Dans ses nouvelles publicités télévisées, Hydro-Québec évoque à son tour la révolution. Avez-vous déjà remarqué à quel point tous les publicitaires parlent depuis quelques années de révolution indifféremment, à propos de tout et n’importe quoi ?

La révolution est un changement radical de direction dans une société qui s’accompagne d’ordinaire, du moins pour ceux qui la conduisent, d’une promesse et d’une confiance envers ces bouleversements en regard d’un avenir commun.

Les croyants en la révolution estiment d’ailleurs souvent qu’il s’agit d’un processus inéluctable, qui ne peut ni ne doit être arrêté, ce qui justifie d’autant plus leurs actions en sa faveur.

Il suffit pourtant de regarder toutes les publicités qui utilisent année après année ce concept de révolution pour comprendre qu’il est volontiers bridé puis détourné pour être redirigé vers un chemin qui suit à la trace l’univers marchand. L’idée de révolution a ainsi été vidée de son contenu par la publicité pour n’être plus qu’esquissée sous la forme de coquilles vides.

Le mot révolution et ceux qui sont de la même famille (subversif, rebelle, contestataire, avant-gardiste, etc.) sont devenus, entre les mains de ces gens-là, de simples hochets qui servent essentiellement à continuer de vendre par tous les moyens. Au milieu de ce carnaval du commerce, il est de bon ton de se jouer des comédies aux accents révolutionnaires. Ainsi, une nouvelle voiture est forcément « révolutionnaire » alors que ne paraît que sa nouvelle incarnation annualisée. Et votre appareil photo est bien entendu un « rebel », un nom de produit qui vous renseigne tout au plus sur votre incapacité prochaine à le maîtriser. Tout est devenu « révolutionnaire » ! L’impression 3D, l’huile moteur, la crème à mains, les manteaux…

Une multitude de produits destinés à la consommation des multitudes s’habillent ainsi d’un prêt-à-porter d’un nouveau genre pour convaincre qu’il faut les acquérir à tout prix. Tout est histoire de faire croire qu’on se singularise alors qu’on se moule à son époque.

Dans ce jeu du commerce, la révolution est devenue une simple carte de plus à jeter sur la table afin de frimer. En publicité comme dans la vie politique, le langage est fait aujourd’hui pour que de pareils mensonges semblent vrais, comme le disait George Orwell.

Hydro-Québec propose donc sa propre version d’un discours sur la révolution. On y articule d’abord fermement, en l’isolant, le mot fétiche prononcé d’une voix bien assurée : « Révolution ». Puis, la narration enchaine : « Au Québec, des révolutions, on en a vécu plusieurs. » Ah oui, vraiment ? La publicité en tout cas en nomme deux. Plusieurs, c’est plus que un, bien sûr. « On a eu la révolution industrielle. La Révolution tranquille. »

La révolution industrielle ? Elle n’est pas, loin de là, un phénomène propre à la société québécoise. Elle évoque néanmoins, chez nous aussi, les bas salaires, la misère des quartiers ouvriers, le manque d’éducation pour les enfants et le travail forcé de ces derniers tandis que de nouveaux principes d’accumulation présidaient à l’augmentation des profits des puissants.

La Révolution tranquille ? Ses réformes relevaient bien davantage du rattrapage social que de l’instauration d’un ordre nouveau. Ne sachant pas comment nommer ce mouvement, on lui colla cette étiquette antinomique presque aussi drôle que le « Parti progressiste-conservateur » de Brian Mulroney. Cette révolution bien tranquille finit par s’endormir les poings fermés dans son berceau.

En vérité, nous n’avons guère connu de révolutions, si ce n’est celle écrasée dans le sang en 1837-1838. D’elle, Hydro-Québec ne parle pas, comme la plupart de nos institutions. Qu’importe d’ailleurs puisque, pour l’avenir, affirme la société d’État, tout ce qui compte désormais est la « révolution énergétique ». Non plus en somme un changement de cap socio-politique, mais un simple élan renouvelé en faveur de la consommation de l’électricité. Car ce qui est révolutionnaire, précise encore la société d’État, est de continuer sur la même lancée qu’avant. La « révolution énergétique », plaide Hydro-Québec, « ici, on l’a commencée depuis près de 75 ans ». C’est ce qui doit s’appeler, dans le langage constamment détourné de la publicité, une « révolution permanente » !

Dans le communiqué qui vante ces nouvelles publicités, Hydro-Québec se gargarise en plus en affirmant qu’elle « est la Silicon Valley de l’énergie propre ». Qu’est-ce à dire ?

Le modèle de la Silicon Valley est évidemment tout sauf révolutionnaire. Tout numériser pour mieux être à même de concentrer les usages du monde entre les mains de quelques-uns ramène moins à la révolution qu’aux principes des vieux monopoles. Au nom du travail de plus en plus précaire et occasionnel de la société sur lequel il s’édifie, le chiffre d’affaires de Google dépasse désormais les 75 milliards de dollars. Le résultat net de Facebook pour 2016 a pour sa part triplé, avec 10,6 milliards de dollars. Et l’incroyable prospérité postindustrielle de ce nouveau modèle monopolistique soutient sa main-d’oeuvre précaire en lui offrant des nuées de vidéos de chatons charmants que des algorithmes puissants s’empressent de relayer au plus grand nombre afin d’occuper le peu de temps de cerveau encore disponible. Est-ce bien à ce type de monopole faussement révolutionnaire qu’Hydro-Québec souhaite s’identifier avec ses publicités ?

18 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2017 02 h 07

    Nous sommes tous obligés d'adorer devant l'autel de la cupidité!

    Bravo Monsieur Nadeau. Quelle belle plume! Vous avez bien cerné le problème de nos temps. Il faut vendre à tout prix. Les maitres du monde ont dicté leur désir d'exploiter les êtres humains, la nature et l'environnement pour se faire de l'argent. Ce qui est paradoxal c'est que tout le monde a avalé cette idéologie dominante du marché suprême, sans contestation et sans opposition. Nous sommes tous obligés d'adorer devant l'autel de la cupidité!

    • François Beaulé - Abonné 10 avril 2017 21 h 21

      Si la publicité exerce un tel pouvoir sur les masses, c'est que nous l'avons laissée financer les médias et ainsi s'imposer à nous. Même Jean-François Nadeau s'abstient de le souligner. Grande est l'aliénation.

  • Christian Labrie - Abonné 10 avril 2017 05 h 43

    Le parti progressiste-conservsteur

    Ce nom de "progressiste-conservateur" date de bien avant Brian Mulroney. Et d'avant Joe Clark. Il y a eu autrefois un Parti Progressite dans l'ouest du Canada. Qui a fini par fusionner avec le parti conservateur. Ultérieurement, le parti progressiste-conservateur va fusionner avec le parti réformiste, une autre émanation de l'ouest, pour revenir à son ancien nom de parti conservateur.

    Toujours est-il qu'avec un système électoral inique comme le notre, il semble que la droite a mieux compris que la gauche qu'il faut s'unir pour espérer former un gouvernement. Allusion bien sûr à QS et au PQ.

    • Ginette Cartier - Abonnée 10 avril 2017 09 h 18

      Et en plus, c'est un "Liberal-conservative Party" (!) créé en 1854 dans le Canada-Ouest (Ontario actuel), qui avec les "Bleus" (conservateurs) du Canada-Est (Québec actuel), qui sera le véhicule politique du projet fédératif canadien de 1867!

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 avril 2017 10 h 22

      En fait, il ne s'agissait pas vraiment d'une fusion, mais avant tout de l'élection de l'ancien chef progressiste à la tête du parti conservateur -- il avait tenu à la fusion des noms. En fait, le parti progressiste est bien davantage l'ancêtre du NPD que du PPC.

  • Jean Lapointe - Abonné 10 avril 2017 07 h 41

    A quoi veut-il en venir?

    «La révolution est un changement radical de direction dans une société qui s’accompagne d’ordinaire, du moins pour ceux qui la conduisent, d’une promesse et d’une confiance envers ces bouleversements en regard d’un avenir commun.» Jean-François Nadeau)

    Le Robert appelle aussi une révolution tout changement brusque et important dans l'ordre social, moral; transformation complète.

    Il existe donc des révolutions dans différents domaines.

    Si je comprends bien, Jean-François Nadeau déplore le fait qu'Hydro-Québec utilise le terme révolution parce que ce ne serait pas une vraie révolution dans le sens où il l'entend.

    C'est comme s'il fallait utiliser le terme uniquement dans le sens de révolution d'Etat, comme le dit le dictionnaire Robert.

    A ses yeux il ne faudrait donc pas galvauder le terme de révolution pour qu' il garde son vrai sens.

    Est-ce que Jean-François Nadeau ne serait pas en train d'essayer de nous convaincre de procéder à une vraie révolution au Québec?

    Il en a bien le droit si c'est là son but mais il serait préférable à mes yeux qu'il le dise clairement et ouvertement.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 avril 2017 10 h 24

      Sans restreindre le mot révolution au sens de changement de mode de gouvernement, on pourrait bien entendre une révolution énergétique comme quelque chose de bien plus profond que ce que met de l'avant HQ, du genre installation d'éoliennes et de panneaux solaires partout, baisse ou hasse radicale des prix, ou quelque chose du genre.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 10 avril 2017 09 h 15

    Et que dire de ces téléphones et shampoings qui sont dits maintenant "intelligents" et de cet industrie dite du "partage" alors ces applications numériques ne doivent leur existence qu'à une astuce beaucoup moins charitable pour éviter de payer taxes et impôts comme si, dans le cas d'Uber, les chemins s'autorépareraient par la simple grâce divine. Au nom du Dieu Commerce tous les détournements de sens sont permis.
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce, Qc

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 10 avril 2017 09 h 20

    Révolution, révolte et rébellion / sémantique et syntaxe

    révolution=on ne peut pas_ se révolutionner_ contre un système...établi.

    révolte= on peut_ se révolter_ contre un système...établi.

    rébellion=on peut_ se rebeller_ contre un sytème...établi.

    Je préfère l'utilisation des mots révolte et rébellion pour 1837-38.
    Je comprends maintenant pourquoi on a utilisé le mot révolution pour...révolution tranquille.

    • René Pigeon - Abonné 10 avril 2017 12 h 20

      Que pensez-vous d’employer l’expression le « Grand Rattrapage des années 60 » à la place de l’expression Révolution tranquille (une contradiction) et le « Grand Rattrapage » quand le terme sera suffisamment connu ?