L’autre radicalisation

Djihadisme, islam radical, salafisme… Notre fixation collective sur ces formes de radicalisation nous amène-t-elle à en négliger d’autres tout aussi inquiétantes ? À minimiser des actions violentes inspirées par la xénophobie ou des idéologies d’extrême droite ? Elles sont pourtant une réalité, ici comme ailleurs.

 

Il y a une semaine, dans l’État du Kansas, la police a arrêté trois hommes affiliés au groupe « Les Croisés » qui préparaient un attentat à la bombe visant un immeuble où logent plusieurs migrants somaliens de religion musulmane. Le but de l’acte aurait été de « réveiller » les Américains contre le « danger musulman ». La violence verbale dont ils faisaient preuve pour décrire les musulmans donne froid dans le dos.

 

Le lendemain, en Allemagne, des milliers de personnes du groupe PEGIDA (Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident) brandissaient des banderoles sur lesquelles on pouvait lire « Réfugiés pas bienvenus ». Au même moment, des manifestations s’organisaient dans plusieurs villes françaises pour s’opposer à l’ouverture des centres d’accueil dédiés aux réfugiés de Calais. L’un de ces centres a d’ailleurs été incendié.

 

On pourrait penser que ces mouvances n’existent qu’ailleurs. Mais ce serait une grave erreur. Samedi dernier à Québec, regroupés devant l’Assemblée nationale, une centaine de manifestants provenant de trois groupes, dont PEGIDA Québec, vociféraient leur aversion de « l’islam, assassin ». Pendant ce temps, la police albertaine enquêtait sur la distribution, dans un quartier résidentiel d’Edmonton, d’affiches sur lesquelles était écrit le mot-clic #BanIslam.

 

S’il faut condamner les groupes extrémistes qui instrumentalisent la religion à des fins de violence, il est également impératif de se préoccuper des actions xénophobes qui se manifestent dans l’espace public. Est-il normal, par exemple, que des mosquées aient été l’objet d’attaques dans plusieurs villes québécoises sans que les médias et la classe politique leur accordent autant d’attention ? De tels gestes d’intolérance doivent pourtant être documentés et dénoncés.

 

 

Des études commencent à offrir un portrait plus clair et complet des actes haineux et violents. Un rapport d’Europol, l’agence de police de l’Union européenne contre la criminalité internationale et le terrorisme, révèle que dans les cinq dernières années, moins de 2 % des actes terroristes en Europe étaient motivés par la religion, mais ces derniers ont fait davantage de victimes. Dans le monde, entre 2005 et 2010, selon le Centre national du contre-terrorisme (CNCT), entre 82 et 97 % des victimes d’actes terroristes étaient des musulmans.

 

Une analyse du centre de recherche New America démontre par ailleurs que depuis le 11 septembre 2001, près de deux fois plus de personnes ont été tuées aux États-Unis par des suprémacistes blancs et autres extrémistes antigouvernementaux que par des musulmans radicalisés. Mais lorsque les médias parlent de terrorisme, dans 80 % des cas, selon une étude réalisée entre 2008 et 2012, il s’agit de « terrorisme islamique ».

 

Au Québec, où on n’est ni plus ni moins raciste qu’ailleurs, il existe un discours en vogue qui, au nom de la lutte contre la rectitude politique et le Québec-bashing, cherche à réduire l’extrême droite québécoise à de simples paradeurs folkloriques, et donc à balayer complètement cette radicalisation xénophobe sous le tapis.

 

Avec la montée de l’extrême droite en Europe, les déclarations de Donald Trump et la multiplication des rassemblements contre l’immigration en Occident, il est plus que jamais nécessaire d’accorder l’attention nécessaire, y compris au Québec, à l’analyse systémique de ces expressions de radicalisation, de leurs causes et conséquences pernicieuses sur la cohésion sociale.

 

Il existe bel et bien une radicalisation qui prend racine chez nous, et notre analyse ne doit pas en rester à celle du djihadisme. Le Centre québécois de prévention de la radicalisation prépare justement une analyse sur l’extrême droite, qu’elle juge « extrêmement active ».

 

Dans une semaine, l’UNESCO tiendra une conférence sur la radicalisation à Québec, cette même ville qui a vu défiler dans ses rues une centaine de manifestants criant « L’islam, assassin ! » dimanche dernier. Espérons que ce rendez-vous de l’UNESCO portera un regard critique sur toutes les formes de radicalisation, y compris celle de l’extrême droite. Et au-delà de ces conférences internationales ponctuelles, rappelons qu’il en va de la responsabilité de la classe politique de dénoncer systématiquement et de manière constante toute forme d’extrémisme. Elle a agi de manière responsable en boudant Marine Le Pen lors de sa visite au Québec au printemps dernier. Elle doit persister dans cette voie. Le Québec ne peut se payer le luxe de démissionner devant quelque forme d’intolérance que ce soit.

30 commentaires
  • Jacques-André Lambert - Abonné 21 octobre 2016 03 h 40

    Permettons.

    « Le Québec ne peut se payer le luxe de démissionner devant quelque forme d’intolérance que ce soit. »

    Givrer les fenêtres d’un gymnase pour voiler les chairs.
    Proscrire les crèches de Noël en public.
    Empêcher la mixité dans les piscines publiques.

    Quel terme doit-on employer pour désigner cela? Ouverture à l’autre? Nouveau paradigme?

    Parce que l’ancien modèle, la tyrannie des soutanes, n’a plus cours dans notre société.
    Les Québécois l’ayant rejeté pour cause d’intolérance, au nom de la liberté.

    Et voilà qu’elle réinvestit le paysage sous de nouveaux oripeaux.
    Accompagnée, bien entendu, de dogmes, d’obligations et d’un catalogue exhaustif de condamnations.
    Bref, les mêmes vieilles injonctions pour les mêmes vieilles soumissions.

    Mes amis amérindiens ou africains animistes, mes voisins asiatiques taoïstes ou bouddhistes sont très zen sur le sujet religieux.

    Doit-on le déplorer? Doit-on s’inquiéter pour leur salut puisqu’aucun dieu n’a daigné leur dicter de vive voix ses règles et sa stratégie imparable pour convertir l’humanité?

    Je m’interroge. Et, en même temps, je doute. Même le Pape catholique dit que l’Enfer ne peut exister qu’en nous.

    Permettons aux hassidim de s’ouvrir aux autres communautés, dont celle qui les accueille.

    Permettons aux musulmans de laisser leurs femmes et filles vaquer seules en dehors de la maison, sans chaperon.

    Comme du monde normal, quoi. Normal et tolérant.

    • Jean Richard - Abonné 21 octobre 2016 10 h 41

      «  Proscrire les crèches de Noël en public. »

      Mais qui donc a fait disparaître les crèches de l'espace public ? Noël n'est plus une fête religieuse, sauf pour quelques immigrants chrétiens. Les pure-laine ont depuis longtemps remplacé le petit Jésus de la crèche par le gros Père Noël, aux couleurs de Coca Cola. Et on a depuis déjà un certain temps oublié tout ce qui entourait la fête de Noël, en particulier la musique. Nos chants de Noël hérités d'une longue tradition française, peu de gens les connaissent encore et bien sûr, on ne les enseigne pas aux enfants. Ce ne sont pas des chants en arabe qui les ont remplacés mais des mielleux jingle bell tout américains. L'invasion qui a gommé les crèches de Noël, elle nous vient de nos voisins du sud. Noël, c'est la fête du Walmart et Walmart, c'est un immigrant que nous avons accueilli à bras ouverts (en lui cédant de belles terres agricoles).

      « Permettons aux hassidim de s’ouvrir aux autres communautés, dont celle qui les accueille. »

      Qui accueille qui ? Des Juifs, il y en a au Québec depuis deux siècles et demi, sinon plus, y compris des Juifs hassidiques. La création de petites communautés hassidiques est plus récente, mais elle remonte quand même au miieu du siècle dernier. Aujourd'hui, leur nombre ne dépasse pas les 10 000 au Québec. Sur une population de 8 millions, c'est quand même marginal. Et qu'on se rassure : le yiddish ne menace en rien le français au Québec (contrairement à l'anglais américain) pas plus que les bagels d'Outremont ne mettent en péril les moelleux pains à hot dog ou à hamburger Gadoua, pas plus que les boucheries kasher ne menacent l'industrie du porc et le jambon Maple Leaf bourré de nitrites.

  • Hélène Gervais - Abonnée 21 octobre 2016 06 h 58

    C'est la peur qui mène ....

    la peur d'être envahis par d'autres cultures, qui avouons-le peuvent être envahissantes parfois. Quand on lit que le p.m. canadien veut accueillir 80,000 immigrés par année au canada, avouez que c'est exagéré et que ça inquiète. Car toutes ces gens auront besoin d'un travail, d'un logement, etc... Au Kébek où on a accueilli 25,000 syriens depuis quelques mois, sans parler des autres immigrants, quel sera leur avenir quand on subit déjà les conséquences des coupes gouvernementales? Serons-nous capables de les intégrer? C'est important pourtant que tous ces nouveaux arrivants puissent s'intégrer. C'est important pour eux, mais aussi pour nous. Les gens ne sont pas nécessairement racistes ou exénophobes parce qu'ils pensent différemment de la majorité. Aujourd'hui nous avons ces expressions facilement à la bouche je trouve.

    • Pierre Desautels - Abonné 21 octobre 2016 09 h 16


      Je ne sais pas où vous trouvez vos informations, mais le Canada, dans les faits, accueille chaque année 250,000 immigrants. Et le 25,000 réfugiés Syriens, ce n'est pas au Kébec, mais dans l'ensemble du Canada...

    • Gilles Théberge - Abonné 21 octobre 2016 17 h 51

      N'empêche, madame Gervais a raison, le nombre, qu'il soit de 25 000 ou de 250 000 comme le propose le ministre des finances Canadian est important.

      Dans la mesure où nous ne parvenons pas à intégrer convenablement c'est à dire franciser les immigrants, 1000 c'est trop!

    • Pierre Desautels - Abonné 21 octobre 2016 20 h 22

      @Gilles Théberge

      Non. Exigeons de la rigueur dans les débats. Il n'est pas acceptable d'écrire n'importe quoi.

  • Jacinthe Lafrenaye - Abonnée 21 octobre 2016 07 h 01

    La classe politique n'a pas de trophée à recevoir pour avoir boudé Le Pen quand Ottawa vend des armes à l'Arabie saoudite, ces mêmes armes qui lui servent à tuer leurs musulmans qui n'ont pas tout à fait les mêmes exigences religieuses, ceux qui ne sont pas salafistes mais chiites.

    Que d'hypocrisie.

  • Eric Lessard - Abonné 21 octobre 2016 07 h 10

    La richesse de la diversité

    Je trouve intéressant que Le Devoir intégre dans ces chroniqueurs des personnes comme vous qui venez de cultures autres que Québécois de souche.

    J'ai moi-même été dans un collège tenu par des Espagnols, j'ai eu deux professeurs et un conseiller d'orientation qui venaient du Maghreb. J'ai eu des amitiés et des collègues d'origine arabe. J'ai eu de nombreux professeurs d'anglais qui venaient des autres provinces du Canada, un prof de grammaire française d'origine russe...

    En plus, j'ai étudié l'ayurvéda et la médicine traditionnelle chinoise. On peut apprendre beaucoup des autres cultures.

    J'apprécie votre article qui remet les pendules à l'heure. Au plaisir de vous relire!

    • Hélène Gervais - Abonnée 21 octobre 2016 07 h 30

      Je suis bien d'accord avec vous, mais nous n'avons pas tous eu votre chance malheureusement. Et d'après ce que vous écrivez, ces personnes étaient très bien intégrées, ce qui en fait une richesse extraordinaire pour la population d'accueil. Mais avec ce qui est imposé présentement, j'ai l'impression que ça ne donnera pas le même résultat.

  • Jocelyne Lapierre - Abonnée 21 octobre 2016 07 h 16

    Déni de la réalité

    Que dire devant un tel déni de la réalité et de tous ces chiffres qui ne sont que des moitiés de vérités. Je ne peux croire qu'on ose encore parler "d'extrême-droite" au Québec et diaboliser les Européens qui ont toutes les raisons du monde de s'inquiéter vivement de l'invasion qu'ils sont en train de subir, en plus des agressions tant physiques que morales, et des graves injustices dont ils font l'objet dans leurs quartiers, écoles, hôpitaux, places publiques, sans que les policiers, supposés protéger les civils, ont l'ordre stricte de ne pas réagir... comment autrement décrire une invasion, une occupation? Je suis tout simplement indigné par cet article. Par ailleurs, allez-vous bientôt faire un article sur la persécution et le massacre des Chrétiens d'Orient, ainsi que dans les camps de réfugiés en Europe par des Musulmans. On est très las de la rengaine "c'estpasçalislam".

    • Jacques Morissette - Abonné 21 octobre 2016 08 h 51

      S'il y a de la persécution quelque part, elle n'est pas uniquement dans un camp. Très désolé, quand le regard de la persécution se limite à ne se faire que d'un oeil.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 21 octobre 2016 13 h 00

      L'intérêt majeur de ce genre d'article, outre de permettre d'informer ceux qui ne sont pas déjà campés, est qu'il force un certain dévoilement.

      On peut être pour la défense des droits, ou pour la défense aveugle de l'homogénéité mythique de l'appartenance, sans souci pour les droits et pour les faits. L'indifférence que vous défendez face à l'extrême-droite vous place sans hésitation dans la seconde catégorie, avec la victimisation d'assiégés qu'elle implique.

      Nous pourrons alors mieux comprendre lorsque vous vous "indignez" de certaines nouvelles : ce n'est pas la censure journalistique qui vous dérange, ce n'est pas le manque de faits, ce n'est pas la simplification abusive ; c'est simplement le fait de ne pas cracher suffisamment sur les Musulmans...

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 21 octobre 2016 17 h 17

      M. Théberge, je m'indigne justement de la censure journalistique, du manque de faits, de la simplification abusive... quant au reste de votre commentaire.

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 21 octobre 2016 17 h 40

      M. Morissette, pour faire court, les Chrétiens d'Orient n'ont pas persécuté ni même riposté, pour être persécutés et soumis à la dhimmitude pendant des siècles. Et ce n'est pas une soi-disante "extrême-droite" ou soi-disant racisme systémique ou mauvaivais accueil qui provoque le jihad, les massacres à l'arme blanche, les égorgements de prêtres en pleine eucharistie, les viols de non-musulmanes, les attaques de médecins, pompiers, enseignants, policiers, les camions et voitures qui foncent dans des foules, et malheureusement j'en passe.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 22 octobre 2016 11 h 06

      Je veux bien croire que la réalité est complexe : il reste que de démoniser uniquement autant les vagues d'immigration relève quand même d'un double standard: il y a ce qui est moral pour nous et ce qui est moral pour les autres. Ce seraient deux choses différentes car c'est deux catégories de citoyens : les vrais et les faux.
      "L'invasion qu'ils sont en train de subir, en plus des agressions tant physiques que morales, et des graves injustices dont ils font l'objet dans leurs quartiers, écoles, hôpitaux, places publiques, sans que les policiers, supposés protéger les civils, ont l'ordre stricte de ne pas réagir".
      Entre nous, on sait très bien, tout autant s'agresser physiquement et moralement, mais ça c'est moins important. Ah bon ? Notre inculture nous vient très souvent de l'intérieur, de cette déchéance ambiante, cette médiocratie finement calculée ...
      De nous, on sait très bien aussi agresser physiquement et moralement, mais ce n'est pas nous qui a commencé ... excuse de la double faute, qui plus est, c'est faux. L'Occident a régné en police du monde et s'est souvent mêlé des affaires internes de bien des pays, dans ses intérêts. Nous en avons simplement le contre-coup.
      Finalement, vous ne parler jamais des causes de tout ceci : la guerre pour les ressources. Nos mains sont sales par notre propre faute en ce domaine.
      Le "nous" est un terme complexe, mais si on tient à l'utiliser, il faudra le faire partout, même là où ce qu'il fait est moins glorieux, moral et exempt de toute critique.