Censurer celles qui dénoncent la culture du viol

Le Soleil rapportait mardi que « le Service de sécurité et de prévention de l’Université Laval aurait retiré une bannière affichant un message contre la culture du viol posée à l’intérieur du pavillon Alphonse-Desjardins ».

 

De tels comportements de la part des gestionnaires d’établissements universitaires soulèvent des préoccupations. Lorsqu’une université censure les messages pacifiques, elle se place en contradiction avec l’un des principes fondamentaux qui fondent sa mission. Les universités sont des lieux de débat, d’échanges d’idées, de discussions. Ce qui fait la richesse du milieu universitaire, c’est la liberté de chacune des personnes qui y contribue de mettre de l’avant des idées, de dénoncer, de débattre.

 

Par exemple, dans le débat qui fait actuellement rage à la suite de multiples révélations sur des activités et comportements sexistes, agressifs ou pires, il est essentiel que chacun et chacune aient la possibilité effective de se faire entendre. Lutter contre la culture du viol, ça commence en assurant la libre expression des propos qui dénoncent la chape de silence qui permet aux agressions de se perpétuer.

 

Liberté d’expression

 

Évidemment, l’étendue et la portée de la liberté d’expression sur les campus demeurent des questions chaudement discutées. On se demande souvent où s’arrête la liberté des universitaires de dire et de montrer. À cette question, les uns et les autres donnent une réponse reflétant la place qu’ils accordent à la liberté d’expression par rapport aux autres droits.

 

Pour certains, la liberté d’expression au sein de l’université doit céder le pas dès lors que le propos indispose ou dérange. Certains délimitent la portée de la liberté d’expression à partir de leurs conceptions morales ou éthiques. Ce qui heurte les valeurs morales ou l’éthique à laquelle ils adhèrent doit être censuré.

 

Mais dans une société démocratique comme la nôtre, la liberté d’expression est garantie par des textes constitutionnels. Ces textes sont au-dessus des autres lois. La Constitution et la Charte québécoise des droits régissent et limitent ce que les lois — et les règlements des universités — peuvent imposer ou interdire. La liberté d’expression ne peut être limitée que par la loi, pas par les discours éthiques, les croyances des uns ou les visions morales des autres.

 

C’est pour cette raison que les directions des universités s’abstiennent d’intervenir pour dénoncer ou se dissocier des propos tenus par leurs professeurs. Leur silence n’est pas un acquiescement. Il s’explique par le souci d’éviter de devenir une sorte de bureau de censure de ce qui se dit au sein de l’université.

 

Au Canada, la liberté d’expression ne peut être limitée que par une règle de droit, non par des principes moraux ou des visions éthiques. Les lois ne peuvent imposer que les limites considérées comme raisonnables et justifiables dans une société libre et démocratique.

 

Ce sont les tribunaux qui, en dernière instance, déterminent si une loi ou un règlement limitant la liberté de l’enseignement constitue une limite raisonnable et justifiable.

 

Les tribunaux ont considéré que toute activité expressive est a priori protégée. Il peut s’agir de la diffusion d’images, de musique, de textes ou de la communication de messages sur une voie publique, des manifestations ou d’un autre geste visant à transmettre un message. Mais la violence, c’est-à-dire les gestes violents, n’est pas considérée comme une activité expressive protégée. Même le discours, qui peut être un appel à la violence, est a priori protégé, même s’il est possible de nommer de bonnes raisons de le baliser.

 

Une règle de droit qui limite la faculté de s’exprimer doit être suffisamment délimitée pour répondre à des impératifs sérieux.

 
Juger du discours


En somme, ce n’est pas parce qu’un discours est déplaisant ou heurte des sensibilités qu’il est du coup possible de l’interdire par la loi. Le fait que le discours soit considéré comme faux n’est pas en soi suffisant. Par exemple, les tribunaux ont estimé qu’une loi qui criminalise la diffusion de « fausses nouvelles » n’est pas une limite raisonnable à la liberté d’expression.

 

La liberté d’expression existe afin de protéger non pas les idées qui font consensus, mais les propos qui s’éloignent des positions les plus généralement partagées.

 

Ainsi, on peut réprouver les propos de certains professeurs ou étudiants. Mais il serait dangereux que les autorités des établissements universitaires se mettent à censurer de tels propos, même s’ils sont jugés peu acceptables par une partie de la communauté.

 

C’est uniquement lorsque des propos contreviennent à une loi qu’il y a un devoir de les faire cesser. Par exemple, des propos qui constituent du harcèlement peuvent être prohibés au moyen de mesures qui sont suffisamment délimitées pour ne pas viser n’importe quel commentaire qu’une personne pourrait trouver excessif.

 

Le milieu universitaire est un milieu où tous et toutes sont réputés savoir lire et posséder une capacité de porter un regard critique sur les propos des uns et des autres. C’est en assurant la circulation des idées que l’on combat les violences, pas en censurant les banderoles qui peuvent « choquer la visite » ou en punissant l’expression des idées minoritaires.

5 commentaires
  • Christian A. Comeau - Abonné 19 octobre 2016 16 h 51

    Inacceptable

    Croire en la liberté de parole c'est aceptez que d'autres disent ce que vous ne voulez pas entendre. La bannière était manifestement plus éloquent que le silence du recteur.

  • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2016 18 h 47

    Appuyez-vous sur les principes: ils finiront par céder- Oscar Wilde

    "Certains délimitent la portée de la liberté d’expression à partir de leurs conceptions morales ou éthiques. Ce qui heurte les valeurs morales ou l’éthique à laquelle ils adhèrent doit être censuré."

    Peut-être sont-ils alors inspirés de Saint Vincent de Paul: "Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit".

    Quand on sait comment le crime contre l'humanité peut se maintenir dans l'indifférence des anonymes qui préfèrent ne pas entendre, ne pas voir, ne pas dire le mal.

    Marc Therrien

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 20 octobre 2016 06 h 48

    Une épouvantable demande universitaire

    Dans les circonstances actuelles et au-delà de toute considération juridique, le fait que l'Université Laval demande à des étudiantes d'enlever leur bannière est épouvantable: l'université pense alors seulement à elle-même et à son image, une bannière ayant une durée de vie beaucoup plus longue qu'une manifestation de soutien. L'université doit à nouveau offrir aux étudiantes d'installer cette banière et plus que jamais la mettre à un endroit où elle pourra être vue de tous, hiver comme été, beau temps, mauvais temps.

  • Daniel Gagnon - Abonné 20 octobre 2016 18 h 19

    Un service de sécurité universitaire, en circuit fermé, qui se mord la queue

    Ces services de sécurité des universités fonctionnent en vase clos : au lieu de créer un climat de confiance, ils découragent les plaintes, ou alors les tournent impunément contre les plaignantes.

    Pire encore, ces services de sécurité universitaire, souvent chapeautés par un vice-rectorat, agissent sous les ordres du recteur, directement ou indirectement.

    Pire encore, ils peuvent fréquemment couvrir un crime quelconque, un viol par exemple ou une tentative de meurtre, en négligeant d'amasser des preuves, en effaçant des images vidéo, en n'interviewant pas les témoins ou leur permettant de se concerter pour déjouer l’enquête.

    Pire encore, ces services de sécurité seront parfois non seulement manipulés par la direction de l'université autarcique, ou même par les syndicats veules de l'université, mais ces services para-policiers tenteront de s'associer avec la police pour couvrir l'enquête et étouffer toute l'affaire : ainsi les autorités universitaires auront la paix...jusqu'à ce que le couvercle de la marmite saute, comme cela se produit en ce moment à Laval, ce qui est très bien.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 20 octobre 2016 22 h 31

    Des gestes contre-productifs

    Je suis 100 % d'accord avec l'analyse de M. Trudel. La référence aux idées minoritaires versus les consensus forcés est particulièrement pertinente. Je pense au travail de sape consistant à dénoncer, avec une force et un alignement plus que suspects, tout de ce qui dérange sous prétexte que ça divise. C'est un leurre. En ce sens, le rappel des Chartes canadienne et québécoise qui balisent l'exercice de la libre expression et en font même une valeur fondamentale chez nous est rassurant.

    Reste que quelque chose de 'gros' se dit dans cette réaction 'de sécurité' à l'UL et on peine à comprendre. Réaction qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler la censure médiatique de Cologne au début de 2016. Le contexte est différent, mais le véritable enjeu reste la peur de la foule, de son agitation spontanée (meute) ou organisée (populisme), bref, la peur du populo. C'est là le dénominateur commun des deux événements. Pour Cologne, et sans approuver, on pouvait néanmoins comprendre la censure dans le contexte de poudrière qui était celui de l'Europe d'alors (flux migratoire et islamophobie en sourdine), mais en voir un facsimilé en réduction sur un campus universitaire est vraiment consternant.

    Je ne suis pas arrivée à retrouver une image précise de la ou des banderoles retirées, le Soleil ne montrant qu’une partie du texte, soit, sur trois lignes : "abolis …", "la c …" et "v". Radio-Canada (18 octobre) de son côté présente le texte suivant : "Insoumises – Comité Femmes UL". Bref, il serait pertinent de connaître les libellés exacts.

    Dans tous les cas, le geste des autorités était maladroit et imprudent, tout comme l’attitude défensive, et même agressive, et vraiment non-empathique du recteur. Alors que les instances gouvernementales encouragent la prise de parole et la dénonciation d’abus sexuels par les victimes, cette attitude de suspicion qui frise le mépris est particulièrement contre-productive.