Les Lumières de Normand Baillargeon

Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».

En 2009, Normand Baillargeon avait choisi une ampoule électrique pour illustrer la couverture de son essai Raison oblige (PUL). Le message était clair : le philosophe se voulait un homme des Lumières. Cette filiation est textuellement réitérée dans son recueil d’essais La dure école. Baillargeon, en effet, se réclame du projet de Kant et de Condorcet « visant à contribuer, par l’éducation et la culture, à la construction de sujets rendus autonomes par l’acquisition et la compréhension de savoirs et qui prennent part à un projet politique démocratique se donnant pour objectifs le progrès, la justice et […] l’émancipation collective ».

 

Chroniqueur à la radio de Radio-Canada et dans les périodiques À bâbord !, Voir et Québec Science, l’hyperactif Baillargeon a enseigné la philosophie de l’éducation à l’UQAM jusqu’à l’an dernier. Son activité intellectuelle foisonnante est animée par le souci de fournir à ceux qui l’écoutent et le lisent les outils nécessaires à une participation éclairée à ce que le philosophe John Dewey appelait la « conversation démocratique ». Auteur de l’excellent Petit cours d’autodéfense intellectuelle (Lux, 2005), illustré par le regretté Charb, Baillargeon fait oeuvre indispensable en nous invitant sans cesse à la vigilance et à la résistance citoyennes.

 

« Deux grandes institutions, écrit-il, ont été imaginées par la modernité pour lutter […] contre tout ce qui menace la vie démocratique et cette nécessaire part de transparence qu’elle demande pour être digne de ce nom. » Il s’agit des médias et de l’éducation. Or, il appert, selon le philosophe, que ces deux institutions elles-mêmes peuvent être détournées de leurs fins libératrices. Il convient alors de ne pas en être les dupes et de s’engager à leur redonner leur potentiel émancipateur.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Pour le penseur québécois, l’instruction publique devrait avoir pour mission de communiquer «à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique».
 

Propagande médiatique

 

Dans un monde où régnerait l’idéal démocratique, les médias fourniraient au public l’information et les éclairages lui permettant « de contrôler intelligemment le processus politique », écrivent Noam Chomsky et Edward S. Herman. Or, constatent ces derniers, ce n’est pas le cas. Les médias se portent plutôt « à la défense des intérêts économiques, politiques et sociaux des groupes privilégiés qui dominent la société civile et l’État ».

 

Possédés le plus souvent par des entreprises capitalistes obsédées par le profit, dépendant de la publicité commerciale et de sources d’information favorables à l’ordre établi, les grands médias sont en quelque sorte sous la férule des institutions dominantes et inféodés à l’idéologie du libre marché, explique Baillargeon en reprenant les principaux éléments du « modèle propagandiste » conceptualisé par Chomsky et Herman.

 

« Pour ma part, ajoute le philosophe dans une formule rassurante pour le journal que vous tenez entre vos mains, je mesure à cette aune le profond attachement que je ressens pour un quotidien indépendant comme Le Devoir et pour quelques médias alternatifs. »

 

Dans un passionnant essai consacré à Edward L. Bernays, neveu de Freud et créateur de l’industrie des relations publiques, Baillargeon montre que cette dernière, de plus en plus envahissante, pervertit la démocratie en imposant comme vérités, par des techniques de manipulation, les intérêts des groupes qui ont les moyens de recourir à ses services.

 

Au lieu de fournir des lumières, donc, les grands médias et l’industrie des relations publiques fabriquent, selon la formule de Chomsky et Herman, du consentement. La thèse n’est pas neuve, mais vaut d’être rappelée.

 

Dérive scolaire

 

Le second front de la résistance à laquelle nous convie Baillargeon concerne l’instruction publique. Cette dernière, qui devrait avoir pour mission de communiquer « à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique », est en crise. L’autorité des savoirs et des enseignants est contestée et une idéologie platement utilitaire s’impose de plus en plus à l’école. La nécessaire préparation au marché du travail prend outrageusement le pas sur la transmission culturelle, seule à même d’amener l’élève sur la voie de l’autonomie intellectuelle et de l’esprit critique.

La résistance telle que je l’espère, telle que je nous la souhaite, est une résistance pour et avec autrui, lucide et généreuse, alimentée d’idéaux de justice et de vérité

 

Dans le meilleur essai de ce recueil, Baillargeon avance quelques propositions pour contrer cette dérive, alimentée selon lui par la réforme de 1999. Il importe, suggère-t-il, de mettre l’accent sur une éducation scientifique à visée démocratique, axée sur « la compréhension des principes et des méthodes de la science » plus que sur des savoirs spécialisés. Il faut, de même, privilégier l’enseignement « des mathématiques citoyennes », celles qui permettent « de comprendre toutes ces données chiffrées, ces tableaux, ces sondages et autres dont nous sommes désormais constamment bombardés ».

 

La littérature et les autres arts, qui humanisent, doivent aussi être au coeur de ce programme, tout comme l’histoire, à laquelle il conviendrait de faire une place importante dans toutes les matières, notamment en sciences.

 

Cette culture, enfin, devrait être transmise avec des méthodes éprouvées (par la tradition et, c’est la marotte de Baillargeon, par la recherche), c’est-à-dire celles que la réforme a rejetées, et à l’échelle nationale, « car le fait est qu’une culture commune, par laquelle nous disposons notamment d’un vocabulaire et de référents communs, est indispensable à la poursuite de la conversation démocratique et à la constitution même d’un monde commun ».

 

Résister ne suffit pas, écrit Normand Baillargeon. Il faut aussi brandir les idéaux pour lesquels on se bat et en rendre raison. Le philosophe, lui, veut des Lumières pour aujourd’hui. Seuls les éteignoirs le contrediront.

« Le progressisme en politique, que heurtent violemment les inégalités devant l’école et qui aspire à lutter contre elles en aidant les enfants en difficulté ou provenant de milieux défavorisés, est desservi par un prétendu progressisme pédagogique qui préconise des méthodes actives, douces, constructivistes et centrées sur l’élève, là où ces enfants, plus que les autres, ont pourtant besoin de méthodes d’instruction directe et d’un enseignement centré sur l’enseignant plutôt que sur l’élève. » Normand Baillargeon dans «La dure école»

La dure école

Normand Baillargeon, Leméac, Montréal, 2016, 184 pages

7 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 avril 2016 07 h 09

    DU COURAGE ET DU PAIN SUR LA PLANCHE!

    Récemment dans le Devoir, à la suite d'un texte de G Leroux à propos du cours ECR il y a eu un échange de textes dont le contenu montre qu'on est en droit de se demander si nous ne sommes pa revenu à l'époque des chandelles ! Outre le fait que G Leroux écrit noir sur blanc qu'il faut familiariser les élèves à toutes les convictions car elles méritent toutes le respect, les Lumières nous avaient justement appris à utilier notre raison pour discerner et respecter les convictions qu'on trouve respectables. Les Lumières nous avaient aussi enseigné qu'il fallait distinguer l'attitude par rapport aux personnes de l'attitude par rapport à leurs idées et que le respect que l'on doit aux premières n'implique pas automatiquement le respect pour les autres.
    Dans un autre texte, d'une professeure de sciences religieuses et toujours au sujet du cours ECR, on indiquait qu'il fallait entraîner les élèves à l'idée qu'il a plusieurs "vérités" entendant sans doute par là la vérité selon les sciences et la vérité selon les Écritures ! On remonte au XVII siècle, Galilée es-tu là !
    Dans le même texte on déclarait, sans sourciller, que la validité d'une méthode ou d'une démarche était à éxaminer en regard du registre utiliser ! Il y aurait donc une validité selon les sciences et une validité selon les religions ! La logique connaît pas !Pourtant ça existe encore non !
    Il y vraiment du pain sur la planche M Baillargeon, car n'oubions pas que les exemples que je donne concerne un cours et des idées de personnes qui orientent ce cours. Il s'agit donc d'idées qui risquent fort d'être enseigner à des élèves qui n'ont pas encore développé leur esprit critique. Il faut agir !Si j'avais un enfant en age de suivre ce cours et dans l'esprit des LUMIÈRES je démanderais qu'il en soit exempté!
    Pierre Leyraud

  • Raynald Blais - Abonné 30 avril 2016 09 h 29

    Intuition de la réalité

    Ce que sont en réalité les médias, une institution « sous la férule des institutions dominantes et inféodés à l'idéologie du libre marché » ne serait que la négation de leur essence véritable. Il suffirait de nier cette négation pour leur redonner le rôle de gardiens de la démocratie.

    Ce qu'est en réalité l'éducation, une institution servant à mobiliser la jeunesse dans les intérêts de la classe dominante, n'en serait que sa négation. Il suffirait de la réformer pour lui redonner la mission de communiquer « à chacun les connaissances et les vertus permettant de prendre part à la grande conversation démocratique ».

    Dans un cas comme dans l'autre, il serait prudent de vérifier que la négation de ce que sont idéalement ces institutions ne soit l'essence de ces mêmes institutions tirée de la compréhension et la connaissance qu'en a la classe dominante, auquel cas, faudrait bien admettre que leur essence est double, donc dépendante d'autres choses que de l'imagination de chacun.

  • André Côté - Abonné 30 avril 2016 10 h 09

    Plus ça change,...

    «Au lieu de fournir des lumières, donc, les grands médias et l’industrie des relations publiques fabriquent, selon la formule de Chomsky et Herman, du consentement.» Une réalité qui n'est pas nouvelle, à preuve cette citation:

    « A force de tout voir, on finit par tout supporter…
    A force de tout supporter, on finit par tout tolérer…
    A force de tout tolérer, on finit par tout accepter…
    A force de tout accepter, on finit par tout approuver »
    Saint Augustin (Algérie : 430 ap. JC)

  • Bertrand Ducharme - Inscrit 30 avril 2016 11 h 05

    Pour une culture moderne et diversifiée

    Oui, il faut une éducation qui donne des outils pour participer à la «grande conversation démocratique», une éducation qui ne soit pas insubordonnée aux desiratas pragmatiques et à court terme du marché du travail.

    Mais dans notre monde moderne, il faut aussi une culture scientifique générale qui va au-delà de «la compréhension des principes et des méthodes de la science». La culture scientifique inclut la connaissance des lois et théories principales des sciences. Cela fait aussi partie de la culture moderne et est une nécessité si on ne veut pas revenir par la bande au temps des collèges classiques.

    L'éducation n'a pas à se conformer aux visées étroites du marché du travail. Cependant, il est dans l'intérêt à la fois des entreprises et des étudiants que ceux-ci se familiarisent avec les types d'emploi réels qui les attendent en bout de piste. C'est d'ailleurs une nécessité pour prendre des décisions éclairées quant à leur orientation professionnelle. Le mieux est que cela se fasse via de courts emplois et stages pleinement rémunérés dans les entreprises et lieux de travail et non pas via un contenu utilitariste et à courte vue de la formation.

  • René Pigeon - Abonné 30 avril 2016 18 h 24

    Le dialogue vers le consensus pour éviter que « les grands médias et l’industrie des relations publiques fabriquent du consentement »

    Si nous voulons éviter qu’une « une idéologie platement utilitaire s’impose » et que « les grands médias et l’industrie des relations publiques fabriquent, selon la formule de Chomsky et Herman, du consentement », « il importe (assurément) de mettre l’accent sur une éducation scientifique à visée démocratique », c.-à-d. la pratique du dialogue qui permet de valider les conclusions préliminaires que nous tirons individuellement en vertu de notre « autonomie intellectuelle ». Je compte vérifier ce que propose M. Baillargeon pour réaliser ce dialogue ; car la pratique de « l’esprit critique » n’est qu’un ingrédient au côté de la validation par les pairs (ou par nos enseignants) et de la patiente élaboration du consensus démocratique de nos conclusions préliminaires. À propos du dialogue social, Michel Venne, de l’INM, a rappelé récemment, dans Le Devoir, les règles d’un dialogue collectif fructueux ; de même, Paul Saint-Pierre Plamondon et d’autres ont rapporté, dans Le Devoir, les processus démocratiques pratiqués dans les pays scandinaves pour assurer le dialogue social.