Éros au Bas-Canada

Quand on pense à la sexualité de nos ancêtres, on imagine souvent un monde d’austérité, de privations et de frustrations. Les prêtres de l’ancien temps, croit-on, écrasaient les pauvres paysans sous une chape d’interdits en les menaçant de l’enfer.

L’historien Serge Gagnon, un admirateur du grand Jean Delumeau dont il s’inspire, a exploré sérieusement cet univers pour en avoir le coeur net. Publié pour la première fois en 1990, son remarquable essai intitulé Plaisir d’amour et crainte de Dieu, qui n’a pas pris une ride, vient tout juste d’être réédité aux Presses de l’Université Laval. Il propose un regard original et documenté sur la mentalité sexuelle des habitants du Bas-Canada (1790-1830).

Conscient du choc culturel que peut représenter, pour les hédonistes que nous sommes devenus, cette plongée dans un passé mystérieux, Gagnon insiste sur la nécessité d’éviter l’esprit de procès dans cette entreprise.

« L’historien, écrit-il joliment, bricole des voyages dans le temps. […] Quiconque voudrait s’aventurer sur la route du passé avec la conviction d’appartenir à une culture meilleure que celle du pays découvert ferait aussi bien de rester chez lui. L’antipathie est la mère du soupçon. Si le passé n’a pas de leçons à donner au présent, les contemporains n’ont pas non plus mandat de faire la morale aux générations dont nous sommes les descendants. »

Des peurs sacrées

En dépouillant la correspondance entre les prêtres ruraux et l’épiscopat pendant cette période, Gagnon parvient à tracer un riche portrait de la culture sexuelle des paysans du Bas-Canada. Dans cette société, note-t-il, le commandement attribué à Dieu selon lequel l’oeuvre de chair ne peut être désirée qu’en mariage s’impose. Des pratiques comme les relations prémaritales, le concubinage, l’adultère, le coït anal, les relations bucco-génitales, l’homosexualité et la masturbation sont considérées comme menant à la damnation éternelle et sont donc fortement réprouvées.

Tout ce qui peut les susciter est aussi l’objet de sévères réprimandes. La mixité des sexes fait peur. En 1814, un curé beauceron reçoit de l’évêché un message affirmant que « le moyen d’établir les bonnes moeurs dans une paroisse est d’y détruire les divertissements », dont la danse.

Le désir d’élever et de maintenir un niveau de vie était étranger aux anciens, par défaut de posséder les instruments techniques de la croissance. Maîtres de leurs pulsions, ils étaient en revanche plus capables que nous de différer le plaisir, d’y renoncer dans le but d’établir leur descendance. Ils souscrivaient aux paroles du prêtre qui leur enseignait le souci du partage.

 

Vers la fin du XVIIIe siècle, note Gagnon, la moralité dans les campagnes est chancelante, surtout dans les nouvelles paroisses. Quelques décennies plus tard, la « christianisation des moeurs » semble une réussite puisque les désordres se raréfient. Pour l’historien, « l’abstinence des prêtres a contribué à faire accepter à la majorité des paysans l’idéal de comportement sexuel proposé par ces eunuques volontaires ». Les habitants n’ont pas renoncé à tous les plaisirs interdits, mais ils acceptent l’idée de faute et s’en libèrent en faisant des aveux au Dieu désormais miséricordieux du confessionnal.

Gérer le sexe

Gagnon aurait pu se contenter d’établir ces faits. Or, et c’est ce qui fait l’intérêt de son ouvrage pour le grand public cultivé, il va plus loin et bouscule les idées reçues. Il se réclame de Freud ainsi que de certains historiens et anthropologues pour affirmer que « la peur du corps et des plaisirs de la chair, si souvent mise au compte des croyances religieuses, serait un élément structurel de la condition humaine ».

Toutes les sociétés, continue-t-il, doivent donc mettre en place une « gestion du sexuel ». Aujourd’hui, notre morale hédoniste, souvent égocentrique, axée sur le devoir de jouissance, ne va pas sans victimes ni sans malaises et s’accompagne de « nouveaux dispositifs d’aveu » (psys, sexologues), nécessaires à la sauvegarde de la paix intérieure.

« Notre sexualité est plus jouissive que féconde, conclut l’historien. Elle étonnerait ces lointains ancêtres au même titre que notre voyage dans le passé nous a fait connaître des attitudes et des comportements que nous trouvons bizarres. » Il ne s’agit pas, pour Gagnon, de faire l’éloge du confessionnal, mais de redire avec force que l’histoire, bien comprise, est une école de modestie.

« Ainsi, la nouvelle morale prédispose à la demande de sexologues et autres restaurateurs du sexe inefficace, de la même manière que l'éthique sacrée d'autrefois appelait un dispositif de contrôle conforme à son orientation, la confession sacramentelle. »

— Extrait de Plaisir d'amour et crainte de Dieu

Plaisir d’amour et crainte de Dieu. Sexualité et confession au Bas-Canada

Serge Gagnon, PUL, Québec, 2017, 208 pages

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 13 mars 2017 12 h 49

    Saturation du plaisir et fatigue d'être soi

    « la peur du corps et des plaisirs de la chair, si souvent mise au compte des croyances religieuses, serait un élément structurel de la condition humaine ».

    Effectivement, depuis toujours l'être humain souffre d'être divisé voire même déchiré entre son incarnation dans le réel concret, son monde pulsionnel débordant de passion, et son désir pour un idéal désincarné, son aspiration à devenir un ange.

    Ainsi, chaque époque a connu sa manière d'être et de souffrir. Si au début du XXè siècle, avec Freud comme soignant, on découvrait la névrose dans une société hiérarchisée, marquée par les tabous, les interdits et la répression de la sexualité où la douleur morale était liée au sentiment de culpabilité, aujourd’hui au XXI e siècle, dans une société permissive et libérale marquée par l’individualisme, l’autonomie, la responsabilité et la performance, on souffre maintenant de dépression marquée par cette «fatigue d’être soi» (Alain Ehrenberg), ce sentiment perpétuel d’insuffisance ou de ne pas être à la hauteur.

    Aux sentiments de privation et de la peur du péché ont succédé les sentiments de saturation du plaisir qui entraînent littéralement des pannes du corps-esprit fatigué de cette recherche incessante de gratifications. La recherche de la sagesse de la voie du milieu dans la poursuite effrénée du bonheur demeure encore un défi pour l’être humain.

    Marc Therrien

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 13 mars 2017 14 h 59

      Excellente réflexion. La condition humaine évolue, mais est-ce pour le mieux ?

  • Guy Lafond - Inscrit 13 mars 2017 19 h 35

    Deux époques, deux comportements.


    À propos de ces deux époques (l'ancienne et la moderne), à mon humble avis, l'une n'est pas nécessairement meilleur que l'autre.

    Et comme chantait si bien Jean Gabin:

    "Le jour où quelqu'un vous aime, il fait très beau.J'peux pas mieux dire, il fait très beau!

    La vie, l'argent, l'amour, les roses, on ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses."

    Passionnément et pour la vie, coûte que coûte!

    (Un Québécois à vélo et à pied d'oeuvre dans le fil du temps)

  • Loyola Leroux - Abonné 15 mars 2017 14 h 54

    Gérer le sexuel et les avortements !

    Serge Gagnon lorsqu’il écrit ‘’ Toutes les sociétés doivent donc mettre en place une « gestion du sexuel », va-t-il jusqu’à affirmer que la société québécoise, pour ne pas disparaitre avec 1.7 enfant par femme, devrait ‘’gérer le sexuel’’ en limitant les 33 000 avortements annuels, par exemple ?