Où ces grands criminels trouveront-ils d’autres refuges?

Les deux journalistes allemands à l’origine des Panama Papers ont été étonnés du retentissement de leurs révélations. Manifestations populaires, chute de politiciens, descentes policières, projets de lutte contre les sociétés offshore, Bastian Obermayer et Frederik Obermaier concluaient ainsi l’histoire de leur enquête : « Le débat déclenché par les Panama Papers — et qui est loin d’être terminé — montre qu’un autre monde est possible. Il faut juste le vouloir. » Six mois après, force est de constater qu’on en est encore loin.

 

Certes, ces paradis et leurs fournisseurs de légalité ont perdu de leur légitimité. Des gouvernements « démocratiques », mus aussi par les déficits budgétaires et par leur propre avidité, promettent d’en finir avec « l’évasion fiscale ». Les avocats qui en vivaient perdront sans doute des clients parmi ces riches et ces entreprises réfractaires à l’impôt. Toutefois, de moins honorables criminels raffolent également d’abris bancaires complaisants : trafiquants d’armes ou de drogues, adeptes de la corruption, détrousseurs de l’État, financiers du terrorisme… Où iront-ils à l’avenir ?

 

« Apparemment, notent les journalistes, les Américains étaient très bien informés sur les affaires de Mossack Fonseca », la désormais célèbre firme de Panama. Il serait surprenant que les services de renseignements des États-Unis se soient limités, comme des agences européennes, à acheter des informations sur les abris offshore. La CIA recourt depuis longtemps à des entreprises fictives pour ses achats et ses transports d’équipements. Le FBI n’aura sans doute pas ignoré, non plus, les clients fréquentant Mossack Fonseca aux États-Unis mêmes.

 

Quoi qu’il en soit, il sera de moins en moins valorisant de faire partie de firmes professionnelles trop souvent complices des pires crimes à survenir sur la planète. En même temps, les journalistes seront mieux préparés pour démystifier cette finance corrompue, protéger les sources disposées à faire des révélations et démasquer les profiteurs qui se moquent des lois et ruinent les sociétés.

 

Une centaine de gouvernements se sont engagés à réformer les lois fiscales et financières de manière à empêcher le recours aux prête-noms et aux sociétés-écrans. Les institutions financières devront renoncer à protéger l’identité des clients. Et les professionnels qui les assistent devront s’assurer qu’ils ne font pas le jeu du crime organisé et d’autres profiteurs de l’argent sale. Le Panama s’est vite rallié aux îles exotiques et aux vieux pays refuges, comme la Suisse et le Luxembourg, qui ont accepté un régime d’échange mondial d’information.

 

Par contre, la Chine et la Russie ont tout fait pour empêcher la diffusion chez elles des Panama Papers. Des milliardaires y vivent dans un luxe qu’aucun travail honnête ne saurait guère expliquer. Révéler que des proches du pouvoir en place détiennent dans des sociétés anonymes des fortunes colossales aura donc fort déplu au Kremlin. De même, Mossack Fonseca a ouvert huit bureaux en République populaire de Chine, mais les Chinois ne pourront l’apprendre !

 

Si jamais les refuges illégitimes sont interdits aux institutions financières et aux services professionnels, on imagine facilement que les organisations criminelles, à défaut de s’emparer d’une banque ou d’un cabinet de comptables ou d’avocats, transporteront leur argent dans des pays au régime moins scrupuleux. Il n’en manque pas dans ces régions du monde où, avantage non négligeable, ni liberté de presse ni journalisme indépendant ne viennent troubler le droit de s’enrichir aux dépens des peuples.

 

Entre-temps, dans nos pays hier prospères, le climat est devenu malsain pour les sombres affaires. Non seulement des journalistes forment des coalitions internationales, mais les médias conservateurs ne peuvent plus ni bouder ni censurer les scandales offshore. Le journalisme d’enquête revient en force en raison des abus, des fraudes privées et des négligences publiques qui affligent la vie contemporaine. Des travaux de recherche jettent aussi plus de lumière sur les pouvoirs que s’arroge l’argent occulte.

 

Ainsi, l’organisation Transparency International traque les politiciens les plus corrompus. Le projet Stolen Asset Recovery Initiative, mis sur pied par la Banque mondiale et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, en traque les fruits. Tax Justice Network soutient que l’Afrique perd plus d’argent par l’évasion fiscale qu’elle n’en obtient en aide au développement. Ailleurs, des services de police ouvrent des enquêtes, d’autres le feront prochainement, et ceux qui ne font rien devront s’en expliquer.

 

La voie ayant été ouverte par les Panama Papers, d’autres révélations sont possibles. Mais en plusieurs pays un journaliste isolé n’ouvre un tel nid de guêpes qu’à ses risques. Procès, menaces, voire pire, auraient tôt mis un terme à l’affaire. Tous les scandales n’ont pas une portée internationale. Tous les médias n’ont pas non plus des équipes rompues aux enquêtes. Il ne suffit pas qu’un lanceur d’alerte brave le péril, encore faut-il qu’il trouve dans la presse un accueil favorable, compétent et courageux.

 

Les Pentagone Papers, relayés par le New York Times, avaient contribué à mettre fin à la guerre du Vietnam. Le scandale du Watergate, solidement déterré par le Washington Post, a mené à la déchéance du président Richard Nixon. Mais les silences de la presse américaine auront tragiquement permis à un autre président de mener en Irak une guerre qui a fait éclater le pays et mené le Proche-Orient à l’abîme. Le scandale mondial de l’argent sale doit encore interpeller la presse internationale.

4 commentaires
  • Pierre Robineault - Abonné 6 septembre 2016 09 h 52

    Un souhait!

    Il est à souhaiter, monsieur Leclerc, que tous les abonnés et autres lecteurs du Devoir vous liront aujourd'hui. Grâce à vous, je me suis quant à moi réveillé car endormi que j'étais depuis un certain temps devant le tourbillon médiatique entourant l'intégrisme religieux et ses méfaits tout azimut. Je reçois heureusement se rappel important de votre part. Ce qui m'amène, avec découragement toutefois, à affirmer que les grands problèmes de ce monde trouvent leur source comme toujours et depuis des siècles dans deux problèmes majeurs: l'hypocrisie internationale et encore plus, la religion sous toutes ses multiples versions.

  • Denis Paquette - Abonné 6 septembre 2016 11 h 03

    en définitive la richesse n'est qu'un bon au porteur plus ou moin respecté

    le monde étant ainsi fait il y aura toujours des paradis fiscaux,dans les faits ils onts toujours existés, ce qui a changé ce sont nos moyens de détections, il fut un temps ou tu n'étais pas millionnaire sans appartenir a une secte, enfin certains diront a une religion, mon opinion est que ca reviendra sous d'autre formes, a l'origine, la richesse n'est dans le fond qu'un bon au porteur signé par un roi ou un vice-roi, il serait intéressant de connaitre tous les types de monnaies qui ont circulés sur notre territoire, même nos amérindiens avait les leurs, je lisais récemment que quand nous avons explorés le Missisipi et touvé la passe des rocheuses, il y avait au moins cinq monarchies impliqués qui financaient des expéditions et ce sans parler des différentes tributs qui avaient des ententes de réciprocitées

  • Daniel Bérubé - Abonné 6 septembre 2016 11 h 39

    ... Ainsi, l’organisation Transparency International traque les politiciens les plus corrompus. ...

    Je serais surpris que la Chine et la Russie aient de grande inquiétudes à ce sujet...

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2016 17 h 13

    On devrait se débarrasser du principe de la cupidité.

    Merci pour ces précisions éclairées, M. Leclerc. Malheureusement, tant et autant que la cupidité et «la maximisation de profits» démesurés demeurent la Bible des sociétés privées, les malfaiteurs trouveront toujours de moyens pour contourner nos lois à leurs propres fins égoïstes.