Maclure ou la volonté d’élever le débat

Jocelyn Maclure incarne ce qu’on pourrait appeler un progressisme modéré et optimiste.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Jocelyn Maclure incarne ce qu’on pourrait appeler un progressisme modéré et optimiste.

Par ses interventions intelligentes et solidement argumentées, Jocelyn Maclure enrichit la conversation démocratique québécoise. « J’ai toujours pensé, écrit-il dans Retrouver la raison, que le philosophe en général, et le philosophe politique en particulier, devait porter attention aux tourments et aux énigmes de ses contemporains et leur démontrer pourquoi la réflexion philosophique est indispensable pour bien les comprendre et pour éclairer notre jugement. » Maclure remplit bien cette mission.

 

Retrouver la raison, qui se veut « le journal de [ses] réflexions sur le temps présent », contient d’abord un plaidoyer pour une discussion publique rationnelle, trop souvent polluée par « le baratin, la partisanerie excessive, l’idéologie, l’ambition personnelle démesurée et la crainte de l’autre ». Tenant de ce qu’il appelle « la générosité interprétative », une approche selon laquelle, pour reprendre les mots du philosophe John Stuart Mill, « une doctrine n’est pas jugée tant qu’elle n’a pas été jugée dans sa meilleure formulation », Maclure incite tous ceux qui participent à la discussion publique à ne pas caricaturer les positions de leurs adversaires, à tenir rigoureusement compte des faits et à éviter l’enflure verbale.

 

Gauche réformiste

 

Il déplore, par exemple, les exagérations contre-productives d’une certaine gauche radicale. « Le problème avec le nivellement de la réalité opéré par certains progressistes, écrit-il, est qu’il mène au relativisme et au démissionnisme : il laisse entendre qu’il n’y a plus rien à espérer de la démocratie représentative, qu’il est impossible de distinguer les partis qui aspirent au pouvoir et que les élections sont une mascarade. » Maclure, pour illustrer son point de vue, dit préférer, dans le débat américain, un Paul Krugman, très critique du gouvernement Obama tout en saluant ses bons coups, à un Chris Hedges, pour qui les démocrates et les républicains sont du pareil au même.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Jocelyn Maclure incarne ce qu’on pourrait appeler un progressisme modéré et optimiste.
 

Social-démocrate qui voit plus de potentiel de justice sociale dans la logique de la gauche réformiste que dans celle de la gauche de rupture, même s’il reconnaît à cette dernière des vertus contestatrices, partisan d’une laïcité ouverte qui permet la liberté de religion aux citoyens mais qui exige la neutralité des institutions publiques et, enfin, postnationaliste — ses adversaires diront, non sans raison, fédéraliste — pour qui « le Québec est une nation normale et mature qui dépense ses énergies sur les grands enjeux éthico-politiques qui occupent l’ensemble des régimes démocratiques dans la modernité avancée », Maclure incarne ce qu’on pourrait appeler un progressisme modéré et optimiste. Il sait conjuguer l’exigence de la pensée avec la clarté du propos

 

Les 11 essais qu’il regroupe dans la section « Justice sociale » de son ouvrage sont des modèles d’argumentation constructive. Il y démontre, par exemple, que l’Alberta ne subventionne pas l’État-providence québécois, que la charité ne saurait remplacer la justice sociale, même si les deux sont nécessaires, et que l’État n’a pas à financer les écoles privées. Ses plaidoyers pour la tarification progressive dans les centres de la petite enfance et contre l’abolition des droits de scolarité à l’université sont contestables, mais demeurent de haute qualité argumentative.

 

La normalité du Québec

 

Le philosophe, c’est une évidence, ne cherche pas à provoquer et veut sincèrement contribuer à élever le débat. Certaines de ses prises de position, cependant, ne peuvent se soustraire à la controverse. C’est le cas de celle selon laquelle « le Québec est une nation normale », une réalité qui expliquerait l’impasse actuelle du projet souverainiste. À partir de la Révolution tranquille, explique Maclure, le Québec s’est développé à sa guise dans le cadre fédéral, démontrant ainsi que ce dernier n’était pas un obstacle au projet national québécois.

 

Le philosophe reconnaît pourtant que les unilingues « sont défavorisés sur le marché du travail québécois ». Il n’y voit pas vraiment d’injustice puisque ce problème frappe autant les anglophones que les francophones. Or, est-il normal que les unilingues issus de la culture majoritaire soient ainsi défavorisés au même titre que ceux issus des cultures minoritaires ? Est-ce le cas ailleurs, au Canada, aux États-Unis, au Mexique, en France ? Le philosophe semble oublier, de plus, que la Constitution canadienne de 1982 ne permet plus l’affirmation nationale québécoise comme dans les années 1960-1970.

 

Dans un autre essai, Maclure critique les adversaires de l’activisme judiciaire, opposés au « gouvernement des juges ». Dans une démocratie, écrit-il, il est sain que la souveraineté populaire soit contrebalancée par la constitution d’un État de droit et vice versa. Pour être légitime, cette constitution doit toutefois être elle-même issue de la souveraineté populaire, ajoute le philosophe. Ne faut-il pas conclure, alors, que la Constitution canadienne, jamais signée par le Québec, est illégitime ? Une nation qui se fait imposer une constitution est-elle normale ? La modération de Maclure, ici, ressemble à une abdication qui ne dit pas son nom.

 

Ardent opposant à la charte des valeurs proposée par le Parti québécois en 2013, le calme philosophe, qui a signé Laïcité et liberté de conscience (Boréal, 2010) avec Charles Taylor, s’emporte un peu quand il traite de cette affaire. Il admet que ce débat était fondé sur « des désaccords légitimes sur le plan des principes et des visions de la justice et de la communauté politique », mais il ne résiste pas toujours à la tentation de caricaturer les thèses des partisans de la charte — Mathieu Bock-Côté, notamment — au lieu de leur appliquer le principe de la générosité interprétative.

 

Retrouver la raison est un essai fort et remarquable. Ce n’est pas une raison pour tout lui passer.

 

À l’ère des débats publics enflammés, le philosophe plaide pour une discussion rationnelle.


Retrouver la raison

Jocelyn Maclure, Québec Amérique, Montréal, 2016, 280 pages

  • Johanne St-Amour - Abonnée 25 septembre 2016 13 h 28

    Mais les femmes?

    C'est tout à l'honneur de M. MacLure de vouloir élever le débat, par ailleurs son «ouverture» de la laïcité m'apparaît plutôt inconvenante en regard d'un féminisme universaliste.

    Si cette «ouverture» est la même que le premier ministre Trudeau qui a souligné la fête de l'Aïd dans une mosquée où on pratique la ségrégation des femmes, c'est carrément inacceptable. La ségrégation est protégée par des textes internationaux, et par les chartes des personnes canadienne et québécoise.

    Outre que l'article 20 de la charte québécoise des droits des personnes et des droits de la jeunesse protège la discrimination que des religions adoptent envers les femmes en leur refusant par exemple le sacerdose, nous assistons à une et mille astuces ces dernières années pour leur faire subir un traitement inégal. Pensons à ce juif hassidique qui ne voulait pas être servi par une femme à la SAAQ, pensons aux petites filles à qui on impose le voile et d'autres vêtements.

    C'est honteux! Alors quand M. MacLure parle de s'ouvrir aux religions, il semble s'ouvrir à des groupes qui excluent une partie de la société, à des groupes qui traitent autrement une partie de la société, à des groupes qui, eux, ne sont nullement ouverts, particulièrement à la partie féminine de la société. C'est inacceptable. Et le silence de la FFQ concernant la ségrégation «agréée» de Justin Trudeau n'est rien pour aider les choses!