Ménage à trois

En 1995, Jean-François Lisée, alors « conseiller à l’ouverture » de Jacques Parizeau, avait dû mettre tous ses talents de diplomate à profit pour négocier l’alliance entre le PQ, le Bloc québécois et l’ADQ en vue du référendum.

Cela n’allait pas de soi. Il avait d’abord fallu faire accepter à M. Parizeau l’idée d’un « partenariat » avec le reste du Canada auquel il ne croyait pas, mais sans lequel Mario Dumont, déjà réfractaire à la social-démocratie péquiste, n’aurait pas embarqué. Après les résultats décevants de l’élection de septembre 1994, Lucien Bouchard jugeait M. Parizeau trop pressé, et ce dernier trouvait les deux autres bien timorés.

Sans parler des relations personnelles entre les trois hommes. Si MM. Bouchard et Dumont entretenaient une véritable relation père-fils, aucun des deux n’avait d’atomes crochus avec M. Parizeau. Le chef de l’ADQ ne voulait même pas être photographié en compagnie du premier ministre péquiste. L’entente tripartite de juin, à laquelle la question référendaire faisait référence, n’aurait sans doute pas survécu à une victoire du oui.

L’expérience de 1995 sera certainement très utile à M. Lisée, qui aura fort à faire pour préserver le nouveau ménage à trois qu’il souhaite former avec Martine Ouellet et Gabriel Nadeau-Dubois, qui s’annonce aussi houleux que celui dont il a été l’architecte il y a 22 ans. De toute évidence, il en est conscient, et il semble disposé à mettre autant d’eau dans son vin qu’il avait jadis conseillé à M. Parizeau de le faire. Encore faut-il que cela demeure du vin.

 

Comme Gilles Duceppe, François Gendron et bien d’autres, le chef du PQ a tout de suite vu l’incompatibilité entre les rôles de chef du Bloc québécois et de député à l’Assemblée nationale, que Martine Ouellet et ses partisans inconditionnels refusent de reconnaître, mais il est prêt à avaler la couleuvre, quitte à subir les sarcasmes de François Legault, qui l’a exhorté à « mettre son pied à terre ».

« Ce n’est pas mon rôle d’alimenter la polémique », plaide-t-il. Il n’a surtout pas intérêt à provoquer sa nouvelle vis-à-vis bloquiste, qui a montré de quel bois elle se chauffe durant la course à la succession de Pierre Karl Péladeau. Mme Ouellet a beau reconnaître qu’il appartient au PQ de fixer l’échéancier référendaire, nul ne peut savoir à quel moment elle redécouvrira qu’il est contrôlé par une bande de « provincialistes » prêts à se satisfaire de la première limousine venue. Mieux vaut la flatter dans le sens du poil.

De toute manière, tant que le PQ est dans l’opposition, les impatients du Bloc n’ont rien à gagner à jouer les matamores. Si jamais M. Lisée devenait premier ministre et qu’une fenêtre s’ouvrait soudainement, par exemple si l’Écosse ou la Catalogne accédaient à l’indépendance, il serait toujours temps de réclamer qu’il presse le pas.

 

La cohabitation avec QS s’annonce encore plus délicate. Gabriel Nadeau-Dubois n’est pas encore officiellement co-porte-parole ni député de Gouin, mais les 4000 nouveaux membres que QS dit avoir recrutés depuis l’annonce de sa double candidature laissent peu de doute sur l’ascendant qu’il exercera sur son nouveau parti.

Qui plus est, M. Nadeau-Dubois et Mme Ouellet semblent faits pour former un couple au sein du ménage à trois, comme c’était le cas de Lucien Bouchard et de Mario Dumont. Non seulement ils partagent la même méfiance envers M. Lisée, mais ils ne sont pas en concurrence sur le terrain électoral, comme le sont le PQ et QS.

À moins de verser dans l’autoflagellation, le chef péquiste ne pouvait pas laisser passer la malheureuse déclaration de GND affirmant que l’ensemble de la classe politique avait trahi le Québec depuis 30 ans, mais il semble prêt à sacrifier beaucoup sur l’autel de la « convergence », quitte à créer des remous au sein de son parti.

Le Journal de Montréal rapportait mercredi les propos du député péquiste de Rimouski, Harold Lebel, qui a partagé dans les médias sociaux l’image d’une pancarte aux couleurs de QS expliquant « comment gagner Rimouski en 2018 ». Furieux, il a lancé : « Voilà la façon de converger de mes amis QS » ! Le problème est qu’il n’y a pas réciprocité d’intérêts dans une éventuelle alliance. Le PQ a besoin de la collaboration de QS pour prendre le pouvoir, mais QS restera dans l’opposition de toute manière. Ses exigences risquent donc d’être disproportionnées.

La CAQ est visiblement déterminée à tirer profit de ce flirt. Depuis le début de la semaine, François Legault évoque le « syndrome GND » dont M. Lisée serait atteint et qui le pousse à s’opposer aux baisses d’impôt qui soulageraient les familles québécoises. La question est aussi vieille que le monde : jusqu’où faut-il pousser le compromis pour sauver son ménage ?

10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 16 mars 2017 00 h 36

    Bizarre de finale...

    «François Legault évoque le « syndrome GND » dont M. Lisée serait atteint et qui le pousse à s’opposer aux baisses d’impôt qui soulageraient les familles québécoises. La question est aussi vieille que le monde : jusqu’où faut-il pousser le compromis pour sauver son ménage ?»

    Ce serait donc un compromis du PQ de ne pas appuyer des baisses d'impôt? Moi-même qui me méfie du PQ et surtout de M. Lisée, je n'aurais jamais osé dire cela. Quelque part, si vraiment c'est un compromis pour le PQ de ne pas appuyer des baisses d'impôt, cela appuie la méfiance de M. Nadeau-Dubois. Et la mienne.

    • Gilles Théberge - Abonné 16 mars 2017 09 h 52

      Je pense que monsieur Lisée a bien dit que les baisses d'impôts ne sont pas productives ni structurantes... Et qu'en conséquence il ne les approuverait pas.

      Il fait être tordu pour y chercher une autre explication.

    • Mario Jodoin - Abonné 16 mars 2017 13 h 19

      Dites cela à M. David. J'ai d'ailleurs mentionné que je trouvais cette finale bizarre et que jamais elle ne me serait venue à l'esprit malgré ma méfiance envers le PQ et M. Lisée.

  • Pierre Desautels - Abonné 16 mars 2017 06 h 31

    La chance au coureur?


    Il est quand même impressionnant de voir qu'un petit parti comme Québec solidaire, qui a obtenu 7.6% des voix en 2014 puisse avoir autant d'importance dans l'échiquier politique. Mais au delà des chiffres, cela s'explique par le fait que QS, dirigé de facto par GND, ne se gênera pas pour tirer à boulets rouges sur le gouvernement Couillard dans une optique de gauche, et par ricochet, causer des dommages au PQ.

    Jean-François Lisée aura fort à faire pour convaincre les progressistes que le PQ d'aujourd'hui n'est plus le même que celui de Pauline Marois, qui avait tourné à droite après avoir clignoté à gauche.

    Le budget de l'austérité, le feu vert à Enbridge, l'ouverture aux hydrocarbures et à la cimenterie de Port Daniel ont laissé un goût amer à un bon nombre d'électeurs. Ce sera maintenant aux membres du PQ, via le prochain congrès de septembre, de faire les bons choix.

    • Frank Jette - Abonné 16 mars 2017 10 h 56

      QS est en légère progression dans les sondages. En plus, Lisée sait comment la division fait mal aux partis souverainistes. Sans convergence, pas de gouvernement majoritaire pour les souverainistes. Au mieux, 2012 2.0; au pire, la CAQ ou le PLQ prendra le pouvoir. C'est aussi simple que ça.

      Et il semble que QS ne soit pas prêt à faire beaucoup de compromis pour empêcher un des deux partis fédéralistes de prendre le pouvoir. La méfiance face au PQ est très présente. Lisée devra faire des compromis, sinon, ça n'aura pas lieu; S'il en fait trop, il va perdre des votes à la CAQ.

      Le problème de la quadrature du cercle. On savait que la prise du pouvoir allait être difficile, mais elle s'annonce de plus en plus difficile.
      Les souverainistes auraient avantage à mettre de l'eau dans leur vin, sinon, ça risque d'être long avant d'être sur le chemin des victoires. Si ça échoue, tout le monde sera perdants, les partis souverainistes, le projet de pays, l'état québécois et son peuple.

  • François Dumas - Abonné 16 mars 2017 06 h 39

    Provincialistes ?

    Est-ce vous M David qui croyez cela ou vous mettez des mots dans la bouche de Mme Ouellet ? En quoi vouloir à tout prix un référendum dans un premier mandat, sans que la population aie confiance, et encore se planter ? Ne croyez vous pas que tant que Québec ne prouvera pas qu'aux nouvelles générations que nous sommes capables de mieux nous gérer que le fédéral, la nouvelle majorité n'y croirera pas? Reporter l'échéance référendaire, c'est exactement l'inverse de ce que vous présentez. C'est seulement porter un grand respect envers l'intelligence citoyenne, se retrousser les manches, s'oublier et travailler fort pour faire un Québec meilleur et démontrer par des gestes probants et non des paroles qu'on a atteint les limites de la fédération. Ramener ces gens à des opportunistes qui ne cherchent que le pouvoir, ou pire, le confort de la limousine et pire que réducteur, je cherche le mot juste. C'est à tout le moins un manque de respect.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 16 mars 2017 07 h 20

    Pendant ce temps...

    Le PLQ vogue allègrement vers une autre victoire électorale... ou bedon sera-ce la CAQ qui se faufilera.

    Bonne chance M. Lisée. Mes voeux vous accompagnent.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 16 mars 2017 08 h 16

    Oui, mais peut-être ... !?!

    « jusqu’où faut-il pousser le compromis pour sauver son ménage ? » (Michel David, le Devoir)

    Jusqu’au divorce, séparation ou jusqu’au désespoir et homicide politique, socio-économique ?

    Dans les circonstances, les ménages à trois (Martine, Gabriel et Jean-François ; Gabriel, François et Jean-François), parvenant difficilement à l’autonomie, demeurent comme « risqués » !

    Cependant, il est d’intérêt de saisir que la question d’acheminement à l’indépendance éventuelle du Québec du Canada devrait être au centre des préoccupations dudit ménage, sinon … ?!?

    Vives les compromis-ménages à trois ?

    Oui, mais peut-être ... !?! - 16 mars 2017 -