Avant de livrer sa grande vision du Canada, à l’occasion du 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, le premier ministre Couillard aurait intérêt à méditer sur les récentes projections linguistiques de Statistique Canada, que les tragiques événements de Québec ont reléguées au second plan. Le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne sont pas très encourageantes pour l’avenir du français.

 

En mai dernier, son ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, avait fait une vibrante apologie de l’état du français au Canada. Il y avait découvert un « appétit pour le français, une légitimité nouvelle ».

 

Les chiffres de Statistique Canada devraient le ramener sur terre. Si le français recule au Québec, il est en chute libre dans le reste du pays. Les francophones dits « de souche », qui représentent actuellement 3,8 % de la population canadienne hors Québec, ne compteront plus que pour 2,7 % dans vingt ans. La Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada a parlé d’une « politique d’assimilation passive ».

 

« Le 150e est le moment de rappeler que le français est la langue de l’exploration et de la fondation de notre pays », avait également dit M. Fournier. C’est surtout le moment de faire un bilan, et tout le jovialisme dont il est capable ne peut pas changer la réalité. Même en faisant passer de 2 % à 5 % la proportion d’immigrants en mesure de parler français dans les provinces autres que le Québec, ce qui est beaucoup plus facile à dire qu’à faire, il est clair que de moins en moins d’anglophones souhaitent le parler.

 

 

On ne peut qu’admirer la lutte des francophones du reste du pays, dont le seul tort est d’être en nombre insuffisant, mais le premier devoir du premier ministre du Québec est d’assurer la pérennité du français au Québec même.

 

Le responsable des données linguistiques à Statistique Canada, Jean-Pierre Corbeil, confirme que, « peu importe le scénario, on peut s’attendre à ce que la langue maternelle française perde de l’importance au Québec ». Selon les projections de l’organisme, la proportion des francophones de souche oscillera entre 69 % et 72 % en 2036, par rapport à 79 % en 2011. À Montréal, elle chutera de 48 % à 41 %. Cette tendance est irréversible, il n’y aura pas une autre « revanche des berceaux ».

 

En cette ère de multiculturalisme, la « première langue officielle parlée » (PLOP) est le critère à la mode. Cela permet de rendre les chiffres moins alarmants. La proportion des Québécois dont la PLOP est le français diminuerait de 85,4 % en 2011 à environ 82 % en 2036. À Montréal, elle se stabiliserait autour des deux tiers.

 

On peut toutefois se demander quel pourcentage de francophones de souche constitue une masse critique suffisante pour assurer le processus de francisation et dans quelle mesure on peut compter sur ceux dont le français n’est que la deuxième langue, voire la troisième, pour défendre sa préséance sur l’anglais, dont la force d’attraction est presque irrésistible dans un pays qui fait activement la promotion du bilinguisme.

 

 

Si la diminution du nombre de personnes dont le français est la langue maternelle n’est certainement pas de nature à améliorer les choses, il serait totalement injuste de blâmer les immigrants, alors que les francophones de souche n’ont pas le courage de prendre les mesures requises.

 

Certes, les décisions de la Cour suprême ont considérablement réduit la portée de la Charte de la langue française au fil des ans et l’enchâssement de la Charte des droits dans la Constitution en 1982 a diminué les pouvoirs du Québec en matière de langue. Les gouvernements successifs élus par les Québécois, y compris ceux issus du PQ, ont néanmoins choisi de ne pas resserrer les dispositions qui auraient très bien pu l’être.

 

On s’est plutôt employé à éliminer les « irritants ». Par exemple, la Commission de protection de la langue française, que ses détracteurs qualifiaient de « police de la langue ». Quand il l’a liquidée une fois pour toutes, The Gazette a félicité le gouvernement Bouchard pour avoir tenu tête aux « fondamentalistes de la langue ». Quarante ans après l’adoption de la loi 101, la facilité avec laquelle il demeure possible non seulement de vivre, mais de prospérer en anglais au Québec est tout à fait remarquable.

 

Jean-François Lisée a choisi de retirer les irritants du projet de loi 74, que le gouvernement Marois n’avait pas réussi à faire adopter, calculant que le coût politique pour le PQ serait disproportionné par rapport aux avantages pour le français.

 

Il est certain que toute mesure le moindrement contraignante va indisposer ceux pour qui le français lui-même constitue un irritant. Il leur suffit d’être patients. En laissant les choses aller comme on le fait, le problème va se régler tout seul.

34 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 février 2017 00 h 50

    L'indépendance ou une lente extinction

    L’article 23 de la Canadian constitution prescrit l’extinction inéluctable de la nation québécoise.

    Son rôle stratégique est confirmé par le fait que c’est le seul article de la constitution contre lequel la clause dérogatoire ne peut pas être invoquée.

    Les Québécois ont donc le choix entre consentir passivement à leur lente extinction ou faire l’indépendance.

    J’aimerais beaucoup que les nouveaux dirigeants du Parti québécois renouvèlent l’idéologie vieillissante du mouvement indépendantiste et confronte les Québécois aux véritables décisions qu’ils auront à prendre.

    • Jean Breton - Abonné 2 février 2017 10 h 15

      J'estime que vous avez tout à fait raison de sonner l'alarme.

      En effet, depuis le référendum extorqué de 1995, à chaque recensement quinquennal (cf 2001, 2006, 2011), le nombre de Québécois de langue maternelle française qui abandonnent sa langue (cf langue parlée à la maison) double. Ce qui signifie que la débandade suit une progression géométrique. Et le mouvement semble irréversible.

      Mais de bonnes âmes continuent à dénoncer le repli identitaire. Comme l'écrivait Olivar Asselin : « Ci-gît un peuple mort de bêtise ». Comme à Constantinople, en 1453, elles préfèrent discuter du sexe des Anges alors que la ville était sur le point de tomber aux mains des Turcs.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 2 février 2017 11 h 39

      l'apartheid linguistiqe en éducation comme en santé se poursuit ...
      Il semble bien que sauf les indépendantistes personne n'ose dévoiler ces abus contre les francophones qui en somme paient de leurs impôts pour laisser angliciser les nouveaux arrivants.

  • Jacques Lamarche - Abonné 2 février 2017 02 h 16

    Moins de français en attendant ...

    De prendre le pouvoir dans un premier temps, de se donner un pays dans un deuxième temps, de réaffirmer la place du français dans un troisième temps! C'est beaucoup de temps!!! En effet il nous faudra être patients!!!

  • Marc Tremblay - Abonné 2 février 2017 03 h 27

    «La facilité avec laquelle il demeure possible non seulement de vivre, mais de prospérer en anglais au Québec est tout à fait remarquable».

    J'ajouterais que cette facilité est scandaleuse. Ce n'est pas normal dans une société dont la langue française est la la langue officielle.

    • Claude Bariteau - Abonné 2 février 2017 13 h 47

      C'est normal, car une société n'a pas le statut de pays de telle sorte que le pays dans lequel elle se trouve décide.

      C'est ce point qu'il faut mettre en relief. La normalité n'est normale qu'à l'intérieur d'un pays réel reconnu sur la scène internationale.

  • Yves Côté - Abonné 2 février 2017 05 h 15

    Debout !

    Debout !
    Debout tous !
    Unis, nous sommes invincibles.
    Surtout si l'union se fait dans la diversité qui nous habite au Québec.
    A plat-ventre, embrassant le troittoir, nous sommes déjà vaincus.

    Nous avons un rendez-vous à honorer avec le courage et le sens de l'histoire.
    Ne reste plus qu'à nous unir autour d'un pays qui existe déjà et qui n'attend plus qu'à être officialiser...
    Un projet.
    Un projet, les chefs ! Vite et pis ça presse !

    Les chiffres parlent ici d'eux-mêmes par leur simplicité.
    Refusons qu'ils ne soient maintenant noyés dans des palabres et des théories fumeuses de ceux qui s'en trouvent toujours plus forts.
    Merci surtout à Monsieur David et au Devoir de nous les mettre aujourd'hui si clairement sous le nez !

    Vive le Québec libre !

    • Loyola Leroux - Abonné 2 février 2017 09 h 21

      Non monsieur Cote, la solution n'est pas de se tenir debout, mais couché a faire des bébés. C'est simple. C'est le nombre qui compte.

    • Yvon Giasson - Abonné 2 février 2017 10 h 43

      "Ils ne sont plus grands que nous que parce que nous sommes à genoux"
      le regretté Pierre Falardeau.

    • Yves Côté - Abonné 2 février 2017 10 h 52

      Le nombre de quoi, Monsieur Leroux ?
      Le nombre de Canadiens au Québec qui sont fiers de suivre les préceptes d'Ottawa ?
      Ou le nombre de votants et de militants angagés pour l'indépendance ?

      Il n'y a pas que le nombre qui compte Monsieur. Encore faut-il que celui-ci ajoute ses convictions aux nôtres...
      Pour cela, l'argumentation pour la République doit donc non-seulement être maintenue, mais intensifiée.
      Et ce, dans toutes les positions imaginables, Monsieur !!!

      Salutations républicaines, Monsieur.

    • André Joyal - Abonné 2 février 2017 13 h 05

      M. Giasson,

      P. Falardeau n'a pas la paternité de cette citation. Elle est du 16è siècle : La Boétie .

  • Claude Bariteau - Abonné 2 février 2017 05 h 31

    Après 150 ans

    Il eut été pertinent :

    1) de rappeler que l'acte de 1867 regroupa, à la suggestion de la Grande-Bretagne, des colonies britanniques à l'intérieur d'une ensemble colonial élargi modelé sur le Canada-uni, qui introduisit une distinction entre les affaires communes des colonies et leurs affaires locales;

    2) de faire état des populations de langue française et de langue angalise de l'époque, aussi des pressions de la Grande-Bretagne pour créer cette nouvelle colonie;

    3) de dire que la section-est du Canada-Uni, devenue la province de Québec, se vit refuser de se prononcer sur ce projet, seuls l'étant ses parlementaires et ceux de l'autre section;

    4) que cette façon de procéder, à défaut d'une motion de confiance ayant obtenu la majorité des parlementaires, se basait sur le concept de responsabilité ministérielle de sorte que cet acte fut scellé par des parlementaires sans mandat des électeurs et des électrices.

    Pourquoi ? Parce que cet acte enclave les habitants du Québec, Amérindiens et Amérindiennes, descendants et descendantes de langues française et anglaises dans une structure coloniale sous le contrôle, pour les pouvoirs communs, d'une majorité anglophones, les francophones étant relégués à des activités locales propres à chaque province.

    Parce qu'ainsi enclavé, le sort des habitants du Québec fut scellé. Sans le repli sous les jupes du clergé, qui en tira avantage, et celui, politique, de la Révolution tranquille, la langue française, alors majoritaire au Québec, serait plus en décripitude qu'elle ne l'est et que son avenir plus sombre.

    Parce qu'une population ainsi enclavée devient minoritaire au sein d'un pays et doit se défendre pour survivre alors que la population du Québec, si elle était aujourd'hui celle d'un pays, se comporterait comme se comportent les populations détenant collectivement tous les pouvoirs pour s'affirmer.

    Que vous n'en dites rien vous permet, somme toute, de tenir un discours provincial guère pertinent.

    • Jean-François Trottier - Abonné 2 février 2017 07 h 07

      Merci!
      Ajoutons seulement que c'est ce qui a permis à P. E. Trudeau (et son fils a dit suivre exactement ses traces en ce sens) que le Québec est une province comme les autres : un fourre-tout ayant des "particularités culturelles" au même titre que l'Alberta ou la Nouvelle-Écosse.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 2 février 2017 08 h 50

      Les pères de la Confédération de 1867 se servaient déjà des longs couteaux que Trudeau a repris en 1982.