Un triste moment

La parution de Rhapsodie québécoise, d’Akos Verboczy, qui vient d’être réédité en format de poche chez Boréal, m’avait échappé l’an dernier. À l’heure où le mot « intégration » est sur toutes les lèvres, ce récit du parcours d’un « enfant de la loi 101 », juif hongrois arrivé au Québec à l’âge de 11 ans, tour à tour camelot de la Gazette, commissaire scolaire et attaché politique au PQ, mérite d’être lu.

 

Le ton, mi-sérieux mi-blagueur, est donné d’entrée de jeu. « Je suis donc un de ces Sauveurs envoyés au Québec pour régler vos problèmes : votre économie, votre poids politique, votre endettement, votre vieillissement, votre pénurie de main-d’oeuvre et, bien sûr, votre fermeture sur le monde. Ça fait beaucoup de poids sur mes épaules (et sur celles de mes semblables) et beaucoup de promesses pour le Québécois de souche. Il y a de quoi avoir, avec le temps, de part et d’autre, des déceptions légitimes. »

 

L’auteur a débarqué au Québec alors que la loi 101 était contestée de toutes parts. « On nous a rapidement informés que le français parlé ici n’était pas le vrai français, mais un patois malpropre, dont les locuteurs étaient principalement des assistés sociaux, des incultes et des racistes. » On a parfois l’impression que les choses n’ont pas tellement changé depuis quarante ans.

 

C’est précisément à force de devoir expliquer le Québec aux nouveaux arrivants qu’il a commencé à l’aimer et à l’adopter, raconte-t-il. Et à force d’avoir à le défendre qu’il est devenu souverainiste. Il était particulièrement bien placé pour mesurer les conséquences du malheureux discours de Jacques Parizeau le soir du référendum : « Parler de l’instrumentalisation de l’immigration pour combattre la souveraineté est devenu le plus grand tabou politique au Québec. »

 

 

Si le discours de M. Parizeau a été un moment malheureux de l’histoire récente du Québec, Akos Verboczy en évoque un autre, qui a été moins publicisé, mais qui n’est pas à l’honneur du premier ministre Couillard.

 

En novembre 2013, Jean-Marc Fournier s’était attiré de nombreuses critiques pour avoir fait un rapprochement entre la charte de la laïcité du gouvernement Marois et le régime nazi, en évoquant les propos tenus par un rabbin montréalais à l’occasion d’une cérémonie commémorative du 75e anniversaire de la Nuit de cristal, le 9 novembre 1938, quand des milliers de commerces appartenant à des juifs et quelque 200 synagogues avaient été saccagés en Allemagne.

 

M. Verboczy assistait à cette cérémonie au Centre commémoratif de l’Holocauste, à Côte-des-Neiges, où il accompagnait la ministre péquiste de l’Immigration et des Communautés culturelles, Diane De Courcy, qui avait été accueillie avec une extrême froideur, alors que la délégation libérale, dont faisaient partie MM. Couillard et Fournier, avait eu droit à l’enthousiasme qu’on manifeste à une armée de libération.

 

Pour respecter la solennité du moment, on avait demandé à l’assistance de garder le silence durant la cérémonie. Le rabbin avait raconté l’histoire d’un homme tué à Berlin durant la Nuit de cristal, après avoir refusé d’enlever sa kippa devant les chemises brunes nazies. À l’instar de cet homme, le rabbin avait déclaré qu’entre les interdictions de la charte de la laïcité et la mort, il choisirait cette dernière.

 

« Philippe Couillard et consorts ont brisé le silence prescrit, se levant d’un bond pour applaudir ce choix qu’ils considéraient [comme] plein de bon sens. Ils savaient mieux que quiconque que la mort ne figurerait pas sur le bulletin de vote, contrairement à leurs noms », écrit M. Verboczy.

 

 

Il aurait sans doute été délicat d’interrompre le rabbin au beau milieu de son discours. De là à se lever pour applaudir, il y a toutefois une limite qu’un aspirant au poste de premier ministre du Québec n’aurait pas dû franchir. Il est vrai que la charte du gouvernement Marois ratissait inutilement large, mais la comparaison avec le régime nazi était si grossièrement injuste qu’elle tenait de l’élucubration. Il est même étonnant qu’un rabbin perde le sens de la mesure au point de banaliser de la sorte les atrocités nazies.

 

Quand Bernard Drainville avait présenté son projet de loi, M. Couillard avait crié à la trahison de l’héritage de René Lévesque. En point de presse, il avait fallu lui rappeler que le « grand Québécois » dont il évoquait la mémoire avait lui-même été traité de nazi pour avoir présenté la loi 101, contre laquelle le PLQ avait mené une lutte sans merci.

 

Le futur premier ministre avait répondu qu’il n’était pas là à l’époque. Soit, mais il était bel et bien là au Centre de l’Holocauste en novembre 2013 et il a applaudi des propos qui étaient non seulement absurdes, mais injurieux pour le Québec. S’il est incapable de le défendre, M. Couillard pourrait au moins s’abstenir d’encourager ceux qui l’accablent.

  • Nadia Alexan - Abonnée 28 février 2017 00 h 44

    M. Couillard ne se rend pas compte des gaffes qu'il prononce!

    Vous avez raison, monsieur David, c'était un triste moment. M. Couillard ne se rend pas compte des gaffes qu'il prononce, surtout qu'on il défend les dérapages religieux.
    Je n'ai jamais compris l'hystérie suivant la politique de la Charte des valeurs. Bien que j'aurais préféré l'appeler la Charte de la laïcité. Mais de l’a a dénoncé cette Charte avec acharnement en déchirant ses chemises, est un peu farfelu, n'est-ce pas?
    Nous avons besoin d'une Charte de la laïcité pour empêcher nos gouvernements à mêler les affaires de l'Église avec ceux de l'État. Une Charte peut assurer la liberté de la religion sans qu'il empiète sur les autres libertés, comme l'égalité homme/femme, la liberté d'expression et le droit de critiquer la religion sans se faire accuser de racisme et de xénophobie! Une Charte de la laïcité aurait permis la neutralité de l'État auprès des services publics. C'est dommage qu'on ait écarté cette idée noble.

    • Louise Melançon - Abonnée 28 février 2017 08 h 14

      Si Couillard ne se rend pas compte des "gaffes" qu'il fait.... il n'est pas digne d'être premier ministre... Et ces gaffes sont surtout en direction du P.Q. qu'il déteste... comme il l'a affirmé ...

    • Benoit Toupin - Abonné 28 février 2017 10 h 21

      Je suggère à Monsieur Couillard d'écouter l'interview de Catherine Perrin qui recevait, ce matin, Delphine Horvilleur, femme rabin au Mouvement juif libéral de France. En ouverture de son émission Médium large sur RC Première, Mme Perrin nous a permis d'entendre le point de vue éclairé de Mme Horvileur sur laïcité et les libertés individuelles.

      Malgré que Monsieur Couillard soit souvent sans gêne et sans retenue quand il s'agit de faire la promotion du multiculturalisme canadien ou de faire de la politique ethnique (tous en font à l'occasion), j'ose espérer qu'il puisse découvrir le mal qu'il fait au vivre ensemble en opposant sans nuance et sans référence les différentes façon de voir.

      Derrière les positions irréconciliables, il y a toujours un besoin à satisfaire; l'inaction générant l'impatience, les positions nombreuses et extrêmes se multiplient et empoisonnent le débat. Ses années de gouverne en sont un superbe exemple. Pourtant, face à un besoin à satisfaire il suffit de s'asseoir ensemble avec le désir, non pas de voir sa position triompher, mais de concilier les besoins en juste arbitre.

      Malheureusement, Monsieur donne l'impression de considérer primordial d'avoir raison...

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 28 février 2017 10 h 27

      Des limites à ne pas franchir
      S’il y a une expression qui ne fait pas partie du vocabulaire de Philippe Couillard, c’est bien celle-là.

      En 2014 il a commencé sa campagne électorale en disant : « Je déteste le PQ, je déteste ce parti. »
      Il n’en aurait pas fallu beaucoup plus pour que l’on parle de discours haineux et Couillard pas plus que Fournier n’ont de leçons à donner à personne au chapitre du vivre ensemble; eux qui comme Charest rêvent à des camps de travail forcé dans le nord pour y envoyer tous les souverainistes, les étudiants récalcitrants et tous les intellectuelles qui ne vont pas manger dans leurs poubelles.

      Oui, il aurait été préférable de parler de charte de la laïcité pour ne pas confronter les valeurs des uns avec celles des autres mais de toute façon, Couillard aurait trouvé d’autres formules pour nous démontrer que l’élasticité de son code d’éthique est sans limites.

    • Michèle Lévesque - Abonnée 28 février 2017 10 h 36

      @ Nadia Alexan - 28 février 2017 00h44
      @ Louise Melançon 28 février 2017 08h14

      Vos propos à toutes deux sont toujours pleins de sagesse et de bon sens.

      Mme Melançon. M. Couillard n'est certainement pas digne d'être PM car il ne se soucie pas du tout de représenter tout son peuple. Comme disait M. David dans une autre chronique, ses principes personnels imposés à tout le Québec sont fortement teintés de ses intérêts. Au delà de la caricature, c'est passablement inquiétant. En 2015, il y a eu un grand vent de solidarité pour débouter S. Harper en qui on voyait, avec raison, un démocrateur en puissance. Je crois que nous en sommes là aussi avec cet homme que J.-F. Lisée diagnostique comme "toxique" pour le Québec. Le bloc pour l'opération chirurgicale est réservé pour 2018.

      Mme Alexa. Pour la Charte et l'hystérie, je partage votre perplexité et c'est pourquoi je vais dans le sens de P. Marois quand elle a dit à l'automne dernier (cf. 40e anniversaire de l'avènement du PQ au pouvoir), que la Charte a été un prétexte et un levier inespéré pour en finir avec l'idée nationaliste, la loi 101 et tuer le PQ une bonne fois pour toutes. Comme vous dites aussi, on a ainsi sacrifié une idée noble. De bas intérêts, électoraux et communautaristes, ont obnibulé des enjeux majeurs complexes beaucoup plus larges que le Québec - et le pire, c'est qu'on l'a fait en accusant le PQ de se couper du monde. On a surtout sacrifié le principe même du vivre-ensemble au pluriel que nous tentons de bâtir malgré les obstacles volontairement mis en travers du chemin. - - En ce sens, j'ai accueilli comme une très bonne nouvelle ce matin la publication de la lettre ouverte "Appel pour un Consensus du « Vivre ensemble dans la dignité »", publié sur la page FB du même nom hier 27 février. La lettre ouverte inclut déjà un nombre impressionnant de signataires auxquel(le)s on peut se joindre, ce que j'ai fait. Un pas dans la bonne direction, selon moi.

      Merci.

    • Donald Bordeleau - Abonné 28 février 2017 22 h 21


      Au Québec, nos immigrants sont tirés sur le volet, une poignée d’imams rétrogrades y ont audience uniquement parce qu’un gouvernement provincial pleutre n’assume pas ses responsabilités, et où ce sont les Québécois musulmans qui sont victimes de la détestation entretenue au sein de la majorité par la Droite.

      À force de nous culpabiliser avec l'islamophobie , en voulant nous imposer l'obscurantisme et le fanatisme, le PLQ et Couillard vont récolter chez nous, la même révolte populiste qui surgisse en Europe maintenant.

  • Marc Tremblay - Abonné 28 février 2017 01 h 29

    La honte

    Si Couillard a vraiment dit cela en 2013, il n'est pas digne d'être Premier ministre du Québec.

    • Hélène Paulette - Abonnée 28 février 2017 09 h 12

      Il parle du Québec, je crois.

  • Jacques Lamarche - Abonné 28 février 2017 02 h 01

    La pointe de l'iceberg du mépris!

    L'instrumentalisation de l'immigration est une stricte vérité. Elle n'a jamais cessé! Le tabou fabriqué continue à discréditer, comme si le mépris était une fatalité, ou un outil pour endoctriner!

    C'est inouï comment le pouvoir de l'information et le contrôle de l'image ont permis de salir un projet et ses meilleurs artisans. Tous les moyens furent bons pour discréditer! Aujourd'hui, le dédain atteint des sommets toujours plus ¨hautains¨!

    Si cette chronique faisait la manchette à la grandeur du Québec , comme le PLQ et sa machine en sont capables quand une nouvelle l'arrange, l'appui à la souveraineté pourrait sensiblement s'élever, tant l'insulte est grosse, tant le camp canadien serait dans l'eau chaude! Mais Radio-Canada n'en fera pas tout un plat!

    Merci beaucoup, M. Michel David! Il faut du cran pour dire ce qui va à contre-courant de ce qui circule depuis tant de temps!

    • Michèle Lévesque - Abonnée 28 février 2017 10 h 11

      @J. Lamarche - 28 fév. 2017 02h01

      A) Vous dites: "Aujourd'hui, le dédain atteint des sommets toujours plus ¨hautains¨!" En effet. Et c'est d'autant plus absurde et risible que, selon M. Gérard Bouchard, si honteusement bafoué par notre rigide et de plus en plus démocrateur PM actuel, ce dernier pèche par manque de hauteur doublé de manque de vision. Comme quoi les actes faux portent leur propre fatalité (justice immanente).

      B) Je suis aussi en résonnance avec vos deuxième et troisième paragraphes. J'ai écrit ce qui suit pour introduire le partage de l'article de M. David sur ma page FB : "Sur la sur-instrumentalisation de la gaffe-à-Parizeau (cf. votes ethniques, référendum 1995) par les opposants au Québec francophone versus la sous-médiatisation des attitudes ineptes de Philippe Couillard en 2013. La première de bien d'autres." Je dénonce donc moi aussi la partisannerie médiatique incompatible avec l'information publique, surtout sur les réseaux d'état. Les médias privés partisans ne sont pas mieux (ex. La Presse), mais au moins ils ne sont pas directement payés par les contribuables.

      C) Idem pour votre conclusion car j'ai aussi grandement apprécié cette chronique signée Michel David, lucide, honnête et qui fait un bien énorme. Je suis moi aussi épatée par la justesse (ajusté et juste) de son propos. Et, oui, ça prend du courage. Mais ça dit peut-être aussi et même surtout qu'un certain vent commence à tourner? Que nos meilleur(e)s, en termes d'intelligence et de probité intellectuelle, ne peuvent tout simplement plus continuer de nager dans le sens du courant de ces eaux troubles ? Des eaux malsaines et entretenues telles par les abus de démagogie, de mensonges et d'électoralisme sans frein de politicien(ne)s si peu soucieux de représenter tout le peuple qu’ils en perdent le sens commun, tant à Québec qu'à Ottawa (je pense à la M-103). Ces sursauts de bon sens et de lucidité au-delà des choix politiques sont désormais une urgence bi-nationale.

    • Michel Blondin - Abonné 28 février 2017 11 h 22

      Pour renchérir sur l'intégrité et la transparence, les milieux les plus corrompus sont les médias après celui des partis politiques.

      Le système fédéral est fondé sur la corruption depuis 1867.
      Comment un francophone peut, sans trahir sa langue, faire alliance avec la politique du fédéralisme qui est d'assimilation avérée et dont les résultats, connus toujours trop tard, ne font que confirmer la tendance si ce n'est que par un intérêt bien personnel, le plus souvent sonnant.

      Nos élites nous ont trahis plus d'une fois et continuent dans un mouvement bien orchestré.

      Michel David a parfois de ces lucidités qui montrent son indépendance d'esprit mais la conclusion demeure benoîte.

      Ce qui serait le plus pertinent des gestes à poser pour un gouvernement c'est d'instituer une politique de transparence comme celle des pays nordiques. La corruption pour les sceptiques serait .... confondu.

  • Marc Tremblay - Abonné 28 février 2017 03 h 23

    Conclusion sybilline

    "S’il est incapable de le défendre, M. Couillard pourrait au moins s’abstenir d’encourager ceux qui l’accablent".

    Je ne comprends pas cette dernière phrase de Michel David. Qui accablent qui ou quoi?

    • Jean Vaillancourt - Abonné 28 février 2017 09 h 04

      Le Québec.

    • André Froment - Abonné 28 février 2017 09 h 17

      Le Québec

    • Jean Duchesneau - Abonné 28 février 2017 09 h 23

      Si M. Couillard est incapable de défendre le Québec, il pourrait au moins s'abstenir d'encourager ceux qui l'accablent (le Québec).

    • Delphis Bélanger - Abonné 28 février 2017 09 h 29

      "S’il est incapable de défendre le Québec, M. Couillard pourrait au moins s’abstenir d’encourager ceux qui l’accablent".

      Ce propos me semble clair.

  • Jacques Labonté - Abonné 28 février 2017 05 h 04

    Construction d'un nouveau tabou

    Monsieur David, que je lis presque toujours avec plaisir, pose ici comme absurde, injurieux et accablant pour le Québec la comparaison faite entre l'épisode de la Charte des valeurs et le nazisme. Ce nouveau discours me semble contrevenir au débat démocratique en posant les critiques de la charte comme une sorte d'ennemis du peuple, construction d'un nouveau tabou, inutile, nuisible même, par les classes journalistique et politique.

    Le fait est que la comparaison, non pas avec les pogroms et les camps d'extermination, ce qui est effectivement exagéré et "sans fondement", mais plutôt avec le climat social, les actions d'intimidation précédant l'entrée d'Hitler au parlement allemand, et les politiques du régime nazi naissant, saute à l'entendement.

    Il n'est pas déraisonnable, au contraire, de craindre le pire de ces tentatives d'atteintes à la liberté, et surtout du ciblage d'une population particulière (les femmes musulmanes, pour lesquelles, selon le discours pro-charte, nous aurions hérité de la douteuse mission colonialiste de "sauver" de la soumission). Le ton agressif, voire carrément harcelant, dont font preuve les promoteurs des interdits vestimentaires, tant parmi les chroniqueurs que dans les médias sociaux, ainsi que des gestes extrêmement violents visant musulmans ou arabes (ou perçus comme tels) dans les derniers mois (harcèlement et trolling, menaces de mort, agressions verbales et physiques, pertes d'emploi et bien sûr, tuerie dans la mosquée...) en sont des signes alarmants !

    Les Québécoises et les Québécois ne sont pas plus racistes ou islamophobes que le ROC ou que les Européens. Nous ne sommes malheureusement pas non plus à l'abris des dérives possibles du nationalisme ethnique, du nationalisme des "valeurs", de la nation "sous attaque" à la Trump ! Et n'en déplaise à certains, nous avons le devoir d'être vigilants. Nous avons le devoir de dénoncer ces dérives lorsqu'elles se présentent.