Mathieu Bock-Côté penseur moderne et sceptique

Mathieu Bock-Côté est souverainiste, pourfend le multiculturalisme et critique l’islamisme, non sans préciser que c’est « une bonne chose […] de permettre aux musulmans de vivre librement leur foi dans nos sociétés ». Il ne s’oppose pas à l’immigration, mais il en suggère une baisse des seuils, « pour les accorder à nos capacités réelles d’intégration ». Il n’en faut pas plus pour que certains le qualifient de penseur réactionnaire et xénophobe, voire fasciste. Dans la tourmente des attentats de Québec, dont il s’est dit horrifié et dégoûté le soir même sur Twitter, des commentateurs échauffés n’ont pas hésité, dans un amalgame inepte, à affirmer que le discours identitaire de Bock-Côté nourrissait la haine.

Il est vrai que le volubile essayiste n’est pas un homme de gauche consensuel. Peut-on, pour autant, le considérer comme un penseur rétrograde et dangereux, attaché à la défense des vieilles injustices ? De quoi, au juste, Bock-Côté est-il le nom ?

Le nouveau régime, son plus récent essai, fournit une éclatante réponse à cette question. Le réactionnaire, explique l’essayiste, rejette totalement la modernité, qu’il accuse de tous les maux. Le conservateur, pour sa part, croit plutôt « que la modernité bien pensée, civilisée par la mémoire et le sens de l’enracinement, fait aussi partie de notre héritage ».

Même s’il constate qu’il y a, selon la formule de Freud, un « malaise dans la civilisation », il ne condamne pas radicalement le monde actuel au nom d’un passé idéalisé, mais entend le « réparer », en s’inspirant des ressources de la tradition. Bock-Côté, qui se réclame de ce conservatisme, est, au fond, le nom d’une « modernité sceptique ».

Par son style éloquent et par son propos relevé, le sociologue, dans ce livre, pratique une philosophie d’élite. Il faut donc, pour éviter les malentendus, bien définir les termes utilisés. La gauche à laquelle s’en prend l’essayiste n’est pas la gauche socialiste traditionnelle, mais la nouvelle gauche multiculturaliste ou « diversitaire », celle qui a délaissé la classe ouvrière au profit des autres négligés de l’histoire — les femmes, les minorités culturelles ou sexuelles — et qui considère l’homme occidental comme « un individu fondamentalement aliéné » par ses préjugés culturels, qu’il conviendrait de rééduquer.

Émancipation et enracinement

Cette gauche multiculturaliste rejette l’idée d’une identité nationale fondée sur l’histoire, qualifie de xénophobes ceux qui affirment que les nouveaux arrivants doivent s’intégrer culturellement, et pas seulement juridiquement, à la société d’accueil et remet même en question la division sexuée de l’humanité (théorie du genre), sous prétexte qu’elle réduirait la liberté de l’être humain. Elle entend donc « déconstruire tout ce qui rappelle le monde ancien » pour chanter l’individu libre de toutes entraves extérieures (nature et histoire) et livré à ses seuls désirs, jusqu’à la mort choisie. La droite néolibérale, de ce point de vue, communie avec cette nouvelle gauche et ne trouve pas plus grâce aux yeux de Bock-Côté.

Pour ce dernier, l’être humain a besoin, au contraire, d’ancrages, de « médiations civilisatrices », qui lui offrent des « ressources de sens » afin de guider sa vie. Ces repères, il les trouve en s’inscrivant dans une culture, dans une langue, dans une histoire et dans une civilisation qui le précèdent et dont il doit se faire l’héritier et le protecteur pour ne pas fonder son identité sur un vide symbolique qui le décharne en croyant le libérer.

La thèse du sociologue n’a rien de sulfureux. L’humain, propose-t-elle, est un être d’émancipation, certes, qui ne se laisse pas enfermer dans des déterminismes, mais il est aussi un être d’enracinement, qui a besoin de limites pour ne pas se perdre. En ce sens, son attachement au cadre national et à une identité historique collective, ouverte à ceux qui viennent d’ailleurs et qui souhaitent y participer en l’embrassant sans se renier, n’a rien de maladif, d’aliénant ou d’intolérant, mais constitue au contraire le fondement d’une liberté incarnée.

Sur un ton assuré mais respectueux, à la manière de son maître Raymond Aron, pourrait-on dire, Mathieu Bock-Côté mène un « combat intellectuel » contre une conception de l’homme occidental en guerre contre son héritage. Il est dommage que ses adversaires ne trouvent, pour lui répliquer, que les tartes à la crème d’une pensée de gauche réflexe.

Le nouveau régime. Essais sur les enjeux démocratiques actuels

★★★★

Mathieu Bock-Côté, Boréal, Montréal, 2017, 328 pages

14 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 11 février 2017 10 h 28

    Maître ès dialectique


    Pour l’avoir vu et entendu à 2 reprises en conférence, je pense que Mathieu Bock-Côté est d’abord un maître de la dialectique qui a cette grande habileté de réunir des dualités pour tenter d'apporter un meilleur éclairage sur des réalités; dit autrement, il est capable de penser en termes de « ceci et cela » plutôt que de façon traditionnelle en « c’est ceci ou cela, choisissez ». Bien que pour lui, « penser est un sport de combat », et que sa thèse est affirmée avec puissance et clarté, de par sa créativité et son esprit dialectique permettant le recadrage des problématiques, il est un intellectuel sur qui on pourrait compter pour aider à établir des synthèses ou des solutions intégratives. L’exemple du concept Hégélien des cercles concentriques de l’identité: dépasser ce qui nous précède tout en conservant ce qui nous fonde, traduit bien la pensée de Mathieu Bock-Côté.

    Ce que j’apprécie par-dessus tout, même avec un discours très dense et articulé, c’est sa capacité à s’exprimer pour être compris avec une volonté claire que sa parole engagée et agissante fasse une différence. Je demeure conscient cependant que beaucoup de dirigeants semblent allergiques ou hypersensibles à la lumière et qu’ils manoeuvrent mieux dans l’obscurité et le brouillard et qu'ainsi, Mathieu Bock-Côté est un agent perturbateur pour les adeptes du flou artistique.

    Marc Therrien

  • Jacques Houpert - Abonné 11 février 2017 13 h 33

    Merci, Louis Cornellier

    Merci pour cette analyse rehabilitoire de la pensée de Mathieu Bock-Côté.

    Sans être toujours d'accord sur les conclusions auxquelles son discours le conduit, j'admire, comme vous, l'honnête homme qu'est MBC. J'admire sa capacité de mener les débats qui nous interpellent. J'admire sa rigueur, sa fougue et ce respect qui l'animent quand ils s'en prend aux coquins dont il débusque les errances en infusant un peu de lumière dans leur discours convenu.

    Le Devoir aurait intérêt à s'inspirer d'une telle démarche. Ce MBC a du Henri Bourassa et de la Lise Bissonnette dans le nez.

    Comment s'étonner qu'Antoine Robitaille soit allé le rejoindre au Journal de Montréal/Québec sans que personne au Devoir ne s'en désole.

    Jacques Houpert

  • Michel Lebel - Abonné 11 février 2017 16 h 10

    Il parle abondamment!

    Je l'ai écouté une fois ou deux Bock-Côté. Quelques bonnes idées que je partage, sauf son souverainisme. Mais qu'il est verbo-moteur et fatiguant à la longue! Je comprends fort bien que nos cousins médiatiques d'outre-atlantique l'apprécient beaucoup; en plein leur style! Je me demande bien toutefois ce qu'il fait au Journal de Montréal/Québec, un canard pas très ''culturel''! Mais il faut bien gagner quelque part son pain et son beurre!

    M.L.

    • Jacques Houpert - Abonné 12 février 2017 00 h 07

      Bock-Côté est verbomoteur et énervant à écouter. Je vous l'accorde. J'ai longtemps entretenu certaine réticence à son égard en raison de sa faconde crépitante.

      Jusqu'au jour où j'ai cessé de m'attarder au bagout pour n'écouter que le propos.

      Je vous recommande de lire LE NOUVEAU RÉGIME que Louis Cornellier commente aujourd'hui de manière si élogieuse dans les pages du Devoir, ce journal de haut niveau culturel.

      Comme moi, vous ne serez pas d'accord sur tout. Mais vous serez d'accord, j'en suis sûr, sur la qualité de la démarche et sur le niveau auquel le débat s'élève quand Bock-Côté l'anime.

      Combien le Canada compte-t-il d'essayistes de son calibre ?

      Dommage que Le Devoir ne puisse pas compter sur un tel battant.

      JH

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 février 2017 11 h 54

      Mais vous êtes souverainiste, vous aussi. Vous défendez toujours la souveraineté du Canada, n'est-ce pas?

    • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 12 février 2017 17 h 01

      Michel Lebel,

      vous vous énervez à écouter Mathieu, peut-être préféreriez-vous une conférence d'une heure prononcée par Jean-Marc Fournier?

  • Richard Langelier - Abonné 11 février 2017 19 h 52

    Défendre la classe ouvrière?

    M. Cornellier, est-ce que Mathieu Bock-Côté a déjà fait des propositions concrètes pour améliorer le sort de la classe ouvrière?

    • Marc Therrien - Abonné 11 février 2017 22 h 22

      De mon côté, je perçois que pour l'instant, sa pensée demeure de "haut niveau" et n'aspire pas à devenir un programme politique opérationnel comme tel. Par ailleurs, je crois qu'il n'est pas snob et (on jase là) qu'il serait capable de s'asseoir avec Bernard Gauthier pour l'aider à peaufiner sa pensée sur ce sujet qui vous préoccupe.

      "Pour l’instant, le Québec a la chance de ne pas avoir dans sa vie politique de mouvement populiste à l’européenne. Mais pour éviter qu’ils se développent, nos élites doivent entendre le malaise populaire.
      Elles doivent cesser de parler comme des robots et entendre la douleur du peuple et comprendre qu’il a de bonnes raisons de redouter le monde qui vient. Sans singer Rambo Gauthier, elles doivent écouter ce qu’il dit, même s’il parle en sacrant et en exagérant. » (Journal de Montréal, 8 décembre 2016).

      Marc Therrien

    • André Joyal - Abonné 12 février 2017 22 h 50

      La classe ouvrière: combien de divisions en 2017?

  • Jocelyn Roy - Abonné 12 février 2017 07 h 12

    Amalgames

    Je lis les chroniques de M. Bock-Côté de temps à autre. Certes, il faut reconnaître que le personnage a une belle plume et un bagage de connaissances hors de l'ordinaire. Cependant, ce qui me chatouille chez le personnage ce sont les amalgames et les imprécisions. Par exemple, on ne sait pas trop à qui il fait référence lorsqu'il parle de "la gauche multiculturelle qui rejette l’idée d’une identité nationale fondée sur l’histoire". Quels sont les individus qui composent cette gauche multiculturelle ? Les sympathisants de Québec solidaire ? Y'aurait-il une gauche au sein du Parti Libéral ? Est-ce que le SPQ Libre compterait maintenant des adhérants au multiculturalisme ?

    On ne sait donc pas de qui il parle. Il regarde autour de lui et pose des constats qui sont en fait des généralisations. Car, peut-on vraiment conclure que tous les "gauchistes" québécois sont incapables de comprendre et respecter l'histoire tout en adhérant à l'interculturalisme (terme plus approprié que le multiculturalisme anglo-saxon). C'est ici, et ailleurs, que M. Bock-Côté nage dans les généralités et le sophisme, se permettant de coller des étiquettes à certains groupes de notre société sans avertir le lecteur qu'il s'agit de sa propre opinion et non d'une vérité fondée sur des analyses.

    Et ça commence à devenir irritant car le lecteur du Journal de Montréal ne semble plus être en mesure de faire la différence entre un chroniqueur d'opinion et un journaliste...

    • Sylvain Auclair - Abonné 12 février 2017 11 h 55

      Je me demande aussi certaines choes. Quand il pourfend l'idée actuelle de la famille, que propose-t-il exactement? La famille traditionnelle, dans laquelle la femme n'avait aucun droit civil et pour laquelle le divorce était interdit?

    • Sylvain Deschênes - Abonné 12 février 2017 16 h 19

      Qui compose la gauche multiculturelle? C'est pourtant bien clair: QS, oui, le SPQ libre, non. Et les néolibéraux sont multiculturels pour exploiter des segments de marché.