Un pas en avant, deux pas en arrière?

« Extirpons de notre société la haine, les préjugés et le racisme », affirmait solennellement le premier ministre Philippe Couillard lors des funérailles des victimes de l’attentat à Québec. Après la tragédie de Sainte-Foy, l’on est en droit de s’attendre à des prises de position concrètes contre le racisme et des mesures de renforcement des institutions dont la mission est la surveillance des droits fondamentaux. Or, le gouvernement a toute une pente à remonter parce que son bilan n’est pas reluisant de ce côté. Non seulement il ne se donne pas les leviers nécessaires pour lutter contre le racisme, mais les institutions dont le mandat est de contrer la discrimination au Québec ne disposent pas des moyens suffisants pour le faire.

 

Cette semaine, le syndicat de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) lançait un nouveau cri d’alarme en exigeant du gouvernement qu’il nomme enfin de nouveaux membres. Plus d’un an est passé depuis le départ du dernier président, mais ce n’est que mercredi qu’une nouvelle présidente a été nommée. Depuis décembre 2015, Camil Picard assurait l’intérim en plus d’assumer les responsabilités de deux autres personnes, leurs postes étant restés vacants. Encore aujourd’hui, six postes de commissaires sur treize restent à pourvoir, ce qui menace l’atteinte du quorum depuis l’automne. Comme si cela ne suffisait pas, seulement une commissaire possède une expertise en droits et libertés de la personne.

 

Au cours des dix dernières années, 33 postes ont été abolis à la CDPDJ. La nonchalance du gouvernement met en péril l’exercice de la mission de cette institution qui est un rempart essentiel de notre société contre le racisme. Le vivre-ensemble est un travail de longue haleine qui exige une constance et des pouvoirs de surveillance. Il paraît difficile d’« extirper de notre société le racisme » si le gouvernement n’accorde pas les ressources nécessaires aux institutions dont c’est la mission principale.

 

Au surplus, plus de 1000 avocats et notaires de l’État québécois sont en grève depuis 14 semaines, sans règlement en vue. Cette situation, qui crée un contexte où l’engorgement des tribunaux est déjà un grave enjeu, corrode l’état de droit et affaiblit la défense des droits fondamentaux.

 

Par ailleurs, après Sainte-Foy, certains médias se sont fait montrer du doigt pour les propos xénophobes déferlant sur leurs ondes. Comment expliquer un tel climat d’impunité ? Le Conseil de presse du Québec, dont la mission est la défense du droit du public à une information de qualité, devrait détenir une capacité d’initiative en cette matière, ce qui n’est pas le cas présentement. Il ne peut que réagir aux plaintes déposées. Le rapport annuel 2014-2015 du Conseil de presse du Québec ne fait état que de quatre plaintes contre le racisme et l’islamophobie dans les médias. Seulement quatre ?

 

Plus que jamais, dans une ère populiste et post-factuelle, il importe de protéger la circulation d’une information rigoureuse.

 

 

La CDPDJ, les juristes de l’État et le Conseil de presse sont des organes centraux de notre société de droit. Leur santé est un indice de l’état de notre démocratie. Malheureusement, le bilan gouvernemental dénote une volonté politique faiblarde en matière de lutte contre la discrimination.

 

Le laxisme du gouvernement s’est également manifesté avec la mise au rancart de la plupart des recommandations importantes de la commission Bouchard-Taylor. Et le projet de loi 62 de la Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État ne fera rien pour arrêter le Québec d’avancer par en arrière sur ces questions.

 

Depuis la tragédie de Sainte-Foy, l’on espère un changement de cap du gouvernement. En vain. Le premier ministre a répété cette semaine qu’il n’existe pas de racisme systémique au Québec. Pourtant, des études ont notamment montré qu’une personne portant le nom de « Mohammed » avait moins de chance d’être convoquée en entrevue qu’un « Jean-Pierre ». Lundi dernier, le député Amir Khadir rapportait que parmi les 500 nominations par année faites par le comité exécutif, seulement 2 % étaient des Québécois d’origines diverses. Cependant, le premier ministre continue à nier les manifestations du racisme systémique. Cette attitude nuit à la progression de la société québécoise vers l’égalité.

 

Aux funérailles, Philippe Couillard exprimait son souhait « que ce bel élan d’empathie et de solidarité dure. Mais on doit travailler ensemble pour ça ». Force est de constater que ce gouvernement préfère travailler seul de son côté. Il reste sourd aux problèmes qui assaillent le vivre-ensemble et ne procure pas l’oxygène nécessaire au Québec pour défendre l’égalité et livrer combat au racisme.

14 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 10 février 2017 01 h 21

    Dans le mil

    Madame, vous avez tout vrai dans cet article de fond. Vous faites une description des plus juste et de façon extrêmement bien articulée. Présentement la gestion de nos institutions se fait en bric à brac, c'est dire le peu de respect démontré par ce gouvernement qui ne réussit pas à gérer les crises que parfois il provoque lui-même en ne faisant rien ou se contentant de maquiller pour toujours être politiquement correct. Au Québec plusieurs craignaient la destruction d'un certin modèle, c'est maintenant plus de l'ordre de la déconfiture.

  • Michel Blondin - Abonné 10 février 2017 06 h 02

    Au Québec, il reste un seul pas à faire. Un seul nécessaire

    "Il [Le gouvernement] reste sourd aux problèmes qui assaillent le vivre ensemble et ne procure pas l’oxygène nécessaire au Québec pour défendre l’égalité et livrer combat au racisme." dites-vous!

    Je conviens que de la première partie.

    Pour la deuxième partie, vous avez tort de viser le racisme et de mettre en doute la négation de racisme systémique par des exemples qui se retrouve dans tous les pays. Comme si au Japon, un nom à consonance islamique trouverait un emploi alors qu'aucun pays ne taxerait le Japon de racisme systémique. Il n'est pas pire ou endémique ici qu'ailleurs.

    Les minorités religio-communautaires comptent sur la loi multiculturelle et les chartes pour faire valoir leurs droits. C'est aussi le droit du gouvernement d'assurer un vivre ensemble qui correspond à la majorité en premier.

    La "tyrannie du nombre" est le seul rempart pour assurer la paix de la majorité. Et les "minorités rebelles" ont leurs droits reconnus et enchassés pour les protéger. Avant d'assurer ces derniers, il faudrait satisfaire ces premiers. A contrario, on assisterait à la tyrannie des minorités et à la rébellion des majorités, ce qui fomenterait les pires débordements antidémocratique.

    Bisonnette ne semble pas fou, mais a agi follement. il a choisi le pire; entre son désespoir suicidaire et ses crimes punissables, Il ne faudrait pas profiter de ce cas unique pour montrer indirectement ce qui ne se démontre directement. Le peuple du Québec, minorité française, a réussi à faire un consensus majoritaire autour de 80% pour les recommandations de Bouchard-Taylor. Et même, un peu plus.

    S'il était un pays, aucune de ces questions ne se poserait: il aurait normalisé sa différence : la primauté de sa langue, la laïcité, l’égalité entre les hommes et les femmes dans un État de droit. Soumises à ces primauté, la religion et la liberté de conscience auraient une place bien défini plutôt que cette confusion continuelle.
    Alors, aussi bien choisir tout de suite.

    • Jean-Christophe Leblond - Abonné 10 février 2017 08 h 34

      Est-il pertinent de débattre de si une personne avec un nom à consonnance islamique cause plus ou moins de discrimination ici qu'ailleurs? Quelle est cette mentalité puérile qui fonctionne strictement par comparaison? Le fait est qu'il y a du racisme ici, qu'il y a de l'islamophobie, et que ce sont là de très sérieux freins à l'intégration, au vivre ensemble. A-t'on le minimum de confiance en nous-mêmes nécessaire pour désirer être meilleurs et nous améliorer? Ou nous contenterons-nous seulement de ne pas être plus médiocres que d'autres?

    • Michel Blondin - Abonné 10 février 2017 12 h 30

      Monsieur Leblond,

      Avec égards, le frein n'est pas l'islamophobie ou le racisme, mais un ensemble complexe de facteurs dont ceux qui exigent tout azimut, que la religion musulmane soit pratiquée en toute liberté. Ils sont confrontés à des principes notamment liberticides.

      Ils indisposent la majorité avec le concours d'un politicien, chef d'un parti avant d'être premier ministre. Monsieur Couillard se prend aussi pour une sorte de chef religieux qui veut garder captif une clientèle électorale.

      S'il continue à s'entêter, le printemps mettra en évidence la médiocrité de sa contribution. En cela, je vous donnerais raison.

      Regarder la situation avec le prisme de l'homophobie place l'interlocuteur du bord des minorités religieuses. Il n'y a pas de faits suffisamment puissants pour dire qu'il y a d’homophobie de telle façon qu'il faudrait une intervention des gouvernements. C'est de vouloir monter en épingle un fait d'un individu pour en faire une généralisation fausse et préjudiciable à la qualité de tous les Québécois généreux et de bonne entente. Nous ne sommes pas médiocres pour cela, mais conscients de nos priorités.

      Si les chartes des droits et libertés et la loi sur le multiculturalisme viennent entraver ces recommandations mentionnées ci-haut, le chemin sera d'utiliser la disposition dérogation.
      Ce sont les grands principes qui doivent nous animer et avoir la primauté sur la religion et les autres valeurs des chartes des droits et libertés. Ces principes sont: l'égalité H/F, la langue et la laïcité dans une société de droit. Ceci facilitera l'intégration harmonieuse et sans confusion.

      La comparaison bien faite est un objet de la science. Ce débat manque de ces données d'enquêtes et de sondages plus spécialisés pour éclairer la situation. Ce n'est nullement une question de confiance en soi comme peuple, mais du regard d'une majorité face à une minorité religieuse.

  • Jean-François Trottier - Abonné 10 février 2017 07 h 14

    On veut une politique, on a des politicailleurs

    Le fond d'élection de Couillard, comme on dit fond de commerce, est la peur.
    Il n'a pas besoin d'en parler lors des élections tellement les médias s'en font l'écho.

    Toutefois il le fait lui-même environ deux fois par élection : une au début par de vagues allusions du genre "on sait bien, ils veulent se séparer", puis 10 jours avant le scrutin et, en général, le journal La Presse affiche alors "Couillard tire à boulets rouges..." à la une.

    Mais en fait le Quebec bashing qui parle toujours de relents de racismes (alora que le Quebec bashing a un fond raciste!) est l'aliment de base de la peur. Au passage, le Quebec bashing existe depuis les tout débuts de la fédération. Il servait au départ à justifier la domination anglaise... et il n'a pas tellement changé en fait.

    Le rôle de Couillard ici est de.... ne rien faire. C'est son laisser-aller qui crée les cisconstances du malaise, Celui-ci est vécu par les immigrants beaucoup plus que par les francophones, ou Métis, du Québec.

    Soyons clairs : il ne veut pas agir. Des mesures dilatoires, de belles paroles, des reproches aux entreprises, d'accord : son gouvernement est un bel exemple de démission quant à son rôle autant économique que social au départ. Avec les immigrants ça va encore plus loin : il souhaite de tout son coeur de marketeur que des ghettos existent!

    La peur va dans les deux sens: la défiance naturelle qu'ont les milieux ruraux envers la ville s'en trouve augmentée à cause du phénomène des quartiers ethniques (ghettos), quelques fous dans la ville suffisent pour rendre l'atmosphère difficile, et les immigrants restent dans leur coin évidemment. Qui pourrait leur en faire reproche ?

    Et au milieu, le sieur Couillard comte ses votes.

  • Jocelyne Lapierre - Abonnée 10 février 2017 09 h 58

    La répression comme politique

    Donc ce que l'on propose est la répression de la minorité majoritaire au nom des soi-disantes libertés individuelles, droits de l'homme et groupes antiracistes (sic). Ne voyez-vous pas que cette répression est raciste en elle-même?

    Extrêmement consternant ce qu'on lit dans les journaux ces temps-ci.

  • Claude Gélinas - Abonné 10 février 2017 10 h 32

    Impuissance. Manque de leadership et de courage politique !

    Le Gouvernement libéral qui, depuis 10 ans moins 18 mois, a fait preuve de laxisme dans ce dossier est le premier à blâmer. Encore aujourd'hui, malgré les compromis faits par les partis d'opposition, le PM reste intraitable considérant les recommandations de la commission Bouchard/Taylor comme trop audacieuses.

    Dans ce contexte, tant qu'à présenter un projet de Loi 62 ni chair ni poisson, ne serait-il pas préférable que le Gouvernement libéral retire son projet de Loi et fidèle à son habitude , ne fasse rien en , souhaitant que le temps jouera en sa faveur.

    Par contre, face à cette impuisance et à ce manque de leaderhip la sanction des électeurs pourra être sévère. Tel pourrait être le prix à payer !