Réjean Bergeron, le Socrate de Montréal

La technologie est entrée à l’Institut Saint-Joseph de Québec (photo), mais pas dans le cœur du philosophe Réjean Bergeron, qui prône une école « 100 % branchée sur l’être humain ».
Photo: Francis Vachon Le Devoir La technologie est entrée à l’Institut Saint-Joseph de Québec (photo), mais pas dans le cœur du philosophe Réjean Bergeron, qui prône une école « 100 % branchée sur l’être humain ».

Professeur de philosophie au cégep Gérald-Godin, Réjean Bergeron intervient aussi fréquemment sur la place publique pour défendre son exigeante conception de l’éducation. Il incarne de belle façon la figure du philosophe dans la cité. Avec un style limpide et imagé, Bergeron, fort d’une solide connaissance de la tradition philosophique, parvient à faire preuve de profondeur tout en restant accessible. Son travail rappelle celui du philosophe Jacques Dufresne, naguère chroniqueur au Devoir et à La Presse.

 

Je veux être un esclave ! regroupe une quarantaine de textes publiés par Bergeron dans Le Devoir, La Presse, le Huffington Post Québec et la revue Argument. Plaidoyers pour la liberté, qui « ne nous est pas donnée par la nature […], mais s’acquiert au détriment de celle-ci et à travers une lutte de tous les jours » contre les modes, les préjugés et la propagande, les courts essais de Bergeron critiquent avec aplomb la conception utilitaire de l’éducation, les idées associées au prétendu renouveau pédagogique et le « fétichisme technologique » qui est en voie de contaminer tout le système scolaire, avec des conséquences désastreuses.

 

Partisan d’une conception conservatrice de l’éducation, du cours magistral, notamment, le philosophe fait l’éloge d’une expérience pédagogique séculaire, celle qui « se donne comme objectif d’être à 100 % branchée sur l’être humain ». Bergeron, c’est sa force, se soucie moins d’être original que d’être rationnel et lucide.

 

L’utile et l’essentiel

 

Pour le philosophe, l’idée selon laquelle le système d’éducation devrait être au service des besoins du marché du travail et, par conséquent, délesté des matières non directement « utiles » relève de la servitude volontaire. « Enseigner, écrit-il, c’est transmettre des savoirs, une culture, et non pas les compétences du jour qui demain seront dépassées. »

 

Quand ses étudiants lui demandent « à quoi ça sert », un cours de philosophie, Bergeron, à la manière d’un Socrate de Montréal, retourne la question à chacun d’entre eux : « Toi, à quoi tu sers ? » Manière de leur faire comprendre, évidemment, que « l’éducation ne s’adresse pas strictement au futur employé, mais à l’être humain dans son intégralité », qu’elle ne vise pas à façonner un outil humain, mais des hommes, des femmes, des amis, des amoureux, des parents, des citoyens cultivés capables d’esprit critique.

 

Pour Bergeron, la réforme de l’éducation et le fétichisme technologique trahissent la noble mission de la transmission des savoirs et de la culture. La première, en faisant de l’enseignant un simple guide accompagnateur des découvertes des enfants, lui retire son autorité intellectuelle et mine ainsi la valeur des connaissances dont il est le représentant. Une idée liée à la réforme, et défendue par Michel Serres dans Petite Poucette (Le Pommier, 2012), veut même que l’acquisition de ces connaissances ne soit plus nécessaire puisque, désormais, elles sont facilement accessibles grâce aux outils numériques.

 

Bergeron n’est pas tendre envers cette imposture pédagogique. Après avoir cité Normand Baillargeon qui rappelle qu’« une simple définition qu’on consulte ne peut être comprise que si on connaît déjà une grande part de ce qu’on y lira », il explique que la mémoire à long terme n’est pas un boulet que l’on traîne, « mais bien plutôt un lieu organique toujours en transformation dans lequel prennent place et se réorganisent sans cesse des faits, des connaissances et des schémas de réflexion à partir desquels, seulement, il nous est possible de construire une pensée et de comprendre le monde ». Aussi, négliger les connaissances au profit des compétences revient à espérer que l’intelligence puisse naître du vide.

 

La distraction numérique

 

Apprendre, accumuler et assimiler des connaissances exige de l’attention, de la réflexion et de la discipline, continue Bergeron. Or, « Internet, à l’image de la strip à Las Vegas, est conçu pour nous distraire, attirer notre attention à l’aide d’un réseau de fenêtres, d’images et d’hyperliens qui nous amènent ailleurs, toujours ailleurs ». Naturellement porté à être distrait, l’humain doit faire un effort pour se concentrer, pour penser. « Raisonner, c’est aligner une suite d’arguments, note le philosophe, alors que ce que propose Internet, c’est un monde éclaté, fait de fragments de pensée ».

 

Une étude de l’OCDE, en 2015, a même établi que les pays qui ont beaucoup investi dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’école « n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences ». L’école québécoise, se désole Bergeron, continue pourtant de foncer dans ce miroir aux alouettes ruineux, croyant ainsi contribuer à la motivation scolaire des petits Narcisse contemporains qui ont délaissé les livres pour Facebook.

 

À la manière d’un Normand Baillargeon, mais dans un style parfois plus chaleureux — il n’hésite pas à évoquer son père et sa grand-mère en abordant la question du sens de la vie dans la seconde partie du livre —, Réjean Bergeron livre ici une défense argumentée et sentie des bonnes vieilles méthodes pédagogiques, qui restent les meilleures quand il s’agit de faire sortir les humains de la caverne en leur faisant suivre les lumières de la culture.

Je veux être un esclave !

Réjean Bergeron, Poètes de brousse (« Essai libre »), Montréal, 2016, 236 pages

11 commentaires
  • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 29 octobre 2016 00 h 59

    Belle philo va, on t'aime.

    Merci M. Cornellier pour votre chronique, que j'aime particulièrement lorsque vous nous présentez la pensée philosophique, et particulièrement celle d'ici. De nos penseurs qui vulgarisent bien les concepts pour les amateurs comme moi, et ont une philosophie près de notre culture québécoise.

    Quand ses étudiants lui demandent « à quoi ça sert », un cours de philosophie, Bergeron, à la manière d’un Socrate de Montréal, retourne la question à chacun d’entre eux : « Toi, à quoi tu sers ? »

    « l’éducation ne s’adresse pas strictement au futur employé, mais à l’être humain dans son intégralité », qu’elle ne vise pas à façonner un outil humain...>>

    J'ajouterais à ces belles pensées de Réjean Bergeron, une autre de Thomas De Koninck de l'université Laval à Québec.

    '' La philosophie ne sert à rien, en ce sens qu'elle ne sert à rien de particulier. Elle est libre et autonome. À quoi sert la philosophie? À ce compte, à quoi sert la musique? Ou, sur un autre registre, à quoi sert la santé? Toutes servent l'être humain. La différence est qu'elles le servent tout entier. Et dans le cas de la philosophie, c'est la vie proprement humaine en toutes ses dimensions qui est servie. ''

  • Marc Therrien - Abonné 29 octobre 2016 02 h 10

    Pourquoi penser?

    "Naturellement porté à être distrait, l’humain doit faire un effort pour se concentrer, pour penser."

    Et bien entendu, le système capitaliste néolibéral n'a pas besoin d'individus qui pensent pour se perpétuer, seulement des individus qui désirent et qui agissent. Il vaut mieux ne pas penser de façon à s'assurer que ne soient pas remis en question tous ces désirs normatifs qui sont le dénominateur commun d'une série d'évidences propres à notre culture politiquement correcte. Par exemple, ne pas penser afin de continuer à croire que tout est possible, que quand on veut, on peut, que tout est permis dans les limites du légal tant qu'il n'y a pas de plainte formulée et de preuve d'infraction à une loi, que toute innovation est nécessairement un progrès qui est bon pour la société et qu'il n'y a pas d'avenir dans le passé, que tout expert dit nécessairement la vérité surtout en ce qui concerne l'économie, que chacun a droit à son opinion et que toutes les opinions sont d'égales valeurs et qu'il ne faut pas juger parce que tout est relatif, etc.

    Ne pas apprendre à discerner de façon à continuer de croire que nous n'avons pas le pouvoir de changer le monde, mais seulement de se changer soi-même pour continuer de s'y adapter et survivre.

    Marc Therrien

  • Hélène Gervais - Abonnée 29 octobre 2016 07 h 52

    Il n'a pas tout à fait tort ...

    ce philosophe; par contre les nouvelles technologies sont aussi un outil extraordinaire d'apprentissage si on n'oublie pas la réflexion. Les cours de philo devraient commencer avant le cegep, je dirais au secondaire, afin de pallier le manque de réflexion engendré par les nouveaux outils pédagogiques.

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 octobre 2016 11 h 48

      Je dirais au primaire, madame Gervais... Sans rire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 29 octobre 2016 11 h 48

      Je dirais au primaire, madame Gervais... Sans rire.

  • Jacques Morissette - Abonné 29 octobre 2016 10 h 54

    L'éducation qui forge des acheteurs de produits.

    Bien d'accord avec Réjean Bergeron côté éducation, de la façon dont on traite le domaine, on l'instrumentalise. On cherche à la minimaliser dans le but d'y faire entrer plus de monde pour utiliser une tête pas très chercheuse, un peu comme des mains avec des gants.

    Quant à la mémoire à long terme dont on parle dans ce texte, vraiment bien d'accord pour dire qu'elle est un «lieu organique toujours en transformation», et non juste un tiroir qu'on vide de l'ancien pour le remplir ensuite de soi-disant nouveauté, technologie à vendre.

  • Claude Poulin - Abonné 29 octobre 2016 15 h 30

    La défense de l'humanisme

    Voilà un discours que l'on entend depuis des décennies, en particulier lorsqu'il est question de s'interroger sur le nombre de cours de philosophie défini actuellement pour contribuer à la formation commune des étudiants (secteur général et professionnel) dans les programmes collégiaux. On ne peut pas être contre le fait qu'il faut lutter contre la "marchandisation de l'éducation" et soutenir que "l’éducation ne s’adresse pas strictement au futur employé, mais à l’être humain dans son intégralité », mais pourquoi la philosophie fait-elle mieux que d'autres disciplines pour contribuer à cette mission? On ne le sait pas! Parce qu'en on n'a pas les outils pour le démontrer. Ce que l'on peut toutefois affirmer c'est que l’enseignement des mathématiques, de la biologie et de l’histoire peut aussi bien faire l’affaire à condition de le présenter dans une perspective humaniste. Extrait d’une lettre que j’ai signée, parue dans Le Devoir 30/08/16 : « Par ailleurs, je découvre comme bien d'autres que les cours de formation générale ne donnent pas les résultats attendus. Pensons au problème de la langue écrite et parlée, de l'état de la pensée critique largement déficiente chez un très grand nombre d'étudiants. Ceux qui accueillent nos diplômés dans les milieux de travail ou dans le cadre des programmes universitaires le constatent régulièrement. Rappelons à cet effet que la conception de la formation générale défendue ces jours-ci par certains intervenants pour contrer le projet de réforme de la ministre David remonte à une époque révolue de notre histoire scolaire (celle des années 60). On devrait savoir que pour arriver à transmettre la culture humaniste que nous souhaitons, il y a d'autres voies tout aussi prometteuses. Il faut aller voir ailleurs! L'exemple des cégeps anglophones qui appliquent la règle de la pluridisciplinarité est inspirant ».