Le murmure tranchant de Bernard Émond

Bernard Émond fait partie de l’élite des essayistes québécois. Son nouveau recueil, Camarade, ferme ton poste, en offre une éclatante démonstration. J’ai vécu, en le lisant, une expérience rare et enivrante, celle d’une adhésion presque totale au propos et au style de l’auteur. Chez Émond, je suis chez moi. Ses essais ont la même saisissante gravité que ses films, en plus de quelque chose de franchement militant qui leur donne une splendide clarté combative. Émond n’est pas Pierre Falardeau — il préfère le murmure tranchant aux vociférations —, mais, dans l’esprit, les deux cinéastes et essayistes se rejoignent.


Émond, en effet, ne fait pas de quartier. Dès le début, dans un texte intitulé Vitupérer l’époque, il qualifie de « pire des démissions » l’injonction contemporaine selon laquelle « il ne faut pas juger » les comportements et attitudes des uns et des autres. C’est le contraire qui s’impose, assène l’essayiste, devant le « désert moral » régnant.

 

Il faut donc urgemment juger, mais sans s’exclure du procès. C’est nous, écrit Émond, qui avons élu des libéraux affairistes occupés à remettre le Québec à sa place, qui sommes indifférents aux injustices internationales, qui surconsommons au mépris de l’environnement en nous pliant « au conditionnement publicitaire » et qui acceptons sans rechigner la laideur urbanistique. « Et ne me dites pas, continue Émond, que c’est la faute du un pour cent, des barons de la finance et des traders à cent millions par année. Le un pour cent, vous ne voyez que ça, mais c’est le soixante pour cent qui compte. »

Notre confort et notre indifférence sont en train d’accomplir ce que deux siècles de soumission politique n’ont pas réussi à accomplir: faire de nous un peuple sans histoire, c’est-à-dire sans avenir.


Majorité responsable

 

Le un pour cent honni n’aurait pas le pouvoir qu’il détient, insiste Émond, sans la majorité qui vote pour les libéraux, les caquistes et les conservateurs, qui appuie la hausse des droits de scolarité et l’austérité budgétaire, de même que sans tous ces déserteurs, étudiants, retraités ou bobos, qui ne rêvent que de se réaliser ailleurs qu’au Québec, qui en « stage touristico-humanitaire en Amérique latine », qui « dans un clapier en Floride », qui dans des festivals ou colloques internationaux. « Eh bien partez ! lâche Émond en colère. On sera moins nombreux à voir les derniers moments de beauté devant le fleuve avant les embouteillages de pétroliers et les premières marées noires. » J’entends, lisant cela, Falardeau acquiescer.

Photo: François Pesant Le Devoir Bernard Émond
 

« Nous n’avons jamais été aussi libres », constate Émond, mais nous gaspillons cette liberté dans le confort et l’indifférence. Refusant toute autorité, notamment celle « du passé, de la tradition, une autorité des valeurs, des grandes oeuvres », et adhérant à cette « fiction délirante » de l’absolue autonomie de l’individu, « nous sommes libres pour rien », libérés « de notre langue et de notre passé, multiculturels jusqu’à plus soif, ouverts jusqu’à l’évanouissement, ouverts dans la béatitude des centres d’achats, de la culture américaine, du divertissement virtuel et du rire obligatoire et permanent ».

 

Bernard Émond avoue avoir déjà cru, comme plusieurs de ses amis de Québec solidaire, que le combat pour la justice sociale devait primer la question nationale et culturelle. Sa lecture d’Orwell, de Pasolini (sur recommandation de Falardeau) et un séjour dans le Grand Nord québécois l’ont fait s’éloigner de cette vision de gauche et prendre conscience de la fragilité des cultures et du drame de leur dissolution.

Pour ce qui est de la sérénité, c’est un état qui est hors de ma portée, tant la situation politique est désespérante. Et d’abord: il n’y a plus personne, ou presque, pour défendre les idées de nation et de culture commune. Que la droite néolibérale les combatte, rien de plus naturel, mais qu’une bonne partie de la gauche s’y oppose aussi sous prétexte d’ouverture à l’autre, cela me sidère.

 

Aussi, aujourd’hui, Émond, même s’il n’est pas croyant, se définit, dans un véritable morceau d’anthologie, comme un catholique et un Canadien français culturel, par gratitude envers ces traditions et ceux qui les ont portées, nous permettant ainsi d’être ce que nous sommes. « Seule l’indépendance, ajoute-t-il, me semble garantir la pérennité de ce patrimoine au Québec. »

 

Irrité par une certaine gauche qui assimile les idées de nation et d’identité au repli sur soi, « à moins que ce ne soit l’identité sexuelle ou l’identité des autres », l’essayiste préfère se dire socialiste, sur le plan socioéconomique, et conservateur, dans son combat national et culturel.

 

Cette position, qui associe le désir de justice sociale au respect de notre tradition et de notre histoire, n’a jamais été aussi bien exprimée que dans ces essais admirables d’intelligence sensible.

Camarade, ferme ton poste

★★★★ 1/2

Bernard Émond, Lux, Montréal, 2016, 160 pages

  • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2017 13 h 44

    Résister à l'amputation intellectuelle

    « il qualifie de « pire des démissions » l’injonction contemporaine selon laquelle « il ne faut pas juger » les comportements et attitudes des uns et des autres. »

    Juger qu’il ne faut juger est un peu absurde tout comme il l’est d'envisager de pouvoir amputer l'être humain d'une de ses facultés intellectuelles sachant qu'elles sont plus abstraites que les membres ou organes physiques qui eux sont très concrets. On n’ampute pas le jugement comme un ampute un bras.

    Depuis toujours, le jugement, qui permet la capacité d’apprécier et de discerner le bien du mal, le beau du laid, le bon du mauvais, l’utile de l’inutile, le juste de l’injuste, etc. a servi à établir des limites pour ensuite les étirer ou les repousser après délibérations et négociations entre les subjectivités pensantes.

    Il est effectivement sain de se demander vers où nous mène cette volonté de vouloir annihiler ce qui permet l’exercice de l’intersubjectivité humaine et surtout, de résister à cette tentative de miner un de ces fondements qui nous permet à la fois de constituer le monde et d’être constitué par lui.

    Marc Therrien

  • Raynald Rouette - Abonné 21 janvier 2017 14 h 17

    Préférer les chaînes du colonialisme à la liberté


    Il faut le faire... par deux fois surtout! Nous n'avons pas su profiter de l'occasion!
    Nous en payons le prix aujourd'hui, et la dégringolade n'est pas terminée.

    Parfaitement d'accord avec l'analyse de M. Émond, «confort et indifférence» est un thème récurrent au Québec depuis plus de 40 ans. Manque de maturité, insouciance, peur, ignorance, individualisme?

    Le Québec moderne n'existe plus et nous n'avons plus d'emprise sur notre destinée, tellement nous sommes divisés et préférons encore écouter les sirènes fédéralistes.

    Quand tu ne sais pas d'où tu viens, tu ne peux pas savoir où tu vas! Si en plus, tu es prêt à renier ton histoire et tes origines pour faire bon genre, il y a de quoi à être pessimiste pour l'avenir, non seulement du Québec, mais de l'humanité toute entière.

    • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 21 janvier 2017 16 h 10

      M. Raynald Rouette

      Je suis tellememt déçue quand je lis qu'on a perdu "2 référendums".

      Ne vaudrait-il pas la peine d'ajouter que le fédéral avait mis des embûches dans les règles déterminées par le gouvernement du Québec?

      Je sais que le mot "vol" est honni par certains.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 janvier 2017 13 h 50

      Mme Lafrenaye,

      Si la région de Québec, la «capitale nationale» du Québec, avait voté le moindrement dans le même sens que la quasi totalité de la province, cette province serait maintenant un pays.

  • Gilbert Turp - Abonné 22 janvier 2017 12 h 46

    Je m'identifie complètement à ce qui est écrit ici

    Comme Émond, et sans aucun doute Cornellier, j'attribue à la culture une valeur en soi.
    Elle est une créatrice de richesse, au même titre que l'économie. Mais il faut la penser en elle-même, et non comme assujjettie à l'économie, marchandise ou retombée.

    Préserver sa culture et les conditions de son épanouissement apparaissent dès lors aussi nécessaire pour l'avenir que préserver sa forêt ou ses eaux.

  • Michel Lebel - Abonné 22 janvier 2017 13 h 08

    Le pessimisme

    Émond nous fait ici une description bien pessimiste de la société québécoise. Il y a du vrai évidemment dans son analyse. mais il y aussi de l'exagération.
    Quand la religion fout le camp à ce point dans une société, il se crée un vide, bien des valeurs, des repères s'écroulent. Mais pour autant l'espoir, voire l'espérance, ne meurt pas. La vie est plus forte que tout. La société québécoise refuse de mourir, malgré certaines apparences contraires. Le pessimiste ne veut jamais voir les pulsions de vie. Hélas!


    M.L.