La québécophobie

Le Canada est connu pour son caractère aimable, poli et politiquement correct. C’est le sujet d’innombrables blagues, d’ailleurs, cette façon qu’ont les Canadiens de s’excuser après s’être fait piler sur les pieds. L’Américain, lui, va songer à vous poursuivre, alors que Joe Canadian se pourfend en courbettes. Comme le rappelait le critique média du Globe and Mail, samedi dernier, au Canada, « on fait très attention de n’offusquer personne ».

 

À une exception près, bien entendu. À juger du billet incendiaire d’Andrew Potter, le Québec sert de véritable punching bag au Canada anglais. Comme si, pour toutes les fois où le ROC s’est fermé la trappe, rentré le ventre, tendu le menton, il aurait un besoin irrépressible de défoulement. Mais pourquoi s’en prendre si violemment au Québec ? Les relations entre le Canada et la Belle Province ne sont pas à ce point acrimonieuses pour justifier ces flèches empoisonnées. Et puis, perdu dans toute cette controverse, un fait demeure : pour bien des Canadiens, il n’y a pas de ville plus cool, plus sophistiquée ou plus désirable que la métropole québécoise. Dans le ROC, où j’ai quand même habité longtemps, on vénère Montréal de la même façon que bien des Américains craquent pour Paris. « Oh, I loooove Montreal ! »

 

Alors, qu’est-ce qui s’est donc passé dans la tête d’un journaliste expérimenté, « un des meilleurs auteurs du pays », pour justifier un tel dérapage ? À mon avis, il faut d’abord distinguer les règlements de compte usuels de cette dernière incartade. Depuis le début de la Confédération, nos deux solitudes, comme deux navires qui se croisent dans la nuit, se sont invectivées à répétition. Nous les traitons de rednecks, ils nous traitent d’enfants gâtés. On les trouve « pognés » et ratoureux, ils nous trouvent émotifs et délinquants. On voue le multiculturalisme aux gémonies, ils font pareil avec notre penchant pour le couteau sur la gorge. Voilà le prix à payer à devoir cohabiter sans se connaître vraiment.

 

Ces talonnades, pour stéréotypées qu’elles soient souvent, contiennent quand même des parcelles de vérité. Même le dossier honni du Maclean’s sur la corruption au Québec (2010), bien que fielleux à souhait, n’était pas sans assise factuelle. Andrew Potter, par contre, s’inspirant du même fiel, donne dans le n’importe quoi. Rien ne tient debout ici — ni les pantalons colorés des policiers comme preuve de « panne de l’ordre social », ni les billets de guichet de 50 $ comme signe d’une société convertie au cash, ni l’absence de bénévolat comme manque de solidarité. Ce n’est pas tant le nombre d’erreurs et d’approximations qui personnellement me sidèrent, c’est littéralement la job de bras.

 

D’ailleurs, des termes comme « mentalement aliéné » — la première salve de l’auteur à l’endroit du Québec — ne vous rappellent-ils pas quelque chose ? C’est précisément le type d’insultes utilisées lors de violence conjugale. T’es une maudite folle, tu vaux rien, tu me gâches l’existence… Les mots peuvent varier, mais l’intention est toujours la même : humilier au maximum, mais de telle sorte que la victime se sente coupable et l’agresseur, grandi. C’est lui qui est généreux et raisonnable, après tout, lui qui peut nous montrer comment réintégrer le droit chemin. Comme le texte de Potter, c’est d’une malhonnêteté intellectuelle ahurissante et une façon éhontée de manipuler une situation. C’est aussi un discours qui dénote qu’il y a déjà eu de bons sentiments, c’est pourquoi ils sont si mauvais aujourd’hui. Amour-haine, disent les psy.

 

Et nous voilà arrivés au coeur du sujet : la rupture de 1995. Bien des coeurs se sont brisés ce soir fatidique d’octobre, mais, curieusement, la victoire a été plus âpre du côté des gagnants que la défaite chez les perdants. C’est que la majorité des francophones ne pensait pas l’emporter, alors que la majorité anglophone était persuadée que le pays y passait. Ce soir-là, bien des Canadiens ont eu la peur de leur vie, le genre d’émotion qui traumatise longtemps. Rien au cours des 20 dernières années n’avait pu préparer à cette soudaine débandade. Lévesque ? On l’admirait presque autant du côté anglais (du moins à gauche) que du côté souverainiste. Le référendum de 1980 ? Un exercice essentiellement de sémantique. Pendant toutes ces années, l’indépendance était demeurée une vue de l’esprit. Un beau débat. Soudainement, brutalement, ce n’était plus le cas.

 

Pour ses prétendants éconduits, le Québec a cessé en 95 d’être un objet de fascination, voire d’admiration, et s’est transformé en objet de méfiance et de mépris. Andrew Potter nous en a fait toute une démonstration.

60 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 29 mars 2017 00 h 54

    Ils nous envient notre impudence!

    Même avant 1995, le Québec Bashing était à la mode au Canada anglais. Ils nous envient nos services publics comme les CÉGEPS gratuits, les garderies à prix abordables, notre électricité nationalisée et abondante, notre joie de vivre, notre solidarité, notre résilience, notre intellectualité et notre profondeur, nos films gagnants d'Oscar, notre littérature reconnue mondialement, notre théâtre florissant, bref notre Chutzpah ou impudence!

    • Christian Dion - Abonné 29 mars 2017 10 h 00

      Entièrement d'accord avec vous. Tout est dit. Nul besoin d'en rajouter avec toute sortes de pseudo-explications alambiquées.

      Christian Dion
      Abonné

    • Jean Duchesneau - Abonné 29 mars 2017 14 h 27

      Bien d'accord avec vous Mme Alexan, ils en ont contre "The distinct society" qui est une très mauvaise traduction de "société distincte". Le terme français entend que la société québécoise est différente alors qu'en anglais "distinct" veut dire supérieure ou distinctive. Les politiciens fédéralistes n'ont pas fait d'efforts pour expliquer la nuance au bon peuple car, la grogne du ROC envers le Quebec fait leur affaire. Ils croient que les Québécois profitent de la peréquation en se payant tous le luxe que vous décrivez!

  • Jacques Lamarche - Abonné 29 mars 2017 03 h 29

    La défaite du Québec l'aurait rendu objet de mépris! Et aurait brisé un amour infini!

    Les propos inouïs de M. Potter, loin d'être le fruit isolé d'un homme qui a perdu l'esprit, pourrait être le reflet de ce qui s'est toujours dit dans le pays. Un érudit d'une telle hauteur ne pouvait publier de telles horreurs sans la convinction qu'elle seront partagées par sa communuté!

    Le sentiment général dans le ROC, à tout le moins depuis Pierre-Elliot Trudeau et la péréquation, veut que le Québec est paresseux et miséreux, et que la générosité d'Ottawa explique ses garderies et sa qualité de vie! Pire, bien des Québécois, comme M. Potter, pensent pensent malheureusement ainsi!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 29 mars 2017 17 h 13

      Vous n'avez pas a chercher loin pour trouver un parmi ces québecois:
      notre 1er ministre sauveur qui encence Ottawa a tour de bras ,donc que le vrai sauveur,bref,c'est Ottawa qui dirige presque tout étant Etant donné qu'il n'a pas de chef digne de ce nom ici,par consequent sans Ottawa c'est la déroute et la faillite a breve échéance si on se dirigeait soi-meme .Alors notre sauveur
      Couillard preche pour la dépendance,
      qu'il est fort et brave ce chef que

      plusieurs soutiennent, ici je ne parlent pas des captifs mais de fiers québecois. N'est-ce pas qu'un p'tit pain,c'est mieux que rien?

      N'est-ce pas qu'un p'tit pain

  • Yves Côté - Abonné 29 mars 2017 03 h 42

    Réponse

    "Mais pourquoi s’en prendre si violemment au Québec ?"
    Simplement parce que la grande frousse canadienne de novembre 95 et la norme d'auto-censure des intellectuels de ce pays ont fait que jamais aucun n'a condamné l'entourloupe politique éhontée qui a fait battre la réelle volonté politique des Québécois. Ce qui ne fait que justifier jusqu'à aujourd'hui la polarisation de l'identité canadienne sur une intolérance autrefois réservée à quelques nantis du Canada : celle britannique qui depuis bien avant 1759, a permise de justifier l'envahissement et l'appropriation par les armes d'un pays français de droit et de langue, "papiste" en confession et largement métis en us et coutumes.
    Autrement dit, parce que de donner cette idée raciste en partage identitaire obligé aux Canadiens, qu'ils soient d'ancienne ou de nouvelle extractions, est devenu le cancer canadien évident par lequel les Québécois, s'ils refusent de céder aux lustres artificiels et au clinquant d'une mode linguistique, celle de l'anglais à tout vent, comprendront assurément qu'ils doivent refuser d'adhérer à une idéologie culturelle si anglophile, qu'une affiliation à celle-ci est synonyme de leur anéantissement linguistique certain (par survalorisation partout de l'anglaise et auto-dénigrement de leur propre langue en Amérique).
    Et que devant le constat des intellectuels canadiens de l'échec général des médiocres politiques du Canada depuis une certaine autre mode (je parle ici de la trudeaumanie-trudeaumania et de son personnage principal, le PET, lui si baveusement désobéissant à l'histoire de son propre peuple et si élégament docile à celle de notre habile envahisseur tout-puissant), les intellectuels en question n'ont rien de plus en réponse à offrir que ce que développent les politiques canadiens fédéraillistes (comme dans déraillement de ce qui s'oppose à eux) sinon l'agression systémique contre l'idée de la légitimité en droits chez lui du peuple québécois.
    Merci de votre lecture.
    VLQL !

    • Pierre R. Gascon - Abonné 29 mars 2017 10 h 54

      Leur intolérance consiste en leur incapacité de nous rejoindre dans notre différence, voire le refus délibéré de cette différence.

  • Christian Labrie - Abonné 29 mars 2017 05 h 59

    Avant 1995

    Pour avoir suivi sur CBC l'époque du rejet de l'accord du lac Meech et la crise d'Oka, je pense bien que 1995 a rien changé. C'était pareil avant.

    • Pierre Brosseau - Abonné 29 mars 2017 12 h 37

      "C'était pareil avant", sauf pour l'épisode de deux jours du love-in, grande déclaration d'amour de 250 000 anglos et colonisés, la veille du référendum.

      Ah ! le grand amour n'est pas éternel !

    • Serge Lamarche - Abonné 29 mars 2017 15 h 20

      Moi, je dirais que c'était bien pire avant. Le french-bashing était au maximum durant la guerre de sept ans, évidemment, et ne fait que diminuer progressivement depuis la conquête, avec soubresauts comme en Acadie.
      Si vous écoutez les nouvelles et émissions anglaises (je suis en Colombie-Britannique) on entend souvent des chose anti-françaises et pro-anglaises hypocrites.

  • René Bezeau - Abonné 29 mars 2017 07 h 11

    Nos amis du ROC sont aussi nos meilleurs ennemis

    Avec l'opposition généralisé du Québec au Projet Énergie-Est, est il possible que nous démoniser ajoute de la pression pour passer ce projet, si cher aux intérêts des Desmarais ? Un tir du Maclean's télécommandé de Sagard.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 29 mars 2017 15 h 29

      Intéressant en effet!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 29 mars 2017 19 h 21

      Est-il possible que les Desmarais en veulent autant aux québecois?