Éloge de l’audace

C’est en train de devenir une habitude ! La semaine dernière, près de deux semaines après l’attribution du prix Nobel de littérature au poète-chanteur-icône américain Bob Dylan, les rectitudes ont une nouvelle fois été ébranlées, cette fois par l’entrée dans la collection permanente du Museum of Modern Art (MoMa) de New York des 176 émojis originels, ces premières émoticônes de l’histoire des télécommunications numériques.

 

« Nivellement par le bas », s’est insurgé le critique d’art du Guardian, Jonathan Jones, en conspuant au passage l’exposition qui va s’ouvrir le 2 décembre prochain sur ces pictogrammes souriants et imaginés qui pimentent la nouvelle socialisation en ligne. Selon lui, la chose est aussi grotesque qu’une enseignante qui déciderait, pour avoir l’air de son temps, de danser le twerk, cette danse grossièrement sensuelle portée entre autres par les Miley Cyrus de ce monde. Image forte, pour une indignation certes prévisible, mais qui laisse de plus en plus perplexe.

 

Ce n’est pas la première fois que le MoMa ouvre ses portes à la culture populaire façonnée par l’ère numérique. L’institution muséale a donné une reconnaissance symbolique au @, signe d’imprimerie que le courriel a érigé en marqueur d’une instantanéité à laquelle carbure le présent et qui, en 2010, est entré dans sa collection. Il a aussi acquis les premiers jeux vidéo — Pac Man, Tetris, Donkey Kong, pour en nommer trois — en 2013, oeuvres au fondement d’une révolution du divertissement à travers le monde.

 

Suite logique

 

Qu’il jette son dévolu sur ce jeu de 176 pictogrammes inventés par l’ingénieur japonais Shigetaka Kurita de la compagnie NTT DoCoMo en 1999, pictos n’incarnant aujourd’hui rien de moins que la base d’un nouveau langage, universel, fédérateur, intergénérationnel, n’est finalement qu’une suite logique des choses qui, si elle soulève l’ire des traditionalistes, mérite certainement d’être chaudement saluée par tous les autres.

 

C’est qu’en se rapprochant des émojis tout comme des territoires culturels et sociaux qu’ils délimitent, le MoMa fait bien plus qu’une acquisition. L’institution, par ce geste audacieux, vient nourrir un besoin impérieux par les temps qui courent de décloisonnement, de redéfinition des cadres, de confrontation des certitudes, de questionnements des conformismes dans une époque qui donne l’impression d’être affligée par ses immobilismes et les tensions qu’ils induisent. Elle bouleverse au passage l’ordre établi dans des institutions, des lieux de pouvoir, des instances de valorisation engoncés dans leurs dogmes et prisonniers d’un confort devenu néfaste à la création.

 

Les renouveaux culturels, nécessaires à l’évolution, ne seraient bien sûr rien sans la présence de ces gardiens des traditions, de ces cerbères de l’hermétisme, dont les cris et hurlements, rétrospectivement, ne font que renforcer la valeur d’un Nobel de littérature attribué en 1997 à un dramaturge — oh, scandale, a-t-on dit à l’époque ! —, Dario Fo, pour le nommer, ou celle des gouaches d’un Borduas exposées en 1942 dans le Foyer de l’Ermitage à Montréal, indignant quelques critiques réputés en ce temps et pris au sérieux par leurs contemporains, qui n’ont pas manqué l’occasion de mépriser l’abstraction, chose sans valeur en peinture, selon eux. Il y a dans l’indignation une grande part de mensonge, disait Nietzsche. Le recul lui donne souvent raison.

 

Audace

 

Le charleston, incarné par une Joséphine Baker, la poésie de Louis Aragon, le cinéma de Luis Buñuel, le théâtre de Louis Jouvet et de son « Cartel des quatre » sont aussi passés par là, en posant dans la sphère culturelle une audace perçue dans des institutions séculaires comme un vent menaçant d’ébranler des monopoles, des fonctions, des statuts, mais surtout les avantages symboliques ou pécuniaires venant avec.

 

La condamnation de l’audace peut facilement s’expliquer par la complexité de la résistance au changement. Mais elle n’en demeure pas moins troublante quand elle émane, comme trop souvent en ce moment, du monde des arts et de la culture, domaines qui devraient pourtant valoriser l’ouverture des esprits, le métissage, le culot, l’originalité et encourager la fréquentation de sentiers balisés de manière à éviter les trajets circulaires.

 

Une résistance sans doute illusoire et qui risque, non pas de faire taire l’audace, mais d’assurer à ceux qui s’y opposent une entrée prochaine au musée, dans la section des dinosaures, bien sûr.

  • Denis Paquette - Abonné 31 octobre 2016 13 h 26

    En fait quelles époques bénies

    Les ruptures sont toujours difficiles mais nous devons admettre qu'elles sont presque nécessaires et rattachées a une époque, je ne peux me prononcer sur toutes les époques mais celle du refus global et de la beat génération je connais et elles sont intéressantes car elles marquent avant terme ce que les sociétés allaient vivre quelques années plus tard, quand nous nous donnons la peine d'écouter les gens qui ont fréquenté Paul Dylan, nous nous rendons compte que ces gens ont tous, a peu pres le meme âge, les memes gout de la musique, qui vont révolutionner les approches musicales pendant au moins une génération, enfin, n'est-ce pas exactement ce que les gens du NOBEL viennent de reconnaitrent, peut etre faudrait il donner aux automatistes québécois, également un NOBEL, tellement qu'ils ont changés la Société.