Une victime imparfaite

Le matelot du Titanic a crié « Iceberg droit devant ! » en apercevant la masse qui se dressait devant ses yeux. Et pourtant, il ne s’agissait que de la pointe reposant sur une base cachée et profonde. Trump, Ghomeshi, Sklavounos composent la pointe. La partie cachée, c’est nous, qui alimentons la culture du viol, notamment en nous méprenant sur son lien avec l’industrie du sexe.

 

Qu’est-ce qu’une culture ? L’UNESCO retient que « la culture est un ensemble complexe qui inclut savoirs, croyances, arts, positions morales, droits, coutumes et toutes autres capacités et habitudes acquis par un être humain en tant que membre d’une société ». Par une combinaison de facteurs variant de décisions gouvernementales aux histoires au petit écran, nous bâtissons notre culture. Celle-ci définit, entre autres, les préjugés que nous entretenons. Par exemple, depuis le XVIIIe siècle, le masculin l’emporte sur le féminin parce que le grammairien Nicolas Beauzée a déclaré « la supériorité du mâle sur la femelle ».

 

Les histoires de notre culture s’accommodent bien avec les besoins de notre cerveau : l’aisance cognitive est le bien-être que nous éprouvons lorsque nous avons le sentiment d’avoir raison. Devant deux idées, notre cerveau tend à choisir celle qui lui semble la plus simple. Nous avons aussi tendance à croire les histoires que nous entendons régulièrement parce qu’elles nous deviennent ainsi familières. Grâce à l’aisance cognitive, il y a des bons et des méchants. L’agresseur parfait est le méchant monsieur qui entraîne la femme dans une ruelle sombre. Si on apprend que la femme est une prostituée, il y a quelque chose de louche. N’est-ce pas ?

 

Pas nécessairement.

 

Bars de danseuses, prostitution, pornographie. Au Québec, la norme autorise les gens, des hommes en majorité, à payer pour des services sexuels livrés par des adultes consentants, des femmes en majorité. Le fait qu’une présumée victime d’agression sexuelle ait déjà été « travailleuse du sexe » est ainsi une « révélation troublante », selon ce qu’indiquait Le Journal de Québec le 22 octobre. En effet, le cerveau est troublé puisqu’il conçoit une incompatibilité entre l’industrie du sexe, caractérisée par le consentement à offrir des services sexuels, et l’agression sexuelle, caractérisée par l’absence de ce consentement. L’image érotique que projette l’industrie du sexe porte à croire que la femme y oeuvrant est de facto consentante. Ceci détourne l’attention de la seule question pertinente : y avait-il ou non consentement à l’instant précis de l’acte ? La réponse est variable pour toutes les femmes, prostituées ou pas. Mais il y a plus.

 

La femme qui rend des services sexuels est-elle plus à risque, justement, d’être victime de violence sexuelle ? Oui.

 

Dans son mémoire « Violence envers les femmes, pierre angulaire de la domination masculine » déposé en 2015 auprès du gouvernement du Québec, la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES) cite l’une de ses recherches de 2014 illustrant la violence que subissent les femmes avant leur entrée dans la prostitution, pendant ou après leur sortie : au sein d’un échantillon de 108 femmes, 77,8 % ont vécu de la violence physique, 76,9 % de la violence émotionnelle et 70,4 % de la violence sexuelle.

 

Dans l’arrêt Bedford c. Canada de 2013, notre Cour suprême a jugé que les dispositions du Code criminel interdisant de tenir une maison de débauche, de vivre des produits de la prostitution d’autrui ou de communiquer en public en vue d’un acte de prostitution compromettent la sécurité des prostituées.

 

La CLES avance de plus que les femmes qui s’engagent dans l’industrie du sexe sont généralement contraintes par des facteurs économiques et systémiques les rendant vulnérables. Dans un tel contexte, un consentement sexuel acheté serait toujours le résultat d’une société patriarcale donnant aux hommes accès au corps des femmes.

 

Cette dernière position ne fait pas l’unanimité, mais il semble y avoir consensus sur un aspect : les femmes oeuvrant dans l’industrie du sexe sont à plus grand risque de subir de la violence sexuelle. Et elles ne consentent pas à cette violence.

 

Pour mieux combattre la culture du viol, serait-il opportun d’apprécier les circonstances dans lesquelles les agressions surviennent, plutôt que de juger tous les cas selon notre propre référence de l’agression parfaite ? C’est mon avis.

 

Pourtant, nous sommes plus à l’aise de prétendre que nous savons qui devrait être la victime d’agression parfaite et comment elle devrait se comporter. De dénoncer Donald Trump sur Facebook et plus tard regarder de la porno. C’est pourtant cet évitement qui nous limite à dénoncer la pointe de l’iceberg, alors que le problème est bien plus large et profond.

  • Jacques Maurais - Abonné 28 octobre 2016 05 h 51

    Depuis quand le masculin l’emporte-t-il sur le féminin ?

    L’auteur écrit que « depuis le XVIIIe siècle, le masculin l’emporte sur le féminin parce que le grammairien Nicolas Beauzée a déclaré ‘ la supériorité du mâle sur la femelle’ ». C’est aller un peu vite en besogne. La règle est bien plus ancienne.
    En grec ancien, « si les sujets sont des noms de personnes de genre différent, l’attribut se met au masculin pluriel » (grammaire Ragon, numéro 184) : Η τύχη και Φίλιππος ήσαν των έργων κύριοι (Eschine, Amb., 131). En latin, si les sujets sont de genre fdifférent, l’attribut se met au masculin pluriel (grammaire Debeauvais, numéro 323) : pater et mater boni sunt.
    Il ne faut pas se laisser trop impressionner par les étiquettes grammaticales. Des linguistes, dans la ligne du Cercle linguistique de Prague (qui connut son apogée dans les années 1930), préfèrent parler de genre non marqué (pour le masculin) et de genre marqué (pour le féminin).

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 octobre 2016 11 h 18

      Jusqu'à cette époque, de nombreux usages coexistaient. On remarquait, même en latin, une règle dite d'accord de proximité. Par exemple, César a écrit: « Orgetorigis filia atque unus e filiis captus est. » Racine a écrit: « Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières.»

  • Gaston Bourdages - Abonné 28 octobre 2016 05 h 53

    «Devant deux idées, notre cerveau....

    ....tend à choisir celle qui lui est plus simple»
    L'être humain étant aussi construit d'un esprit (cerveau), d'un coeur (sentiments et émotions) et une âme (morale, spiritualité), que choisissent alors notre coeur et notre âme devant deux idées ?
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Eric Lessard - Abonné 28 octobre 2016 09 h 56

    Les interdits du sexe

    Allez voir comment sont traités les femmes dans les pays où plusieurs tabous entourent les pratiques sexuelles. On peut penser à l'Afrique et aux pays musulmans où non seulement les femmes sont beaucoup plus infériorisées qu'en Occident mais où en plus la communauté LBGT est persécutée.

    Les tabous autour du sexe ont fait beaucoup de mal dans l'histoire. Non seulement les femmes ont été reléguées à la procréation et aux soins des enfants, mais des millions de personnes (communauté LBGT) ont dû vivre une identité qui n'était pas la leur.

    Je ne crois pas que la porno soit aussi néfaste que vous le prétendez. Je ne m'ennuie pas du temps où les femmes devaient être vierges avant le mariage, comme c'est encore le cas dans plusieurs pays.

    Les tabous autour du sexe, imposer des rôles stéréotypées a chaque genre a probablement engendré pas mal plus de frustrations et de violence que la porno n'en fera jamais.

    Pour parler du cas dont vous parlez...
    Il est vrai que le consentement est une chose importante, mais une prudence élémentaire n'est pas mauvaise non plus. Pourquoi avoir retourné une deusième fois dans une chambre d'hôtel d'un député dont elle devait connaître les dangers qui l'attendait.

    Dans le cas des filles de l'Université Laval, qu'est ce qui les empêchent de barrer leurs portes? Vous ne protégez pas l'entrée de votre maison la nuit?

    Si les femmes veulent être libres, elles doivent apprendre à se défendre et à se protéger, ce qui est tout aussi vrai pour la communauté LBGT. Il faut avoir un minimum de réalisme.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 28 octobre 2016 14 h 01

      @ EL "...si les femmes veulent être libres, elles doivent apprendre à se défendre et à se protéger..." (sic) Néandertal, philosophe simien.

    • André Joyal - Abonné 28 octobre 2016 20 h 46

      Ayant toujours vu mon pere aller en avant et en arriere pour vérifier si les portes sont bien barrées, je continue d'en faire autant chez moi, et surtout quand je couche à l'hotel. Allez les filles! Quand je logeais au Bierman Moraud pas loin du Parent, je barrais ma porte. Elémentaire, non!

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 28 octobre 2016 22 h 32

    @ Eric Lessard et André Joyal

    Vous oubliez de dire, tant qu'à y être, que dans le temps de Ku Klux Klan, les Noirs ne sortaient pas la nuit et n'allaient surtout pas n'importe où, seul ou en petit groupe.

    Vous n'auriez pas autre chose à dire que de rappelez aux femmes qu'il faut barrer sa porte ? Peut-être un p'tit mot pour condamner les agresseurs sexuels, qui ne valent rien de mieux que les suprématistes du Ku Klux Klan à mes yeux ?