En 1927, l’historien de l’art Émile Vaillancourt, mandaté par l’École des beaux-arts de Montréal, traverse la Méditerranée. Il se rend en Égypte et remonte le cours du Nil, avec en poche une lettre de recommandation de l’influent Athanase David, le grand-père des politiciennes Françoise et Hélène David. Le directeur du Service des antiquités du Musée du Caire le reçoit et lui offre quelques objets de son choix. On imagine la scène : « Qu’est-ce qui vous plairait, Sayid ? »

 

Vaillancourt emporte finalement un sarcophage contenant la momie de Hetep-Bastet, une Égyptienne morte il y a environ 2600 ans, ainsi que deux gros lions de pierre. Le tout est expédié dans des caisses à destination de Montréal. La momie sera longtemps abritée par l’École des beaux-arts, dirigée à l’époque par l’académicien Charles Maillard, l’autre grand-père des soeurs David. Au Québec, tout est affaire de famille.

 

L’arrivée de la momie suscite l’attention. Mais ce n’est tout de même pas une première. En 1868, l’abbé Louis-Nazaire Bégin était déjà allé au Caire pour acquérir un sarcophage égyptien, lequel finit par atterrir devant les contemplateurs du Séminaire de Québec.

 

À l’École des beaux-arts, la momie Hetep-Bastet servit longtemps de parure au hall d’entrée. En 1968, tandis que des révoltes étudiantes grondent notamment en France, en Belgique, au Japon, aux États-Unis et au Mexique, des étudiants de Montréal se barricadent dans l’ancienne école de Charles Maillard et décrètent l’instauration d’une république des beaux-arts. Le sarcophage est alors vandalisé, comme s’il suscitait le même dégoût que ces momies qui donnaient mal au ventre au personnage principal de J. D. Salinger dans son célèbre roman L’attrape-coeurs.

 

En Occident, à l’exception notable des instruments de musique anciens tels les Stradivarius, il est rare qu’un objet auquel on accorde un intérêt culturel exceptionnel puisse continuer de connaître son usage premier. Même un tombeau devient une oeuvre à exposer. Tous les objets muséifiés sont placés dans des conditions où ils sont isolés de leurs fonctions originales. Les liens qui les unissent avec ceux qui les ont créés ou utilisés sont tout simplement rompus et dissipés.

 

Les musées sont devenus désincarnés, tout blancs, immaculés, volontairement minimalistes, luxueusement lumineux, à l’exemple des galeries d’art qui leur servent souvent de marchepied.

 

La culture occidentale adore mettre les créateurs en rang, les uns derrière les autres, dans un effort de simplification où tout s’emboîte. Présenté ainsi en bloc dans ces nouveaux temples de la foi que sont les musées, l’alignement en continu d’objets d’art différents offre à la masse des contemplateurs du monde entier le sentiment d’arpenter l’univers alors que, réduits à avancer à petits pas les uns derrière les autres, les curieux qui assistent à ce spectacle ne progressent que dans des espaces blanchis par une nouvelle chaux intellectuelle qui brûle les nuances à mesure qu’elle feint de les célébrer.

 

Selon ce rapport distancé à la culture, rapport de plus en plus valorisé à compter du XIXe siècle, aussi bien les vases étrusques, les retables du Moyen Âge que les masques des Indiens haïdas se voient soustraits à leur environnement naturel afin d’être proposés à la contemplation des multitudes derrière des vitrines où flottent en définitive des visions indifférenciées de réalisations culturelles au préalable strictement momifiées.

 

L’être humain n’est-il bon qu’à adorer pêle-mêle des oeuvres magnifiées par des bâtiments géants et des présentations ronflantes ? Il reste de moins en moins de lieux où un rapport étroit et presque charnel à la culture n’est pas délibérément mis à distance.

 

C’est bien pour cela que la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie m’apparaît précieuse et digne de la meilleure considération publique. À l’initiative d’un collectionneur compulsif de tout ce qui touche à la littérature québécoise depuis des décennies, en particulier au chapitre de la poésie, ce lieu fait corps avec une collection immense où des toiles, des gravures, des manuscrits, des photographies et des imprimés se tiennent les uns les autres dans un dessein commun. Rien à voir avec le travail d’une bibliothèque nationale où l’on montre quelques documents à l’occasion d’expositions thématiques. Chez Dostie, même les morts vivent encore et parlent les uns avec les autres.

 

Pourtant on veut tuer ce rare ferment de vie. Nous vivons dans un demi-pays qui a fini par se laisser convaincre qu’il ne fallait envisager son patrimoine que dans la mesure où on le loge dans un musée blanchi. Tout le reste, c’est-à-dire la vie même, est envoyé aux poubelles, sans qu’on en fasse de cas.

 

La CSDM avait confié l’usage d’un de ses bâtiments désuets, rue de la Montagne, à la Médiathèque. Avec quelques mois de préavis, elle désire reprendre ce lieu. Un endroit pareil, animé par la littérature, peut pourtant donner beaucoup aux enfants dont la CSDM a la responsabilité.

 

Le Musée de l’imprimerie du Québec, où l’on enseignait les arts graphiques, a dû lui aussi fermer ses portes dans le Vieux-Montréal après s’être vu priver lui aussi d’un toit. De tels lieux sont trop rares pour qu’on se permette de les jeter par-dessus bord. Faut-il attendre que tout soit bien mort et embaumé pour qu’on commence à admirer ce que suppose une culture vivante ? Notre société manque déjà suffisamment d’air. Nul besoin d’étouffer en plus la Médiathèque Gaëtan Dostie.

7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 6 septembre 2016 05 h 47

    «...adore mettre les créateurs en rang,....

    ..les uns derrière les autres» et l'unicité d'un être humain de se faire alors écrasée, éclipsée, voilée.
    Une autre face cachée de déshumanisation ?
    Puissent la Médiathèque Gaëtan Dostie et responsables trouver oreille et coeur sensibles.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Jacques Morissette - Abonné 6 septembre 2016 05 h 47

    Pour ne pas que l'histoire dérange?

    «La culture occidentale adore mettre les créateurs en rang, les uns derrière les autres, dans un effort de simplification où tout s’emboîte. Présenté ainsi en bloc dans ces nouveaux temples de la foi que sont les musées, l’alignement en continu d’objets d’art différents offre à la masse des contemplateurs du monde entier le sentiment d’arpenter l’univers alors que, réduits à avancer à petits pas les uns derrière les autres, les curieux qui assistent à ce spectacle ne progressent que dans des espaces blanchis par une nouvelle chaux intellectuelle qui brûle les nuances à mesure qu’elle feint de les célébrer.»

    Au fond, peut-être qu'une idéologie veut canaliser les petites pierres laissées par ces grands créateurs afin que leurs histoires n'empêchent pas le cours des choses; d'aller dans un sens préétablis par ladite idéologie? Il n'y pas de directives, l'idéologie étant tel un implant inséré dans les acquis des décideurs, tout se fait donc inconsciemment.

    • Jean-François Trottier - Abonné 6 septembre 2016 09 h 13

      Peut-être, comme vous dites.
      Mais peut-être aussi la culture occidentale évite ainsi une lecture trop inscrite dansle tmeps et l'interprétation de ceux qui disposent les objets à regarder.

      Peu-être est-ce une certaine réserve qui empêche un conservateur d'imprégner sa seule vision à une exposition, laissant ainsi toute liberté d'interprétation et d'analyse au visiteur.

      Il est sûr que M. Nadeau voulait faire image en parlant de ces oeuvres disposées comme des wagons ayant perdu leur train. La question est probablement de rendre plus vivantes les exposisitons, ce qui ne serait pas un tort à la condition toutefois, soit d'éviter les interprétations fulgurantes, soit d'avertir le public en conséquence.

      Mais en fait, cette question restera oiseuse tant que ne la précédera pas un sérieus effort d'éducation sur au moins deux générations. L'effet catastrophique de la baisse de qualité de l'éducation, non seulement au Québec (quoiqu'ici ce soit plus que désolant) mais un peu partout dans le monde.

      Il y a quelques jours, j'ai vu "Célibataires et nus au Québec", à V. Comment peut-on montrer une nullité pareille dans un médium ?
      Au départ il n'y avait rien de "croustillant", ça, je savais. Mais c'est toute la structure de l'émission ainsi que les participants qui étaient inimaginable de... les mots me manquent. Je dirai "tartitude".

      Si le moindre effort, non de geste mais de réflexion, est hissé aux nues (sans jeu de mot), si le n'importe-quoi devient admirable, alors Big Brother (et Couillard) a gagné. La novlangue est née et s'enseigne dans les écoles.

  • Anne Dupuis - Abonnée 6 septembre 2016 06 h 57

    Maison des arts et des lettres

    Il faudrait ressusciter le projet de Maison des arts et des lettres prévu à l'école secondaire Sophie-Barat dans Ahuntsic, et auquel s'étaient opposés par référendum les voisins immédiats du site. L'incroyable collection de la Médiathèque ne se momifierait pas dans un bâtiment fréquenté par 1400 ados pleins de vie. La CSDM ne pourrait-elle pas prendre ces deux dossiers et n'en faire qu'un?

    • Antoine W. Caron - Abonné 7 septembre 2016 08 h 32

      Excellente idée. L'abandon du projet de la Maison des arts était vraiment triste et m'avait mis en colère....mais je crains que ce soit quasi impossible de revenir en arrière.

  • Denis Paquette - Abonné 6 septembre 2016 17 h 40

    Tout momiephyser jusqu'au jour ou ce sera notre tour

    Monsieur Nadeau la raison est bien simple c'est exactement comme l'histoire, elle a trop a cacher, donc on la (momiephyse) n'y a-t-il pas un auteur qui a parler des demi-civilisés que l'on s'est empressé de faire taire, quelle en est le résulta, on a de beaux musés mais on n'enseigne plus l'histoire, n'étant pas sur si nous en avons une, enfin, il est tellement plus commode d'avoir des gens dont la vie est faite d'instants et d'éphhémeres et ou la congruance n'est pas enseignée, a qui dire que ce continent nous a deja appartenu sans passer pour un fou, tout momiephyser jusqu'a jour ou ce sera notre tour et on appelle cela oeuvre de civilisation,

  • Philippe Dubé - Abonné 6 septembre 2016 19 h 25

    Du collectionneur au musée: entre passion et raison

    L'entreprise personnelle de Monsieur Dostie est plus qu'admirable. Elle témoigne encore une fois de la passion d'un individu mobilisé par un esprit de sauvegarde pour un objet de culture en train de disparaître. Son action est essentielle pour permettre le sauvetage de quelques vestiges d'un inévitable naufrage. Elle est souvent à la base de l'entreprise muséale qui, progressivement, rationalise la fébrile passion du collectionneur. L'un ne peut se passer de l'autre, mais dans tous les scénaris le musée raisonneur est mieux outillé pour faire durer dans le temps les biens de culture qui finissent toujours par passer; alors que le collectionneur finit trop souvent par brûler de son propre feu, à moins qu'il aie la fortune de Getty ou d'un Andrew W. Mellon. Dans la brillante plaidoirie de JF Nadeau, il ne faudrait pas oublier la responsabilité sociale de la Société des musées québécois ou l'Association des musées du Canada qui semblent toutes deux trop occupées par les besoins des musées existants et qu'au final, les naissants (musées en herbe ou en émergence) ne semblent même plus mériter leur attention. Nous sommes ici devant un drame qui se joue sous nos yeux, la passion de l'un finira-t-elle par trouver la raison de l'autre? Ils sont pourtant tous deux condamnés à se rencontrer avant que la folie, l'oubli et la destruction en viennent à arraisonner la passion.