Le salut par le Ritalin

Les mots pénètrent dans nos vies comme un voleur dans une maison vide. Ils s’installent et posent les pieds sur le canapé sans la moindre gêne. Le temps de le dire, ils prennent leurs habitudes et occupent tout l’espace sans qu’on s’interroge sur leur sens. Un jour, vous vous réveillez avec un squatter dans votre lit, sans savoir par où il a bien pu entrer.

 

Ainsi en va-t-il de cette étrange « déradicalisation » qui émaille le vocabulaire des spécialistes autoproclamés du terrorisme. La presse ayant une infinie capacité à s’enticher des derniers vocables à la mode, le mot s’étale à pleines pages des médias sans que personne n’ait réfléchi à ce qu’il voulait dire. Depuis toujours, « radical » a pourtant évoqué les racines, ce qui est fondamental et essentiel. Au XIXe siècle, il prend un sens politique et identifie les réformateurs anglais. Dans la prude Amérique, les « radicals » désigneront vite l’extrême gauche. Est-ce à dire que de nos jours le libertaire Daniel Cohn-Bendit et le radical socialiste Georges Clemenceau devraient subir une cure de « déradicalisation » ?

 

C’est bien à une forme de médicalisation de la politique que nous assistons ainsi que l’affirmait le fondateur d’Avocats sans frontières, Gilles-William Goldnadel. La déradicalisation, écrit-il dans Le Figaro, « signifie en creux que les coupeurs de tête et les poseurs de bombes sont moins des salauds que des malades, et qu’ils sont donc plus à plaindre qu’à détester ». Pour lui, la déradicalisation à laquelle nos gouvernements consacrent un nombre croissant de millions n’est rien de moins qu’une « arnaque » !

 

Il faut dire qu’en France, le phénomène a mauvaise presse depuis que, la semaine dernière, un surveillant a été agressé au couteau à la prison d’Osny dans une unité justement consacrée à cette fameuse déradicalisation. « Nous sommes fatigués de ce mot qui ne veut rien dire », a tranché le secrétaire général du syndicat, Jean-François Forget.

 

Ses propos, que certains qualifieront de simplistes, ne sont pourtant pas loin de recouper ceux du politologue Olivier Roy, un des meilleurs spécialistes du monde arabo-musulman. Vouloir déradicaliser les djihadistes est « absurde », a-t-il déclaré à la télévision suisse. « C’est comme si on décidait que, pour déradicaliser l’extrême gauche, il faut lui donner des cours de libéralisme économique. » Même constat chez son éminent collègue Pierre-Jean Luizard selon qui cette approche, qui fait du djihadisme « une maladie ou une déviance que l’on pourrait traiter à la façon d’une addiction », sert souvent à « occulter les enjeux politiques et historiques du chaos auquel le Moyen-Orient est aujourd’hui en proie ».

 

 

On connaissait la propension de nos sociétés à transformer en malade le premier cancre venu et le criminel le plus ombrageux. De là à voir d’abord dans le terroriste une victime, il y a peut-être un pas à ne pas franchir. Mais le ridicule ne tue pas. Le psychiatre londonien de l’université Queen Mary Kamaldeep Bhui va jusqu’à affirmer que la radicalisation islamiste devrait être soignée comme l’alcoolisme ou le tabagisme. Il propose pour cela la détection précoce de ceux qui ont de la difficulté à se faire des amis et à débattre.

 

À quel traitement médical aurait-il donc fallu soumettre ces milliers de marxistes-léninistes qui infiltraient les syndicats dans les années 1970 ? Certes, ces « radicals » ne prêchaient pas le terrorisme, bien que certains soient passés à l’acte en France, mais ils n’en défendaient pas moins la révolution armée et la dictature du prolétariat. Et combien de milliers d’hôpitaux aurait-il fallu construire après la dernière guerre alors que le communisme stalinien, idéologie totalitaire s’il en est une, représentait la première force politique dans certains pays d’Europe de l’Ouest ?

 

Sans nier la place de la psychologie dans les cas individuels, reconnaissons qu’on n’aurait jamais vaincu le communisme à coups de thérapies et de Ritalin. Pourquoi en irait-il autrement aujourd’hui avec cette autre pensée totalitaire qu’est l’islamisme ? Reconnaissons aussi que cette approche psychologisante représente souvent un prétexte pour ne pas nommer le problème. Le 14 juin dernier, la Commission européenne publiait un texte sur « la prévention de la radicalisation conduisant à l’extrémisme violent ». Les fonctionnaires de Bruxelles trouvaient le moyen de disserter pendant 19 pages sur les « différents types de terrorisme » sans même écrire les mots islam, État islamique et salafisme. Comme si le massacre de Nice aurait pu être perpétré indifféremment par un bouddhiste orthodoxe, un athée fanatique ou un disciple de Mgr Lefebvre.

 

D’aucuns verront dans cet aveuglement la dernière manifestation de cette concurrence des souffrances qui pousse la victimisation à l’absurde. Comme si ce monde profane avait troqué le pardon que promettait la foi pour une thérapie et un flacon de pilules remboursés par la sécurité sociale. Échange rassurant qui permet peut-être de croire que le mal n’existe pas.

 

Pour ceux qui trouveraient cette réflexion un peu « radicale », sachez que, même si je n’en ai pas l’air, je me soigne…

  • Gaston Bourdages - Abonné 9 septembre 2016 05 h 56

    Merci monsieur Rioux pour votre....

    ...honnêteé et rigueur intellectuelle avec cet aveu à l'effet que vous vous soignez. C'est réconfortant pour celles et ceux qui vous copient. Si je vous avouais que je suis de ceux-là...je souris.
    Une médication qui m'a été prescrite en prison puis au pénitencier puis pendant ces nombreuse années dites de «liberté conditionnelle»
    Vous savez... un «gars» ou une «fille» qui va en prison... c'est que la maladie l'affecte en «quèque part» dont celle du déséquilibre.
    Un être dit équilibré se ramasse rarement en milieux carcéraux.
    Le radicalisme ou écrit ou verbal ou autrement est un signe de déséquilibre. Par ces temps où priment la démesure, l'excès, le dépassement de soi, la course vers je ne sais trop quoi, Aristote doit bien se mordre les lèvres avec un tel «In medio stat vertus» bafoué !
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages
    Auteur.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 septembre 2016 08 h 54

      On comprend qu'ici M. Rioux dénonce la banalisation de la radicalisation.

      Et encore M. Rioux n'a pas lu le rapport d'analyse du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence! Rapport critiqué, entre autes, par Nadia El Mabrouk qui soulignait, avec raison à mon avis, «le fort décalage entre l’enquête de terrain relatant le climat d’islam radical présent au cégep et les conclusions et recommandations du rapport déconnectées des faits et imprégnées de rectitude politique.»

      On avait d'ailleurs pris soin de parler de radicalisés comme Ghandi, Martin Luther King et des suffragettes plutôt que de Daniel Cohn-Bendit et du radical socialiste Georges Clemenceau! Bien sûr, on ajoutait que c'était des radicaux non violents! Pour ensuite ne jamais nommer les agents de radicalisation dans les écoles visées par le rapport, puisqu'ils n'enfreignaient pas la loi, mais la frôlaient seulement. Manque de bol!

      Et encore, M. Rioux n'a pas vu une des recommandations au Ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur qui est de «renforcer les principes du vivre-ensemble et améliorer la cohérence dans la gestion et l'encadrement du fait religieux au sein des établissements secondaires et colllégiaux du Québec - incluant les balises nécessaires pour l'allocation d'espaces et les activités concernées». Rien de moins qu'un autre accommodement!

      Radicalisation et vivre-ensemble! On prétend presque que les citoyen.ne.s ne savent pas vivre ensemble!

    • Gilles Théberge - Abonné 9 septembre 2016 15 h 11

      Monsieur Bourdage, "in medio stat virtus" c'est de St-Thomas d'Aquin. La vertu est dans l'équilibre.

    • Gaston Bourdages - Abonné 9 septembre 2016 18 h 26

      Merci de m'aviser alors que j'ai lui aussi qu'Aristote en avait parlé avant... s'il vous plaît m'éclairer. Merci à l,avance
      Gaston Bourdages

  • Eric Lessard - Abonné 9 septembre 2016 06 h 44

    Lutter contre le terrorisme

    En réalité, en Occident, presque tout le monde est contre le terrorisme islamique. Voilà pourquoi les personnes qui tombent dans cet extrémime sont traités de malades.

    Le danger, par contre, avec des gens comme Donald Trump, c'est de considérer que les musulmans n'ont pas leur place en Occident, comme s'ils étaient tous un danger potentiel.

    Veut-on revenir aux années 50 des Etats-Unis, ou il suffisait d'être soupconné de sympathie gauchiste pour perdre à peu près tout droit humain?

    D'un côté c'est une bonne chose que la population garde son calme pour le moment, mais si les attentats se multiplient, la population risque de tomber dans une certaine intolérance.

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 9 septembre 2016 07 h 43

      M. Lessard, la mouvance islamique mène effectivement une guerre, le djihad, contre tout peuple qui ne s'est pas encore soumis à l'islam. Ce djiahd est idéologique et politique, et tous les moyens et toutes les ruses seront utilisés pour atteindre leur objectif. L'islam n'est pas compatible avec la démocratie et la civilisation occidentale. Lisez la charia, les lois et règles de vie auxquelles obéissent d'abord et avant tout, les musulmans, et renseignez-vous sur les pressions sans cesse exercées sur nos gouvernements, par l'entremise de diverses associations islamiques, pour intégrer ce code juridique dans nos lois. Voulons-nous un État de droit à deux vitesses, comme c'est le cas dans plusieurs zones de non-droit en Europe?

      Je suis sidérée par votre dernière phrase.... Vous craignez plus que nous devenions intolérants si les attentats terroristes islamiques se multiplient, que vous ne vous préoccupiez de notre sécurité et de la perturbation de l'ordre public et de la paix relative qui régnaient dans nos pays jusqu'à tout récemment. La peur, Monsieur, est un sentiment sain et nécessaire à la survie d'une espèce, et il est insensé d'accuser les gens d'intolérance, alors qu'ils ont toutes les raisons de craindre la mouvance islamique sous toutes ses formes. Les islamistes s'organisent et se radicalisent sur notre sol par notre faute et notre naïveté.

  • Jean Lapointe - Abonné 9 septembre 2016 07 h 24

    Il n' y pas que le terme «radicalisation» qui soit concerné.

    «C’est bien à une forme de médicalisation de la politique que nous assistons ainsi que l’affirmait le fondateur d’Avocats sans frontières, Gilles-William Goldnadel.» (Christian Rioux)

    Il n' y a pas que le terme« radicalisation» qui puisse nous amener à trouver que nous asssisterions à une forme de médicalisation de la politique.

    Je pense en particulier aux termes «islamophobie» et «homophobie».

    C'est comme si, pour bien des gens, ce serait en quelque sorte une forme de maladie que de craindre l'islamisme. Si cette crainte existe ce serait parce que les gens auraient une peur irrationnelle de la religion musulmane.

    C'est comme si, aussi, ce serait en quelque sorte une forme de maladie que de ne pas accepter l'homosexualité et les homosexuels.

    C'est comme s'il fallait soigner ceux et celles qui en seraient victimes parce que ces gens-là auraient une peur irrationnelle de l'homosexualité et même des homosexuels.

    Au lieu de voir ces problèmes tels qu'ils sont beaucoup de gens semblent avoir tendance à les contourner en prétextant que s'il en est ainsi c'est parce que ce sont des maladies à soigner et à guérir si possible.

    Et on s'évite ainsi à tenter de comprendre l'origine de ces problèmes dans toutes leurs composantes dans l'espoir de leur trouver des solutions. On se fait donc la vie facile en se refusant de les prendre en considération.

    Il suffirait d'identifier et de soigner les malades concernés pour régler les problèmes en question.

  • Pierre Desautels - Abonné 9 septembre 2016 07 h 38

    Des mots, toujours des mots...


    Comme d'habitude, Monsieur Rioux critique et critique, mais jamais ne propose de solutions. À moins que secrètement, c'est le programme du Front national qu'il proposerait. Et si quelqu'un a besoin d'une cure de déradicalisation, c'est bien Marine Le Pen et le Front national.

    • Benoit Simoneau - Abonné 9 septembre 2016 11 h 02

      Eh bien, vous n'y allez pas avec le dos de la cueiller! C'est plutôt gratuit comme commentaire.

    • Claude Marcoux - Abonné 9 septembre 2016 11 h 40

      Quoiqu'il en soit, M. Rioux semble vouloir défendre la République... et par ses textes, nous fait réfléchir aux différents enjeux concernant celle-ci. Cela est déjà beaucoup. Merci.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 septembre 2016 11 h 45

      M.Rioux expose un réel probleme ,qui est-il pour remplacer les gouvernements qui ne prennent pas leurs reponsabités qui jasent dans le vide et reculent devant tout,petits et gros problemes qui s,emplifient avec le temps.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 9 septembre 2016 13 h 05

      Marine Le Pen n'est pas une cause mais un effet! Un effet du désastre du multiculturalisme français qui a mené la France à l'état d'urgence, toujours en vigueur depuis novembre dernier.

      Pôvre France!

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 9 septembre 2016 13 h 22

      Ah bon, parce que vous croyez que la Parti Socialiste du Moi-Président Hollande a proposé, puis appliqué des solutions?

      M. Rioux est l'un des très rares journalistes à encore tremper sa plume dans une encre non teintée de bien-pensance et de langue de bois.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 septembre 2016 08 h 12

    Tenter sans s'illusionner

    L’adhésion à l’idéologie de l’État islamique, par exemple, est une conversion (au sens de conversion religieuse). Est-ce un phénomène irréversible ? Probablement pas.

    Toutefois on doit garder à l’esprit qu’il n’existe aucune preuve scientifique que les programmes de ‘déradicalisation’ (en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Danemark, et au Québec) sont le moindrement efficaces.

    Il n’y a pas de mal à tenter une telle expérience mais il est totalement erroné de croire la création d’un centre de déradicalisation équivaut à une politique de prévention du terrorisme.