Le libre-échange selon Trump

Donald Trump réclamant l’investiture présidentielle de son parti, il a affiché une violence verbale telle que beaucoup de républicains chevronnés, supposément dégoûtés, ont boycotté la convention. Le milliardaire de l’immobilier ultravulgaire serait si détesté à cause de ses insultes et de son racisme que de nombreux donateurs et personnalités « respectables » du parti vont ou bien rester les bras croisés pendant la campagne ou bien militer pour Hillary Clinton.

 

Malheureusement, cette analyse sous-estime le cynisme de beaucoup de politiciens américains, qui appuieraient pratiquement n’importe qui pour atteindre leur but. Trump a un vrai problème avec son parti, mais ce n’est pas personnel — c’est commercial. Et ce que le leadership républicain déteste surtout chez Trump est son opposition aux ententes de « libre-échange » comme l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), les Relations commerciales normales permanentes (RCNP) avec la Chine et le Partenariat transpacifique (PTP).

 

Cependant, sans sa guerre contre le libre-échange, Trump n’a aucune chance de l’emporter contre Clinton. La candidate démocrate est associée à tel point aux efforts de son époux de promulguer l’ALENA, sans compter son propre soutien pour les accords commerciaux en tant que sénatrice et secrétaire d’État, qu’une génération entière d’ouvriers accuse les Clinton d’avoir vendu leurs emplois à la main-d’oeuvre bon marché au Mexique et en Chine. Chacun de ces ex-ouvriers d’usine est une voix potentielle pour Trump, et ses contradictions — « J’aime le libre-échange, mais je veux faire de bonnes affaires » — sont pour la plupart ignorées par ses partisans cols bleus.

 

Malheureusement pour la classe ouvrière américaine, Trump se trompe lorsqu’il parle de libre-échange. Il y a bien des éléments de libre-échange dans l’ALENA, mais il s’agit avant tout d’un accord d’investissements, financier et politique, et qui a toujours été considéré comme tel par les républicains et les démocrates.

 

Les tarifs américains sur les produits mexicains importés étaient déjà très bas en 1991 — 3,5 % sur les exportations de pièces détachées américaines destinées à l’assemblage dans les maquilladoras mexicains avec un éventuel retour aux États-Unis — lorsque le gouvernement du président mexicain Carlos Salinas a entamé des pourparlers avec l’administration de George Bush père. Avant que l’ALENA n’entre en vigueur le 1er janvier 1994, rien n’empêchait une entreprise américaine de traverser au Mexique pour profiter de la main-d’oeuvre bon marché et de la faible réglementation environnementale. En revanche, les avantages d’investir au Mexique étaient compromis par les craintes d’instabilité politique, jamais plus évidents que lors de la nationalisation de l’industrie pétrolière en 1938 par le président Lazaro Cardenas. Si Salinas se comportait en libéral, il y avait quand même lieu pour l’homme d’affaires américain de rester méfiant. Et si la gauche revenait au pouvoir ? Et que dire de la corruption ?

 

Or, les provisions clés de l’ALENA se trouvent dans le chapitre 11, qui a été créé en guise de protection contre les menaces d’expropriation et pour garantir aux sociétés américaines qu’elles seraient récompensées en « devises G7 » (pas en pesos, si possible). Avec cette garantie juridique, on espérait que l’afflux plus constant de dollars « civiliserait » les Mexicains et stabiliserait leur système politique et leur devise.

 

Pareil avec l’accord de « normalisation » avec la Chine, poussé par Bill Clinton et adopté au Congrès en 2000. Trump ne comprend apparemment pas que l’accord de RCNP n’en est pas un de libre-échange. Comme L’ALENA, il a été vendu comme moyen d’augmenter les exportations américaines, alors que c’était en fait un préalable à l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce. L’adhésion à l’OMC est en soi une sorte de police d’assurance pour les étrangers qui investissent dans la République populaire. Après tout, la Chine est officiellement communiste, ce qui est du point de vue américain pire encore que d’être mexicain. Alors que l’OMC n’a toujours pas des réglementations strictes comme l’ALENA, y adhérer laisse supposer qu’on s’engage à jouer dans le respect des règles de l’ordre commercial mondial. Pas surprenant qu’au lendemain de la promulgation du RCNP par la Chambre des représentants le Wall Street Journal a annoncé : « La ruée d’investissements en Chine est commencée. » Joseph Quinlan, de Morgan Stanley, déclara que « cette affaire concerne l’investissement, non pas les exportations. L’investissement… américain [en Chine] est sur le point de dépasser les exportations américaines ».

 

Pour les rivaux méprisants de Trump au sein du Parti républicain, ces accords de « libre-échange » sont de formidables affaires. Par conséquent, beaucoup de contributions républicaines vont aller vers Hillary Clinton, qui malgré son revirement opportuniste contre le PTP est vue comme un meilleur pari pour le parti de la grande finance.

 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

  • François Dugal - Inscrit 1 août 2016 07 h 32

    L'argent parle

    Et si le candidat Trump est élu, monsieur MacArthur, c'est qu'une majorité de citoyens américains lui feront confiance. Vous devrez alors vous poser, en tant que peuple, de sérieuses questions sur la qualité de votre système d'éducation.
    L'élection présidentielle américaine présente un dilemme cornélien : le clown dantesque ou politicienne menteuse (excusez le pléonasme).
    Pour décrire de telles situations, feu mon père, Dieu ait son âme, utilisait souvent cette expression qui résume tout : "Money talks".

    • Isabelle Gélinas - Inscrite 1 août 2016 17 h 57

      Au Québec, on devait choisir entre une femme mal-aimée et un parti corrompu. Ce n'était pas glorieux non plus.

    • François Dugal - Inscrit 2 août 2016 07 h 33

      Je crains qu'il ne reste plus grand chose de "glorieux" dans la politique, qu'importe le pays, madame Gélinas.

  • Claude Bariteau - Abonné 1 août 2016 12 h 20

    Précisions bienvenues

    Le texte de MacArthur let les points sur les « i » sur la question des accords commerciaux desquels tirent avantage nombre d'entreprises américaines en ayant recours à une main-d'oeuvre hors frontière.

    Revenir à la position antérieure avec Trump, qui en fait un point important de son programme, explique son penchant pour ne pas hausser le salaire minimum. Par ailleurs, vouloir le hausser, faciliter l'accès à l'éducation et miser sur des programmes d'assurance collective, c'est chercher à rendre l'économie américaine axée sur des secteurs de pointe propulseurs et intégrateurs d'activités économiques qui bénéficient des accords internationaux.

    Il s'agit d'approches aux antipodes l'une de l'autre. Celle de Trump mise sur des emplois locaux peu rémunérés, celle de Clinton sur des emplois associés à des savoirs générateurs d'avantage de plus-value. Aussi est-il prévisible que les démocrates reçoivent l'appui de républicains.

    Reste une inconnue : les attentes des supporteurs de Sanders, qui vont au-delà des approches en jeu, car elles concernent un meilleur contrôle des Américains sur leur « vivre ensemble politique ». Ces supporteurs peuvent difficilement appuyer Trump sans; par contre, Clinton, si elle a tendu l'oreille à leurs aspirations, elle est demeurée trèa vague sur l'aménagement du « vivre ensemble politique ».

    En fait, ce point, fort important, n'est pas abordé et il devra l'être si elle veut vraiment tenir compte des attentes de ces derniers, au demeurant porteuses de transformations majeures dans le régime politique des États-Unis.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 1 août 2016 12 h 40

    Je me demande si,parmi les diplomés universitaires

    surtout des grandes institutions comme Harvard soutiennent Trump,alors que l'on sait que les moins eduqués favorisent Trump le " mal-embouché".

  • Cyril Dionne - Abonné 1 août 2016 19 h 16

    En tout respect M. MacArthur, vous errez

    Ce que M. MacArthur ne comprend pas dans l'ALENA, c'est que cet accord ne profitera à personne à part des plus riches. On pense déjà à une compensation pour les agriculteurs au Canada parce cet accord laissera les petits et les plus gros aller vers la faillite.

    Personne n'a encore rien compris. Si ce n'était pas Donald Trump, ce serait quelqu'un d'autre. Plusieurs auraient aimé Bernie Sanders, mais les dés étaient déjà pipés dans son cas. Les gens veulent un changement, et cela, pour le meilleur ou bien pour le pire. Et Hillary Clinton, la néolibéraliste par excellence, représente le pire.

    La mondialisation, les abris fiscaux pour le 1% et surtout, ces accords de libre-échanges qui ne font que concentrer la richesse dans les mains de l'establishment et de l'élite, eh bien, ces temps sont révolus. Tous veulent un BREXIT. La mondialisation est le cœur du problème pour plus de 90% des gens.

    Le libre-échange ne fait qu'accentuer la spécialisation. C'est bien beau la spécialisation, mais quand vous ne pouvez plus faire compétition comme pays dans cet agenda mondialiste, rien ne va plus pour la classe moyenne. Le secteur manufacturier n'existe plus au Canada, aux États-Unis et dans la plupart des démocraties occidentales. Un exemple de tout cela, Bombardier doit vendre des avions avec plus de 70% de rabais pour demeurer compétitif dans une arène qui nous rappelle plus un capitalisme sauvage. Comment pouvez-vous payer des gens à mettre des boulons et des rivets sur des avions à 60$ de l'heure alors que dans les pays en voie de développement, ils le font pour deux ou trois dollars. Même scénario pour l'industrie automobile en Ontario.

    75% des Américains n'ont pas connu aucune augmentation salariale réelle depuis plus de 40 ans. Même phénomène ici mais le tout est occulté par la technologie.

    Donald Trump sera le 45e président des États-Unis. Les Américains veulent un changement de cap et une économie fleurissante pour tous. Pas seulement pour le 1%.

  • Nadia Alexan - Abonnée 2 août 2016 10 h 37

    Monsieur. MacArthur a raison. Les traités de libre-échange comme l'ALENA étaient catastrophiques pour la majorité des travailleurs. De plus, elles ont volé la souveraineté à nos gouvernements de légiférer dans l'intérêt public. C'est malheureux que nos dirigeants ne travaillent plus pour le bien commun de leurs citoyens, mais pour leurs amis, propriétaires des multinationales et des entreprises privées. En cachant leurs profits dans les paradis fiscaux, les riches ne payent plus leur juste part d'impôts. Ces entreprises privées n'ont ni une conscience sociale ni un sens de responsabilité envers leurs employés. Leur avidité est proverbiale. Nos dirigeants devraient changer de camp, pour se ranger avec la majorité des citoyens au lieu de servir le 1 %.