Avant de s’arrêter à la station Berri-UQAM, chaque rame de métro, en raison de travaux, fait entendre une voix de boîte de conserve préenregistrée : « Attention à tous les clients… »

 

Dans ces voitures désuètes, plus de passagers. Comme à l’hôpital, on y trouve des clients qui ne sont pas toujours patients. À l’université, l’étudiant a lui aussi eu droit à cette redéfinition glacée au nom du règne triomphant de la marchandise.

 

Je n’avais pas l’intention de reparler ici du salaire bien confortable accordé au recteur de l’Université de Montréal. Mais force est d’admettre qu’à le voir se débattre pour le justifier, il nous montre à merveille ce qu’en est venu à signifier ce discours de l’argent badigeonné sans cesse sur notre société.

 

Le recteur Guy Breton a affirmé ces derniers jours qu’il n’avait « pas à avoir honte » puisqu’il « livre la marchandise ». N’est-ce pas le même recteur qui disait d’ailleurs que, désormais, « les cerveaux doivent correspondre aux besoins des entreprises » ? Il illustre on ne peut mieux cette migration du sens de l’éducation vers une logique marchande.

 

La justification implicite de son salaire tient à ceci : au coeur de la compétition sans frontière, les grandes universités s’arrachent les meilleurs candidats au rectorat. En conséquence, les conditions salariales doivent permettre de les attirer. Au Québec pourtant, la fratrie des recteurs, loin d’être internationale, demeure locale. Ce qui ne les empêche pas de tous se gargariser avec un discours de patron de multinationale.

 

Le recteur Breton justifie alors sa condition en disant qu’il n’en coûte que 10 $ par étudiant pour financer son salaire. Dans d’autres universités du Québec, explique-t-il, les étudiants payent plus que 10 $. Avec ce beau raisonnement, le premier ministre du Québec pourrait-il justifier le fait de gagner soudain 80 millions par année ? Après tout, ce ne serait qu’à peine 10 $ par citoyen… À tout individualiser de la sorte pour justifier un coût collectif, on tente bien entendu d’éluder une grossièreté.

 

Ce même argument bancal utilisé par le recteur Breton servait déjà de leurre pour les augmentations imposées de force aux étudiants en 2012. Le gouvernement libéral affirmait alors qu’il ne s’agissait que de 50 cents par jour à payer pour chacun, une façon commode de découper en petites bouchées la couleuvre à faire avaler.

 

Ces gens croient qu’un chèque de paye démesuré donne la mesure exacte de ce qu’ils accomplissent. Mais les salaires boursouflés éclairent surtout, par un effet de transparence involontaire, la position sociale dominante de ceux qui subliment de la sorte leur valeur.

 

Il n’est pas anodin de constater que, dans ce contexte où règne le fric, l’Université Laval vient de fermer son programme d’ethnologie au mépris de la poursuite de l’oeuvre des Marius Barbeau et des Luc Lacourcière. L’ethnologie sert à comprendre comment vivent les hommes et les femmes, à considérer ce qui parvient jusqu’à nous et ce qui sera transmis comme activité humaine, depuis les marges de l’intime jusqu’à ce que nous appelons la culture. Je pense à l’univers des contes et légendes, de la musique traditionnelle, des complaintes issues du folklore qui embrassent les siècles et les continents. Je pense à mon ami chanteur et conteur Michel Faubert qui replonge sans cesse aux savoirs réunis par les ethnologues de l’Université Laval. Toute cette part du monde ne nous intéresse donc plus ?

 

Le langage des affaires qui s’applique à râper sans ménagement l’université montre que notre conscience sociale s’est évidée pour ne plus témoigner que d’un seul engagement envers un marché fantasmé. L’éducation et le travail sont de moins en moins pourvus d’un sens riche à mesure qu’on nous demande d’applaudir le pauvre univers marchand.

 

Cet esprit du chiffre, jusqu’où peut-il glisser du côté de l’indécence ? Monique Leroux, présidente sortante du Mouvement Desjardins, a vu en 2015 son salaire atteindre 3,9 millions, soit une hausse de près de 7 % au cours de la dernière année. Elle touche donc la bagatelle de 325 000 $ par mois. Qui donc mérite un tel salaire mensuel, à part bien sûr P. K. Subban ? Tandis qu’on parle sans cesse du salaire minimum, pourquoi ne parlerait-on pas aussi du salaire maximum ?

 

On se souvient de Monique Leroux chantant que les Québécois devaient d’urgence se serrer la ceinture. Porté par le folklore endiablé de pareille chanson, le gouvernement a coupé drastiquement du côté de l’éducation jusqu’à se trouver sidéré par l’ampleur du désastre ainsi créé. Dans le plus récent budget, on a maintenant le culot d’affirmer que tout cela a été fait pour nous permettre de réinvestir en éducation ! L’intérêt général des enfants ne serait donc que circonstanciel ?

 

Je me demande ce que dirait mon grand-père, fondateur d’une caisse populaire après la guerre, grand défenseur de la coopération et de la fraternité qu’elle suppose, devant cette annonce faite par le Mouvement Desjardins de financer les dettes de garderie des parents à des taux exorbitants. Sans doute dirait-il la même chose que Claude Béland, ancien président de Desjardins : « Les caisses d’aujourd’hui sont faites pour les riches. »

 

La richesse n’est plus une huile qui permet d’adoucir les mouvements de la vie. Elle souligne plutôt, dans des contrastes de plus en plus grands, les douleurs d’une société maintenue prisonnière de l’engrenage de son ignorance.

22 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 mars 2016 01 h 07

    mille fois le salaire moyen et avec un sans gêne

    il est loin le temps ou la gauche prétendait que nous étions tous égaux, ne sommes nous pas en train de revenir au temps ou c'était les conditions famillialles qui prévalaient, c'est gens que l'on appelait de sang bleu, d'ailleurs, je me demande bien pourquoi de sang bleu, il est quand meme intéressant que certaines choses reviennent, serait-ce que la vie dans les faits ne change pas beaucoup, des individus plus dominants que les autres et qui se mettent a croire que la vie ne pourrait pas exister sans eux, c'est la seul explication que je trouve au fait que certains gagnent mille fois le salaire moyen la présidente des caisses nous a parler de tous excepté des quatres millions qu'elle a fait l'an passé, c'est quand même bizarre

  • Jacques Lamarche - Abonné 21 mars 2016 03 h 16

    SVP, des titres qui accrochent!

    Autre magnifique texte, M. Nadeau! Il décrit bien les mécanismes d'appauvrissement des uns au profit des autres qu'engendre l'ignorance, ou l'obscurantisme.

    Toutefois, pourquoi encore une fois, employer un titre vague et abstrait qui éclaire peu sur le contenu du message! Vos textes, monsieur, méritent un meilleur emballage! Et plus de lecteurs!

    Vivement : ¨L'engrenage de l'ignorance¨! Pour attirer le regard, attiser la curiosité!

    Merci! Et pardon pour ce petit reproche tout empreint d'affection!

    • Richard Lupien - Abonné 21 mars 2016 11 h 56

      Un engrenage, monsieur Lamarche, cela veut dire ce que ça veut dire. L'image est déjà forte par elle-même. Mettez- y les doigts pour voir.

      Et puis un engrenage est une suite qui se tient comme dans le cas qui nous occupe, ici une chaine de petits amis profiteurs.

      Il nous reste à nous de savoir mettre du sable dans cet engranage malsain.

      Par ailleurs monsieur Nadeau n'a pas besoin d'artifices pour plaire. Les lecteurs l'apprécient déjà.

      En haut lieu, par contre il est peut-être boycotté par les vérités qu'il sait exposées

      Richard Lupien
      Ormstown

    • Jacques Lamarche - Abonné 21 mars 2016 17 h 52

      Les engrenages peuvent aussi servir le bien!

      Il y a ceux générés par l'amour du prochain! Ceux qui créent des mouvements de générosité et de solidarité, qui lancent des coopératives, qui motivent les médecins sans frontières, qui inspirent des gens qui se dévouent sans compter pour soulager la misère.

      M. Nadeau émet de grands messages d'humanité, qui réclament plus de justice et d'équité! Surtout lui a besoin de plus de visibilité, d'autant qu'il serait davantage boudé!

  • Jacques Morissette - Abonné 21 mars 2016 04 h 44

    Est-ce la fin de l'histoire humaine?

    Je cite: «Le langage des affaires qui s’applique à râper sans ménagement l’université montre que notre conscience sociale s’est évidée pour ne plus témoigner que d’un seul engagement envers un marché fantasmé. L’éducation et le travail sont de moins en moins pourvus d’un sens riche à mesure qu’on nous demande d’applaudir le pauvre univers marchand.»

    Quant au département d'ethnologie, plus besoin de se questionner, car selon Francis Fukuyama qui a écrit La fin de l'histoire et le dernier homme, «...incarné dans l'État libéral moderne...».
    (http://agora.qc.ca/dossiers/Francis_Fukuyama)

  • Mario Laprise - Abonné 21 mars 2016 07 h 45

    Belle réflexion

    J'espère que les Breton et Leroux de ce monde vont lire cet article. Il est tout à fait indécent que l'argent des contribuables serve à gaver des administrateurs certes compétents, mais pas au point d'encaisser des salaires pharaoniques.

  • Gaston Bourdages - Abonné 21 mars 2016 07 h 54

    La première définition que «mon ami»...

    ...feu Aristide Quillet fait du mot «engrenage» se lit ainsi: «Mettre du grain pour attirer le gibier».
    Et si le grain était ce «nouveau» dieu argent dit néolibéral et dont nous sommes «le gibier» ?
    Du tout impressionné par le propos de monsieur Breton. Quant au 7% de madame Leroux, représente-t-il la même augmentation qu'ont touchée tous les employés du Mouvement Desjardins ?
    Je fais tout en mon pouvoir et ma liberté pour m'abstenir d'être de cet engrenage. Je ne suis pas un gibier.
    Merci monsieur Nadeau.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.