La férocité de Damas

Dans ce nouveau massacre, on peut voir la férocité silencieuse, réitérée, intransigeante du régime de Damas, qui a su traverser six années d’insurrection et survivre contre toute attente. Une férocité qu’avait déjà notée, avec une prescience extraordinaire, le chercheur Michel Seurat (fait otage puis assassiné au Liban en 1986) dans son livre Syrie, l’État de barbarie, paru il y a 30 ans et réédité en 2012.

 

Pour ce régime où l’armée, la police et les services secrets jouaient et jouent un rôle capital et omniprésent, toute demande de réforme — sur l’air pacifique, confiant et naïf des premiers jours du Printemps arabe de 2011 — était forcément une déclaration de guerre. La violence inouïe du conflit syrien était inscrite dans la nature même de ce régime.

 

Aujourd’hui, le régime est diminué, peut-être divisé en factions, mais tout de même maintenu à bout de bras par ses « providentiels » alliés d’Iran et de Russie, massivement présents : dans les casernes, les services secrets, jusqu’au palais présidentiel. Un régime diminué, éreinté… mais survivant.

 

Son programme ? Regagner à tout prix le territoire perdu. Écraser toute opposition, l’exterminer en frappant au besoin la population civile des régions qui lui échappent. La semaine dernière à Khan Cheikhoun, comme en 2013 à La Ghouta (le fameux massacre au gaz sarin en banlieue de Damas, qui hante Barack Obama), ou en 1980 à Hama (entre 15 000 et 30 000 tués dans l’écrasement de la ville insurgée), ce régime – père et fils al-Assad – n’a jamais reculé devant le ciblage des populations civiles. Encore là, relire Seurat.

 

 

Aujourd’hui, Damas contrôle environ un tiers de la Syrie des cartes géographiques, essentiellement à l’ouest et au nord-ouest du pays, avec grosso modo les deux tiers de la population. La reprise d’Idlib et de sa région — lieu de la dernière atrocité — est un objectif crucial de court terme, pour le régime et ceux qui dans l’armée ont mené l’opération de Khan Cheikhoun.

 

Mais l’allié russe, sur le point crucial de la reconquête armée, paraît moins enclin à continuer le combat. Après son soutien vital des 17 derniers mois (intervention militaire aérienne massive) et la reprise d’Alep en décembre dernier grâce aux avions russes, Moscou aurait voulu une pause.

 

On l’a vu depuis janvier, avec des initiatives diplomatiques où les Russes, après avoir bombardé des hôpitaux (dixit en choeur Amnistie internationale, Human Rights Watch et le précieux Observatoire syrien des droits de l’homme, qui répertorie avec courage, précision et objectivité les victimes et les atrocités de cette guerre, quels que soient les camps concernés), aimeraient bien aujourd’hui jouer les « faiseurs de paix ».

 

Les Russes ont même eu, en ce sens, le bénéfice du doute et le soutien passif d’Occidentaux fatigués et hors-jeu. Se rappeler comment, en 2015 et 2016, Sergueï Lavrov a mené en bateau et roulé dans la farine ce pauvre John Kerry…

 

Mais rien de tout cela ne freine le désir du régime d’obtenir une victoire sur tout le territoire, ce qui semble à court terme hors d’atteinte. Les djihadistes du centre et de l’est désertique du pays n’ont en effet pas dit leur dernier mot. Tactiquement, les Russes ne sont pas — ou en tout cas, n’étaient pas, jusqu’à la frappe américaine — au diapason là-dessus avec l’entourage de Bachar al-Assad.

 

 

Il est prématuré de dire que ce bombardement à distance de 59 missiles Tomahawk représente forcément un « tournant » dans la politique étrangère américaine, ou dans l’interminable guerre de Syrie.

 

Il peut très bien ne s’agir que du coup de tête sans lendemain d’un Donald Trump réagissant de façon primaire aux images révoltantes de Khan Cheikhoun. Ce qui lui permet aujourd’hui de dire, de façon rhétorique : « Obama ne faisait rien, moi j’ai agi ! »

 

Face à ce conflit inextricable, la politique américaine s’est cherchée et a cafouillé presque depuis le début (lorsque — on l’a oublié — la secrétaire d’État Hillary Clinton, printemps 2011, disait au président syrien : « Allez-y, M. al-Assad, écoutez les manifestants, réformez et nous vous soutiendrons ! »).

 

L’eau et le sang ont bien coulé sur les rives de l’Euphrate depuis six ans. La réforme de la dictature n’a jamais eu lieu. Devant le maléfique « trou noir » syrien, tous en perdent leur latin. Peut-être même, demain, les Russes.

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2017 01 h 45

    Les rebelles syriens sont capables de pires monstruosités!

    Je ne comprends pas comment vous pouviez être si certain que le régime syrien a déployé ces armes chimiques, Monsieur Brousseau? L'ONU vient de confirmer que les "Rebelles" syriens ont utilisé les armes chimiques. En effet, les rebelles qui représentent une faction d'Al-Qaïda et de Daesh sont capables de pires monstruosités encore que le Régime syrien! Ils viennent de tuer des centaines de Coptes chrétiens (selon eux des infidèles) de l'Égypte, dans leurs propres églises, un cadeau de Pâques, quoi, sans qu'on entende un mot d'indignation de la part de la communauté internationale! Vous n’avez qu'à lire le journaliste de renommée, Robert Fisk, l'expert en matière du Moyenne Orient.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 avril 2017 07 h 54

    Significatif ?

    Cette région, de l'Égypte à l'Irak en passant par la Palestine et la Syrie, est dite le berceau de la civilisation. On y inventé l'agriculture, l'irrigation, l'arithmétique, l'écriture, le calendrier, les religions monothéistes et les gouvernements organisés. Mais elle n'a jamais connu d'autres sortes de gouvernements que des dictatures, quelques unes moins sanguinaires que d'autres, mais toujours arbitraires.

    • Daniel Bérubé - Abonné 10 avril 2017 10 h 49

      Effectivement, ils furent la source de quantité de sciences aujourd'hui utilisées partout sur la terre et furent l'objet de l'acquis de connaissances scientifiques incroyables, mais... étant aussi le siège de grands savoirs religieux, mais qui eux sont demeuré sans changements radicaux, sans évolution... lequel ? Être demeuré aux anciennes valeurs, soit celle de l'Ancien Testament, où la règle était: la loi et le chatiment, et voyant tout ceux ne pensant pas comme eux étaient a éliminer... et ne fut pas considéré la Nouvelle Alliance religieuse qui y fut apporté il y a plus de 2,000 ans, pronant l'Amour et la Paix.

      Mais en Occident, ce ne fut pas mieux... l'argent et les marchés furent ses valeurs mis en haut de l'échelle, ayant malheureusement considéré que ces valeurs... pouvaient nuire aux marchés, simple valeurs humaines dites pour les intellectuelles. Nous vivons aujourd'hui dans le mensonge, mais plusieurs sont prêt à l'accepter, s'il demeure rentable !

  • Renaud Guénette - Abonné 10 avril 2017 08 h 15

    Concernant 2013.

    On se rappellera qu’en 2013, lors d’une attaque chimique dans le quartier de La Ghouta à Damas, le régime de Bachar Al-Assad avait d’abord été pointé du doigt. Mais l’enquête menée par Carla Del Ponte, membre de la commission d'enquête indépendante chargée d'enquêter en Syrie et précédemment procureure générale du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, établissait que c’était plutôt l’œuvre de rebelles djihadistes. En conclusion, Mme Del Ponte affirmait : ‘‘Nos enquêtes devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages, mais selon ce que nous avons pu établir jusqu’à présent, pour le moment ce sont les opposants au régime qui ont utilisé le gaz sarin’’.

    • Daniel Smolla - Abonné 10 avril 2017 11 h 36

      Concernant Carla Del Ponte et Khan Cheikhoun.

      De l'avis de nombreux observateurs, les propos de Carla Del Ponte doivent, de manière assez générale, être considérés avec beaucoup de prudence. C'était notamment le cas lors de l'attaque de La Goutha en 2013, pour les propos que vous rapportez. Mais puisque vous vous référez à Mme Del Ponte, je vous invite à prendre connaissance d'une entrevue qu'elle a récemment accordée à la chaîne de télévisoin suisse RTS et à cet article du Figaro qui le mentionne : «En diplomatie, le choix des mots est primordial. Ce jeudi, la représentante de la Commission d'enquête de l'ONU sur la Syrie, Carla Del Ponte, a choisi les siens avec vigueur. Quarante-huit heures après qu'une attaque chimique présumée a frappé la ville rebelle de Khan Cheikhoun, dans la province d'Idleb, faisant au moins 86 morts parmi les civils, dont 30 enfants, et 160 blessés, la diplomate accuse ouvertement le régime de Bachar el-Assad dans une interview sur la chaîne de télévision suisse RTS.» Pour en savoir plus:
      http://www.lefigaro.fr/international/2017/04/06/01

    • Renaud Guénette - Abonné 10 avril 2017 19 h 24

      À Daniel Smollia. J'ai lu avec intérêt cet article. Cependant, Mme Del Ponte n'est pas diplomate, d'une part, et la lecture de cet article me laisse songeur d'autres parts. Cet article affirme qu'une autopsie de corps effectuée en Turquie tendrait à prouver que le gouvernement syrien est responsable de ce crime. Hé bien, je me pose la question, comment des corps de victimes ont ils pu voyager si loin dans un si court laps de temps,provenant de zones contrôlées par les rebelles des différents groupes impliqués. D'autant plus que la Turquie est un ennemi juré de la Syrie depuis le refus de celle-ci concernant un pipeline traversant son territoire. Bref, la Turquie, qui est un des principaux financiers de la rebellion vient nous dire que le gouvernement syrien est coupable sur des preuves, plutôt, vaporeuses.

  • Claude Bélanger - Abonné 10 avril 2017 08 h 20

    Votre article est très éclairant.

    Votre article est très éclairant, comme toujours. Ce serait bien qu'il y ait une carte synthèse pour qu'on comprenne encore mieux les enjeux territoriaux. Longue vie au Devoir et à votre collaboration qui y est nécessaire.

    • Claude Gélinas - Abonné 10 avril 2017 11 h 01

      Je souscris à votre opinion. Fort intéressante cette suggestion de cette carte synthèse afin de mieux comprendre la problématique enchêvetrée de ce conflit.

  • Marc Georges Allard - Abonné 10 avril 2017 08 h 21

    la Voix de l'otan

    A moins d'être complètement dément, Assad n'aurait pas utilisé d'armes chimiques à ce moment-ci alors que tout lui sourit. Il n'aurait pas survécu à cette guerre s'il était cinglé. Peut-être les américains nous ont-ils refait le coup de Colin Powells ou ça peut être n'importe qui impliqué dans le conflit.