l'élection. Le reste, c'est accessoire. Respirez par le nez, je vous en prie.

      ´

    • Daniel Gagnon - Abonné 1 mai 2017 09 h 59

      « Notre République repose sur un socle de valeurs fondamentales que sont la Justice, l’égalité, la sécurité, la fraternité, le pluralisme des opinions et le respect des croyances.

      Marine Le Pen veut sans ambiguïté renverser ces valeurs au profit de l’autoritarisme, de la xénophobie, du repli sur soi, du corporatisme et de la haine de l’autre. « (Appel des avocats français à voter contre le FN)

    • Gilles Théberge - Abonné 1 mai 2017 14 h 42

      Je viens d'écouter son dernier discours que vous avez le loisir d'entendre vous-même, et si vous avez le temps bien entendu. Il vous suffit de vous rendre sur son site.

      Je n'ai rien entendu des propos que vous prétendez qui seraient les siens monsieur Gagnon. Sauf le respect que je vous dois...

      De plus ça tranche avec les articles qui paraissent dans ce journal, qui on tout à fait l'air d'être écrit pour faire peur au monde...

      Osez donc écouter ses discours. Au lieu de votre peur panique, vous pourriez relativiser votre perception.

  • Raymond Labelle - Abonné 1 mai 2017 11 h 11

    Le film "le président" est disponible sur you tube.

    ...en version intégrale. Si, si.

    Si vous tapez "le président" et "jean gabin" dans votre moteur de recherche, ça devrait remonter. L'ai vu de cette manière.

    Ça vaut la peine, en effet, considérant l'année où ça a été fait. Un peu caricatural, mais bon, rien n'est parfait.

    Dans ce qui est d'actualité surprenante aussi, on peut voir le dernier "Devoir de philo" sur Saint-Simon (1760-1825). Stimule la réflexion sur notre monde. Ici: http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo

    Une citation complètement hors-contexte de laquelle il ne faut rien conclure sur l'ensemble du point de vue de l'auteur sur le sujet, mais qui indique assez bien de quels thèmes il est question - pour vous mettre en appétit:

    "Tenant d’un pouvoir supranational, Saint-Simon n’a rien d’un démocrate. Le régime industriel s’accommodera pour un temps d’un Parlement européen dont l’exécutif sera confié aux chefs industriels et qui dominera les parlements nationaux. L’ordre politique sera assuré, car les industriels ne ranimeront pas « le dogme de la souveraineté du peuple ». Laisser le pouvoir au peuple serait le céder à la tyrannie de l’ignorance et aux violences."

    La France, encore une fois microcosme des enjeux historiques de l'Occident.