Les jeeps de Justin

Le chef libéral et premier ministre du Canada Justin Trudeau
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le chef libéral et premier ministre du Canada Justin Trudeau

Fabriquées au Canada pour l’Arabie wahhabite, les « jeeps » légèrement blindées de la General Dynamics ne seront livrées à Riyad qu’une fois munies de leurs armes, fabriquées en Europe. Mais déjà, elles font éclater la vitrine morale du gouvernement libéral. Le premier ministre, Justin Trudeau a, en effet, été pris en flagrant déni de la poudrière qu’est devenue, sous le roi Salmane, la Rome de l’islam. Ce régime ne s’en tient pas à la décapitation de ses opposants, il se prépare à renforcer les djihadistes du Proche-Orient.

 

Comment le chef libéral pouvait-il ignorer la guerre qui s’enlise là-bas et s’étend ailleurs ? Durant la campagne électorale, son premier conseiller, Gerald Butts, aujourd’hui son secrétaire, dénonçait les conservateurs pour leur lien et leurs tractations avec l’Arabie saoudite, un pays qu’il tenait responsable de l’apparition des extrémistes du groupe État islamique. Un peu partout, en effet, les Saoudiens ont longtemps fourni des fonds et des idées favorisant cette radicalisation politico-théologique.

 

Avant la victoire libérale, en mars 2015, Gerald Butts applaudit même la Suède, qui dénonce alors l’Arabie saoudite pour violation des droits de la personne, et il signale l’intention de ce gouvernement de ne pas renouveler avec Riyad une entente de coopération militaire valant pourtant aux Suédois des centaines de millions. Depuis la récente décapitation de masse, d’autres pays, notamment l’Allemagne, se préparent à réviser leur coopération militaire avec le régime saoudien. Mais pas le Canada…

 

Or, un ex-ministre conservateur, Tony Clement, changeant sa position sur cette vente d’armement, réclame que le dossier soit désormais rouvert et débattu, vu le changement de situation dans cette région. Plus encore, un ancien titulaire libéral des Affaires extérieures, Lloyd Axworthy, s’étonne que Justin Trudeau ne saisisse pas la contradiction entre les grands principes de son gouvernement — transparence, droits, libertés — et le régime d’oppression qui sévit en Arabie saoudite.

 

Pourtant, Ottawa ne pourra échapper à une révision déchirante tant du contrat militaire, que le cabinet Harper a négocié au plus haut niveau avec Riyad, que de ses relations avec un tel « allié », qui bafoue les droits de sa population, alimente l’extrémisme et mène, dans une région disloquée, une politique jusqu’au-boutiste. Combien faudra-t-il de pays sans gouvernement, de millions d’autres réfugiés, de nouveaux foyers terroristes, pour ne plus supporter une dictature politique et religieuse si rétrograde ?

 

Le gouvernement libéral prétend que le Canada ne doit pas mettre sa réputation en danger en rompant le contrat qu’il a signé. Mais ce « deal » est conditionnel à des engagements que le gouvernement saoudien ne saurait pleinement respecter. Car le danger est grand sinon imminent que Riyad affronte non plus seulement sa minorité chiite, mais aussi toute la population. Avec sa politique sociale « généreuse » que les pétrodollars ne pourront plus payer, le régime fait face à un mécontentement généralisé.

 

On ne saurait parler d’entente « d’entreprise à entreprise ». C’est la diplomatie canadienne qui a négocié le contrat. Une société d’État fédérale également en assure le financement. Le partenaire de Riyad n’est pas General Dynamics, mais le gouvernement canadien. La filiale de GE à London coordonne, elle, les « fournisseurs » et embauche les gens affectés à la recherche et au montage du véhicule. S’il s’agissait d’une simple jeep, on n’y trouverait pas 650 ingénieurs, pour citer le maire de London, Matt Brown !

 

Bien sûr, plaident des analystes, sans exportations militaires, le Canada ne pourrait à lui seul développer une industrie de la défense. Ni donc soutenir autant d’entreprises et d’emplois, en Ontario et ailleurs au pays. La concurrence internationale est féroce. Ottawa ne peut plus s’en tenir au marché des États-Unis. Il a arraché de justesse, dit-on, contre la France et la Belgique, le « deal » saoudien. Or, il appert que des pays européens vont fabriquer les armes qu’on installera à London sur les « jeeps » de Justin.

 

L’affaire est-elle inédite au Canada ? À peine. Après l’élection du Parti québécois, en 1976, et la formation du gouvernement « séparatiste » d’un René Lévesque, un ex-diplomate et espion canadien, John Starnes, écrit : « La situation intérieure du Canada est telle que, pour la première fois depuis la formation de l’OTAN, il y a maintenant une menace potentielle au coeur de l’Amérique du Nord. » (Survival, un magazine britannique). On respectera le choix des électeurs, avait dit Pierre Elliott Trudeau, le premier ministre.

 

Dès l’année suivante, Ottawa forme un groupe de choc avec les unités d’élite de Petawawa et du Régiment aéroporté d’Edmonton. Parmi leur équipement : 2500 paires de menottes et 17 800 masques à gaz. L’on n’est jamais trop prudent. Et peu avant le référendum de 1980, pas moins de 50 véhicules blindés spéciaux, comme ceux de la police allemande pour la répression des émeutes, arrivent à Petawawa (Maclean’s, le 6 novembre 1978).

 

En 2016, la police des grandes villes possède des véhicules blindés. Ils n’ont cependant pas de tourelles-canons comme la CMI Defence de Belgique en fabrique pour General Dynamics et son client saoudien. D’autres Belges, il est vrai, refusent de telles ventes à l’Arabie saoudite. N’est-il pas étonnant que le nouveau gouvernement libéral, qui ne jure que par les « infrastructures », voie encore de l’avenir pour l’industrie militaire, alors que le pays n’a plus de chemins de fer dignes de ce nom…

 

S’il faut acheter des votes à London, que ce soit avec des rails et des trains made in Canada et bâtis pour passer l’hiver.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 18 janvier 2016 04 h 19

    Finies les folies!

    Lorsqu'il s'agit de gros contrats internationaux d'armements, nous sommes souvent très peu informés du rôle central et essentiel joué par la diplomatie canadienne et le gouvernement du Canada tout entier (négociation du contrat, financement et suivi): on ne vend pas des biscuits, mais des armes mortelles. Dans ce cas-ci, on vend à un gouvernement fasciste et guerrier soutenant idéologiquement la pire menace terroriste actuelle, l'État Islamique. Ce contrat d'armement est un contrat gouvernemental. Dans la situation actuelle, vendre cet armement à Ryad alimente une poudrière s'étendant déjà idéologiquement un peu partout sur la planète. Le Canada et le monde entier sont atteints. Des canadiens sont déjà morts et plusieurs autres, canadiens ou non, mourront un peu partout sur la planète si d'importants changement politiques n'interviennent pas au Proche-Orient. Armer Ryad bloque ces changements. Que Ryad se procure cet armement ailleurs et que le gouvernement indemnise la région de London en y favorisant nettement des industries plus pacifiques. Le Canada en entier lui en sera gré! Le NPD sera favorable. Même le Parti Conservateur du Canada veut reculer! Alors, reculons...Au pire, le Canada pourrait livrer cet équipement aux forces canadiennes....

  • Denis Paquette - Abonné 18 janvier 2016 07 h 14

    Participer ou s'abstenir

    le Canada peut -il rester indifférent a ce qui se passe dans le monde, le Canada peut-il ne pas défendre ses intérèts économiques et vendre ou pas des jeeps a l'Arabie saoudienne, est ce que ca de l'insidence, plusieurs diront que non a l'exception que pour l'économie du Canada, que de toutes les facons l'Arabie saoudienne a les moyens de se les offrir, dans ces condition faut il que le Canada manque de jugement et joue a l'autruche, mon humble espérience m'a apprise que souvent il faut participer plus que s'abstenir

    • Léonel Plasse - Abonné 18 janvier 2016 11 h 50

      Ce ne sont pas des jeeps, mais des chars d'assaut.

  • Claire Lavigne - Inscrite 18 janvier 2016 07 h 18

    "Dream on"

    Continuons de rêver: un jour notre nation sera en Paix et pour la Paix.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 janvier 2016 07 h 35

    Le complexe militaro-industriel est un cancer

    Dès que ce complexe devient important, ses démarcheurs auprès des gouvernements réclament des guerres afin de maintenir les emplois.

    C’est ce qui se passe aux États-Unis et c’est ce qui attend le Canada si on laisse cette industrie développer. Déjà, depuis les Conservateurs, le Canada est devenu client du business de la torture.

    L'auteur du texte ci-dessus nous parle du contrat annulé par la Suède. J'ajouterais également l’annulation du contrat britannique visant à former les gardiens de prison saoudiens.

    L’époque du ‘Si on n’en vend pas, d’autres le feront’ tire à sa fin. Laissons aux autres le soin d'avoir les mains pleines du sang des Chiites que l'Arabie saoudite compte tuer.

  • François Dugal - Inscrit 18 janvier 2016 08 h 10

    Un chef

    "Le chef libéral pouvait-il ignorer ..." J'ai bien peur que, malheureusement, le "chef libéral" en ignore bien plus que l'on pense sur une foule de sujets, monsieur Leclerc.

    • Robert Bérubé - Abonné 18 janvier 2016 13 h 46

      Tout à fait d'accord. Il est beaucoup plus préoccupé par son image et à donner du "people" à son bon peuple qui n'entend rien à la politique (c'est de lui)...caméra 1 par ici, "selfie" par là...et vogue la galère!

      Robert Bérubé
      Saint-Lambert