Apprendre les langues

C’était la fête des langues ce week-end à l’Université Concordia, qui accueillait le Symposium nord-américain des polyglottes.

J’en étais, comme conférencier, mais j’y serais tout de même allé. Je parle trois langues et j’en baragouine deux autres, mais surtout : je voue une grande admiration aux super-polyglottes capables d’avaler huit, dix ou douze langues, voire vingt, avec une aisance déconcertante.

C’était aussi une belle occasion de réfléchir à un problème de l’enseignement des langues qui me chicote depuis longtemps. On enseigne toutes les langues à tout le monde avec pour objectif la maîtrise des quatre compétences — lire, comprendre, écrire, parler. Mais pour l’apprenant normal, c’est très difficile et souvent impossible.

Or, il existe une autre approche, qui est celle de l’intercompréhension, et qui prend le chemin inverse. La logique de l’intercompréhension consiste à se concentrer d’abord sur la compréhension passive, c’est-à-dire lire et comprendre.

En 2012, j’avais rencontré la présidente d’une association pour l’intercompréhension qui m’avait expliqué qu’il existe des méthodes spécifiques comme EuRom5, EurocomRom et Galateo pour les langues romanes.

La logique de l’intercompréhension consiste à utiliser ce que l’on sait de sa propre langue pour en décoder une autre. En une cinquantaine d’heures, on est capable de lire des textes dans une autre langue romane. Pour la compréhension orale, c’est évidemment plus, mais beaucoup moins que les 1200 heures qu’il faut pour une maîtrise complète de niveau intermédiaire.

C’est une utopie sans doute, mais imaginez une politique d’intercompréhension pour l’enseignement des langues. Imaginez que trois, quatre, cinq millions de Québécois comprennent non seulement l’anglais, mais l’espagnol, le portugais, l’italien…

Langues voisines

Une pédagogie des langues basée sur l’intercompréhension suppose que l’on distingue clairement « langue étrangère » et « langue voisine », pour valoriser ces dernières. Les Scandinaves ont pratiqué pendant tout le XXe siècle une pédagogie basée sur l’intercompréhension du danois, du norvégien, du suédois — définis comme langues « voisines ».

J’ai toujours pensé qu’il était absurde de voir un Québécois devoir parler en anglais à une Brésilienne ou une Italienne. N’importe quelle personne avec un DEC devrait être en mesure de décoder ce qui se dit ou s’écrit dans une langue voisine. D’autant plus que chez les langues latines, le degré de correspondance (vocabulaire, grammaire, phonétique) tourne autour de 75 % et plus.

J’ai moi-même fait cette expérience il y a une dizaine d’années à l’île de Jersey, où j’avais passé trois jours en compagnie d’un groupe d’habitants s’exprimant en jèrriais, une variante du normand — proche du français, quoique assez distincte pour susciter de l’incompréhension. Or, si l’on se soucie de seulement comprendre, il faut à peine quelques heures pour percer le mur.

Évidemment, cette opposition de langue voisine, langue étrangère est foncièrement politique. Elle pose aussi un certain nombre de problèmes pratiques pour des langues multinationales que partagent de multiples pays avec des intérêts très divergents.

Il serait difficile d’imaginer une politique d’intercompréhension entre le Mexique et le Québec, par exemple. Mais il serait plus aisé de l’imaginer entre la France et l’Espagne.

Pour être utile, la notion de langue voisine ne devrait pas seulement se limiter à la proximité linguistique, selon moi. En Belgique, il est absurde de considérer le français et le flamand comme deux langues étrangères, pas plus que l’anglais et le français au Canada. Ces langues sont assez différentes, mais elles partagent un même espace sociopolitique.

Il m’a toujours semblé que le bilinguisme au Canada anglais aurait progressé beaucoup plus vite si on avait pris une approche d’intercompréhension dans l’enseignement du français, au lieu d’essayer d’enseigner les quatre compétences de base à raison de 20 minutes par jour.

On peut toujours rêver.

 

À la suite de ma dernière chronique, de nombreux lecteurs ont fait valoir que le 14 juillet ne commémore pas la prise de la Bastille, mais un autre 14 juillet, celui de 1790, qui était la fête de la Fédération. Cette grande célébration d’Union nationale visait à réconcilier les éléments les plus conservateurs de la société avec les avancées de la révolution.

C’est exact, mais ils omettent de dire que la fête de la Fédération a quand même un lien avec la prise de la Bastille. Son organisateur, le marquis de La Fayette, a choisi cette date précisément pour signaler aux plus républicains que c’était aussi leur fête, et pas seulement celle des plus conservateurs. La même logique a prévalu en 1880 au moment du choix du 14 juillet comme date de fête nationale.

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 juillet 2016 07 h 48

    vive l'anglais shakespearian

    merci monsieur, je suis tres heureux de vous entendre parler d'intercompréhension j'ai il y a plusieurs années, du faire un stage a Stratford Ontario , comme c'était la ville du festival de Shakpearien les gens y pratiquait un anglais ancien farci de termes francais quand je compris cette aspect de cette langue anglaise, je n'eu plus de problèmes pour parler anglais, quand je ne trouvait pas un mot je le disais en francais et les gens comprenaient ce que je voulais dire, je crois que quand j'ai fini mon stage je parlais anglais, un anglais un peu bizarre qui était celui de Shakespeare, que je n'ai d'ailleurs pas perdu depuis car il était le jumeau de mon français

  • Jean Lacoursière - Abonné 25 juillet 2016 07 h 49

    Méthode passive: bien dit!

    La façon la plus rapide d'apprendre une langue est d'être actif, pas passif, ce qui veut dire essayer de la parler même si l'on fait des erreurs et accepter (demander!) que les autres nous corrigent. [J'ai déjà vu un reportage montrant l'immense succès de classes de français dans l'ouest canadien où le chant jouait un rôle important dans l'apprentissage.] Évidemment, la méthode passive plait à tous ceux que la vanité empêche d'avoir l'air fou durant la phase de baragouinage. Ça me rappelle les personnes à qui on demande si elles parlent une langue et qui répondent "je ne la parle pas, mais je la comprends". On ne les entends jamais parler la langue en question. Bravo champion!

    • Jean Richard - Abonné 25 juillet 2016 12 h 59

      L'apprentissage d'une langue sera actif, passif ou les deux, selon l'usage qu'on veut en faire. Personnellement, en français, ma langue maternelle, je passe beaucoup plus d'heures à lire qu'à écouter, plus d'heures à écouter qu'à écrire et autant d'heures à écrire qu'à parler.

      Mon apprentissage d'autres langues réflète cet usage. Je lis le français et l'anglais avec aisance, l'espagnol et le portugais avec un usage occasionnel du dictionnaire, et à vitesse plus réduite, j'arrive à lire le catalan et l'italien. À l'oral, va pour le français et l'anglais, va pour l'espagnol radiophonique, qu'il soit de Bogotá, de México ou de Madrid. Le portugais me demande encore un niveau d'attention soutenu.

      En mode dit actif, les choses sont différentes. J'arrive à me faire comprendre en espagnol et en portugais (du moins des Brésiliens), mais ce n'est pas toujours très élégant. Mais... le besoin de parler espagnol ou portugais est très peu fréquent, même à Montréal.

      Bref, il n'y a pas de vaniteux passifs ni de vertueux actifs : il y a plutôt une adaptation aux objectifs qu'on s'est fixé. Si l'accès à l'écrit d'autres langues m'intéresse davantage que la capacité à tenir une conversation dans ces langues, j'accorde priorité à l'écrit.

      En passant d'abord par l'écrit lors de l'apprentissage d'une nouvelle langue, on pourrait en apparence ralentir l'apprentissage de l'oral (le cerveau cherchant à décoder en passant par l'écrit et non directement). Il se pourrait toutefois que l'écrit ancre mieux les assises de la langue que l'oral. Ceci est particulièrement pour les langues voisines (espagnol, portugais, catalan, italien...), car elles partagent plusieurs éléments syntaxiques et lexicaux.

  • Yves Côté - Abonné 25 juillet 2016 08 h 07

    Oui mais...

    Oui Monsieur Nadeau, mais la méthode de l’intercompréhension nécessite d'abord, pour être efficace, de posséder vraiment sa propre langue...
    Dans un contexte de mépris canadien historique pour le français et avec une partie non négligeable de notre peuple qui suit cette norme ou seul l'anglais "rend glorieux", par la valorisation unilinguiste étroite de celui-ci, selon moi, la priorité reste d'apprendre surtout le français correctement à l'école et si possible, de valoriser au quotidien sa maîtrise parfaite à la maison et dans la rue.
    A chaque fois que j'entends un ou une de nos artistes parler français et que je me rend compte que lorsque la même personne parle anglais, elle le fait mieux qu'en usant de sa langue maternelle, simplement parce que cette seconde langue a vraiment été apprise mais pas l'autre, je me dis qu'il y a quand même un gros problème récurent de valorisation culturelle et éducative au Québec (et de plus ne plus ailleurs...).
    Suis-je le seul des indépendantistes à m'en inquiéter ?
    J'en doute...
    Alors, abandonnons tous ces complexes d'infériorité qui peuvent nous rester en travers de la gorge et essayons de nous exprimer du mieux possible dans notre langue. Après tout, l'erreur gramaticale, ortographique ou lexicale individuelle n'étant jamais plus mortelle que l'invisibilité collective, la condamnation de l'autre à ne pas y réussir à la perfection ne se campe-t-elle pas généralement dans la facilité et la médiocrité des jugements de valeurs de l'accusateur...?

    Merci de m'avoir lu.

    • Jean Richard - Abonné 25 juillet 2016 13 h 38

      « Oui Monsieur Nadeau, mais la méthode de l’intercompréhension nécessite d'abord, pour être efficace, de posséder vraiment sa propre langue... »

      Et si nous devenions un peu Catalans ?

      Là où leurs cousins catalans ont résisté, les Occitans ont capitulé. En dehors d'une survivance plutôt folklorique, on peut pratiquement affirmer que la langue occitane est morte.

      L'Espagne, au grand désarroi de plusieurs, n'a pas eu le même « bonheur ». Les Catalans ont résisté aux nombreuses manœuvres visant à les exterminer. Ils se sont tenus debout et aujourd'hui, ils sont nombreux à croire en la nécessité de construire un pays, un pays dont la langue est bien plus qu'un dialecte comme on essaie parfois de nous faire croire.

      En dehors de l'aspect politique et social, la langue catalane pourrait nous révéler quelques secrets, en nous faisant parfois entendre quelques sonorités qui ne sont pas si loin du français québécois, français qui a subi la domination de l'anglais, bien sûr, mais qui, on le dit moins, a été dévalorisé par le parisianisme franco-français.

      Ce français devenu français québécois a été vu à une certaine époque (et encore aujourd'hui) comme un français dialectal de colonie, ce que la bien-pensance parisienne regardait de haut. On ne parle pas ici de cette langue horriblement appauvrie, de cette langue suicidaire qui met des sties et des tabernaques aux trois mots, mais bien de cette langue qui disait qu'en hiver, il faisait fret, ce de quoi elle devait avoir honte par déviance avec le bon parler métropolitain.

      Nous comprendrons et posséderons notre langue quand nous apprendrons son histoire et comme cette histoire n'est pas unique, nous pourrions apprendre de ceux qui ont traversé des tempêtes sans que leur langue ne sombre.

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juillet 2016 14 h 04

      Au contraire, monsieur Richard, quand le Québec était encore la Nouvelle-France, notre langue n'était considérée par personne comme dialectale. Nous parlions un français digne de la Cour. C'est en France, à la Révolution, que la langue a changé, alors que la nôtre perdurait (en s'enrichissait peu à peu d'anglicismes). À la Cour et dans la noblesse, on parlait comme dans les campagnes de l'Ile-de-France.

  • Raymond Labelle - Abonné 25 juillet 2016 09 h 57

    Ah, si tout le monde apprenait l'espéranto.

    Grammaire simplifée sans exceptions. Acquisition de vocabulaire simplifiée par le fait qu'à partir d'une racine, selon des suffixes déterminés, on crée un verbe, un nom, un adjectif, un pronom.

    Enfin, bref, une langue que l'on peut maîtriser en y investiisant beaucoup moins d'heures (vraiment beaucoup, voire ci-dessous) que pour une autre, peu importe la langue maternelle de l'apprenant.

    Et qui, comme langue seconde, n'a pas l'irritant pour certains d'appartenir à un groupe qui peut être vu comme dominant.

    Je n'ai jamais compris pourquoi l'espéranto n'a pas eu plus de succès (bon, je ne le parle pas même si je parle anglais et espagnol- je devrais peut-être m'y mettre).

    Par exemple: "L’Institut de pédagogie cybernétique de Paderborn (Allemagne) a comparé les durées d’apprentissage de plusieurs groupes d’élèves francophones, de niveau baccalauréat, pour atteindre un niveau comparable dans quatre langues différentes : l’espéranto, l’anglais, l’allemand et l’italien. Les résultats sont les suivants : pour atteindre ce niveau, 2 000 heures d’études de l’allemand produisaient un niveau linguistique équivalent à 1 500 heures d’étude de l’anglais, 1 000 heures d’étude de l’italien et 150 heures d’étude de l’espéranto." (Tiré de: https://fr.wikipedia.org/wiki/Esp%C3%A9ranto#Int.C3.A9r.C3.AAt_p.C3.A9dagogique_de_l.27esp.C3.A9ranto )

    De plus: "the use of a grammatically simple and culturally flexible auxiliary language like Esperanto lessens the first-language learning hurdle. In one study,[75] a group of European secondary school students studied Esperanto for one year, then French for three years, and ended up with a significantly better command of French than a control group, who studied French for all four years. (Tiré de: https://en.wikipedia.org/wiki/Esperanto#Third-language_acquisition )

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juillet 2016 11 h 10

      Il y a d'ailleurs eu une conférence à ce sujet lors de la fin de semaine. M. Nadeau y a-t-il assisté?

    • Yves Côté - Abonné 25 juillet 2016 12 h 11

      Monsieur Labelle, la langue anglaise n'appartient certainement pas "à un groupe qui peut être vu comme dominant".
      En toute objectivité, à l'observation des faits nord-américains et mondiaux comme à son analyse, l'anglais est le vecteur de diffusion efficace des groupes qui sont dominants en terme de culture de masse et de domination économique.
      C'est pas pareil, y'm semble ben...

      Salutations, Monsieur.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 juillet 2016 12 h 57

      À M. Côté. "peut être vu comme dominant" avec raison. Je ne voulais juste pas m'égarer dans un autre débat.

      L'idée de base, c'est qu'en ne prenant pas une langue nationale comme lingua franca, ceux dont la lingua franca n'est pas la langue maternelle ne sont pas indûment désavantagés.

      Et bien souvent, en effet, une lingua franca est déterminée davantage en fonction de son poids économique ou politique qu'en fonction des ses qualités linguistiques propres.

    • Raymond Labelle - Abonné 25 juillet 2016 13 h 16

      Ceci étant dit, au Canada (et ailleurs), apprendre la langue nationale de ses concitoyens de l’autre langue est une courtoisie qui devrait être pratiquée largement et, bien entendu, de façon réciproque.

  • Margarita Farias - Abonnée 25 juillet 2016 10 h 31

    Langues voisines

    Lorsque je commença mes études en histoire, dans ce pays, le Québec, j'ai devais commenter des historiens américains. L'anglais pour moi, ni vu ni oui, j'arrivais avec mon bagage castillan et des connaissances en français. Mais, mise à la tâche j'ai compris que je devais aller piger dans mon reservoir des mots qui me revenaient depuis le II siècle avec la conquête romaine de la peninsule ibérique,
    héritage latin, en passant par le conquérant arabe avec leur richesse exprimée dans les arts et dans les lettres, pour finir dans les castillan, d'après l'expulsion des Arabes. Expulsion, disons physique des Mores, car, leur langue et leur pensée resta à jamais dans notre quotidien.
    Pour ma compréhension des textes, j'ai appliqué tout ce bagage que Mr Nadeau nous explique par intercompréhension. Merci